QUESTION DE LA GUERRE. — NOVEMBRE ET DÉCEMBRE 1791 JANVIER
Chap. I. — Intrigues de la cour. — Les royalistes constitvitionnels poussent aux préparatifs militaires, afin d'avoir une armée à leur disposition. — Rapport de Koch sur les mesures à prendre à l'égard des puissances qui souflTrent des rassemblements d'émigrés. — Wimpfen dénonce une tentative de séduction. — Discours d'Isnard. — L'assemblée décrète, sur la proposition de Daverhoult, que le roi sera invité à prendre les mesures nécessaires. — Message au roi proposé par Vaublanc. — Séance royale. — Discours du roi. — Discours du ministre de la guerre. — Il propose de créer trois armées.
Nous allons assister au développement d'une singulière intrigue qui n'a été, je crois, signalée par aucun historien. L'idée première (l'une guerre offensive a été, en général, considérée comme appartenant à cette partie du côté gauche qui va bientôt recevoir le nom de Gironde, et l'on ne s'explique pas comment ces députés étaient arrivés à la concevoir, lorsque l'intérêt de la France, l'intérêt de la révolution, semblaient résider dans la conservation de la paix; lorsque tout le monde semblait si convaincu de cette vérité, que la constituante, et que même les patriotes les plus énergiques se montraient préparés, pour éviter la guerre, à tous les sacrifices conciliables avec leurs principes.
• C'est que les hommes ne sont jamais certains des conséquences des événements, même de ceux qu'ils préparent avec le plus de soin et de calcul. Aussi l'historien, pour juger d'une époque quelconque, doit oublier ce qu'il sait de l'époque postérieure. Par exemple, personne ne pouvait prévoir, au moment où nous sommes, les prodigieux succès des guerres de la révolution, ni l'accroissement do forces qu'elle en reçut. Du côté des patriotes, on devait craindre les dangers d'une lutte inégale et prolongée, la succession probable, dans les chances les plus favorables, des victoire^ et des revers, l'épuisement et la fatigue qui succèdent à des combats prolongés', enfin la nécessité d'une paix fondée sur des concessions réciproques. Du côté des aristocrates, il y avait au contraire un grand intérêt à ce que la révolution prîL l'offensive, du
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momonl. où ils ne pouvaient la prendre eux-mêmes. En effet, depuis que Louis XVI avait accepté la constitution, la correspondance secrète que nous avons citée précédemment, et où il développait ses projets et ses espérances, avait porté ses fruits : l'empereur et le roi de Prusse avaient jugé convenal3le de renoncer à une intervention immédiate, tout en se montrant ofliciellemcnt décidés à agir d'une manière effective dans le cas où la liberté du roi serait de nouveau menacée. Cette menace conditionnelle était à leurs yeux le meilleur moyen pour donner à ce prince une garantie suffisante pour assurer son influence en France. Aussi, ces deux cabinets étaient momentanément séparés de ceux de Stockholm et de Saint-Pétersbourg. Pendant que le roi de Suède et la czarine encourageaient les princes émigrés, pendant qu'ils pressaient les deux cours allemandes, celles-ci montraient, au contraire, une modération toute pacifique. « L'empereur, dit l'auteur des Mémoires d'un homme d'État, espérant éviter la guerre, donna des ordres pour la dispersion des rassemblements d'émigrés. Le cabinet prussien suivit la même marche. L'empereur alla jusqu'à manifester, par des actes publics, une sorte d'adhésion au gouvernement constitutionnel de la France : il sévit contre quelques insultes faites à la cocarde nationale dans le Brabant, et fit communiquer par le commandant militaire de ses troupes une note adressée au duc d'Uzès, à Bruxelles, qui interdisait aux émigrés français tout rassemblement, même sans armes. — Mais, comme chef de l'empire, Léopold soutint sa dignité, soil qu'il y lût porté naturellement, soit que, jusqu'ici, par ses concessions, il n'eût voulu que gagner du temps, et, en éloignant ce prétexte de guerre, en substituer un plus plausible, et qui parût rallier les intérêts des puissances. Prenant à cœur la garantie des princes allemands possessionnés en France, et dont les réclamations avaient occupé la diète de Ratisbonne, il en fit le principal objet de ses négociations. <» [Mémoires cités, t. I**", p. 167.) Il faut remarquer, à ce dernier égard, que les choses étaient tellement engagées, que l'empereur ne pouvait agir autrement, à moins de manquer à sa propre autorité et à son devoir comme chef de l'empire. Il n'en resuite pas moins de ce que l'on vient de lire, que les dispositions des deux grands potentats d'outre Rhin étaient extrêmement modérées, de telle sorte que les émigrés devaient, en ce moment, doutej- de leur appui et ne compter l'obtenir qu'à l'aide d'une démarche offensive de la part de la France. Dans ce dernier cas, une coalition de toute l'Europe leur semblait une chose certaine, et ils se croyaient assurés de la victoire.
Ce ne fut pas, il est vrai, chez les émigrés que Brissot et les gi-
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rondins, qui vont, parler si haut pour la guerre, puisèrent leurs inspirations; ce fut une intrigue de cour qui y donna origine. On peut croire pourtant que les provocations et les menaces incessantes de rAmi du Roi et de la Gazette de Paris n'étaient pas tout à lait exemptes de calcul ; il est probable, au contraire, que ces deux journaux subissaient habituellement rinfluence des princes émigrés. Certainement aussi, il existait, à Paris, plus d'un agent incomm, et complètement à la dévotion de la cour de Cobleniz. Il y a dans la collection des pièces trouvées chez l'intendant de la liste civi'e, Laporte, une lefttre qui prouve que si l'émigration n'avait pas donné l'idée de l'offensive de la part de la France, elle Taccueillait au moins comme la circonstance la plus favorable à sa cause (1).
Quoi qu'il en soit, il paraît que l'idée de la guerre fut, comme les déterminations précédentes du côté gauche à l'égard des émigrés et des prêtres, inspirée par la pensée de dépasseï- la cour dans l'ordre des mesures qui paraissaient utiles à la cause révolutionnaire. Louis XVI, suivant en cela les avis de ses conseillers secrets, crut nécessaire d'avoir une armée en état d'agir, et placée sous les
(Ij Voici cette lettre :
Lettre écrite de Milan, le 27 avril 1792 [après la déclaration de guerre). — • Je ne puis, mon cher ami, vous donner une aussi bonne nouvelle que celle que nous avons reçue, il y a trois jours, par la voie des courriers extraordinaires expédiés de Paris à Turin et de Turin à Milan, qui nous ont appris que l'assemblée u décrété, le 16, que la guerre sera déclarée au roi de Hongrie. Elle a donné bêtement dans le panneau, et c'est tout ce qui pouvait nous arriver de ])lus heureux. Elle nous a véritablement servis à souhait, et, lorsque vous monterez à la tribune, je vous prie de remercier de ma part nos imbéciles législateurs : ils viennent de se mettre la corde au cou. S'ils avaient été plus modérés, ils auraient eu du ré|)it jusqu'à l'élection de l'empereur; car ce n'est qu'après cette élection qu'on devait vous attaquer, à raison de l'infraction des traités et de la lésion des droits des princes possessionnés en Alsace. Ce délai eiit été par trop long. Les jacobins, par leur faute, nous tirent d'embarras et nous rapprochent du dénoûment, en forçant toutes les puissances à réunir et à déployer leurs forces contre les factieux et les scélérats qui tyrannisent la France. Il faut espérer que justice sera bientôt faite de ces derniers et que leur châtiment servira d'exemple à tous ceux qui seront tentés de renverser les trônes et de troubler la paix des empires. Vous pouvez compter sur cent cinquante mille hommes au moins, tant Prussiens qu'Autrichiens et Impériaux. »
L'auteur de la lettre parle longuement ensuite des dispositions hostiles de la Suisse, des Etats italiens et de l'Espagne contre la France. Il termine ainsi : « L'abbé Maury est nommé nonce à Francfort. Il sera ensuite cardinal... Dans les États du pape, on ne veut que des Français connus; et bien l'on fiiit... Gare aux assignats. La banqueroute commencera par là. Rétablissement des parlements, des évéchés et cathédrales; punition des coupables. Tant \às pour ceux qui ont aclielé les biens du clergé. Concile national pour la déposition des archevêques et des évèques. Les intrus à Bicétre. Mille compliments à nos amis. Boi^ courage; adieu. » {Pièces trouvées chez Laporte, 3a coUeçtipQ, n. 4.)