TOME V
no (mai 4791) ASSEMBLÉE NATIONALE.
tèrent par un mouvement de pur désintéressement , quelques-uns par fatigue, quelques autres enfin par entraînement. Quant à la majorité, il y a lieu de croire qu'elle fut déterminée par les motifs que nous révèle Ferrières.
En effet, la société des jacobins était grandement moditiéo. Nous avons vu que les constitutionnels y avaient d'abord dominé; ensuite le parti des Lameth en avait en quelque sorte chassé Lafayette et ses amis. Dans ce moment, le crédit de Lameth et de Barnave était manifestement en baisse. Ainsi , chaque fois que le parti dominant voulait arrêter la marche continuellement ascendante de l'opinion révolutionnaire, il perdait presque immédiatement son influence, et se trouvait remplacé par ceux qui voulaient aller plus loin.
A cette époque, les Lameth avaient déjà fait des offres de service h la cour, si l'on en doit croire les mémoires royalistes. Ils avaient négocié aussi avec le parti qui était en majorité dans l'assemblée. On lit dans une lettre de Lafayette, du 4 mai : « La conversation d'Emmeiy et d'Alexandre aura lieu demain; mais j'ai recommandé qu'on exigeât des preuves de tribune qui ne laissassent pas le moindre jour à jouer un jeu double. » Voici, à ce sujet, une note du numéro LXXXVI des Révolutions de France et de Brabant, postérieure au 17 juillet 1791, et qui, par conséquent, n'est pas de Desmoulins :
« La cour connaissait bien les Lameth et autres premiers flgurants de la société des jacobins, et elle imagina un moyen trèsadroit pour les détacher du parti populaire. Tous ces courtisans, disait-elle, sont des gens qui ne veulent qu'être portés par les flots de la multitude aux grandes places d'où le vent de la cour les éloignait; ils ne veulent que des commandements, des ministères, surtout beaucoup d'argent; la faveur de la cour qui leur manquait est comme les voiles de l'ambition : à défaut de ces voiles, ils ont voulu se servir des rames de la popularité. Les vrais patriotes, au contraire, sont désintéressés ; c'est le bien public seul qu'ils cherchent : ce serait donc un moyen infaillible d'opérer une grande division parmi les jacobins et de les affaiblir, en en détachant tous les faux patriotes, si l'assemblée nationale pouvait rendre des décrets bien patriotiques qui reculassent bien loin les espérances des ambitieux. Montrons aux Lameth, aux Duport, aux Barnave, aux Broglie, etc., qu'ils ne seront point réélus, qu'ils ne pourront arriver à aucun poste inqiortant avant quatre ans. Robespierre, Buzot et Pétion et tous les vrais patriotes veulent la non-rééligibilité aux places de la législature, et la non-rééligibilité aux places du inhiis-
SCISSION DANS LA GAUCBE. ill
tère avant quatre ans. Que tout le côté droit les seconde : par pudeur, le cûté gauche n'osera paraître moins patriote. Les Lameth, Barnave, Duport, seront furieux, et ils se retourneront vers nous. Le [■omité autrichien avait calculé supérieurement : Robespierre fit les deux motions, et ce sont, je crois, les deux seules de ce citoyen éloquent et incorruptible qui aient jamais été accueillies. Les deux décrets furent emportés d'emblée : tout le côté droit se leva pour Robespierre, comme le plus fidèle défenseur du peuple, et force fut h 89 et aux faux jacobins de céder. A peine Duport et quelquesuns de ses pareils osèrent-ils exhaler leur bile dans un coin. Si le lecteur ne veut regarder cela que comme mon opinion ou des conjectures, il en est bien le maître ; mais voici des faits que je lui certifie. J'avais vu Alexandre et Théodore Lameth, la veille ou l'avantveille du décret sur la non-rééligibilité; ils m'avaient demandé mon avis : je ne leur avais pas dissimulé que je pensais comme Robespierre. Ils étaient encore patriotes. J'y retournai le lendemain ou deux jours après : ce n'étaient plus les mêmes hommes. Je ne pus tirer une seule parole d'Alexandre, plus fin apparemment; mais je n'oublierai jamais que Théodore me dit : « 11 est impossible qu'on y tienne ! Duport disait hier au soir qu'il fallait sortir de France. Comment! ceux qui auraient fait la constitution auraient le dépit, à la prochaine législature, de voir peut-être détruire leur ouvrage ! Il nous faudra entendre, dans les galeries de l'assemblée nationale, un sot à la tribune faire le procès à vos meilleurs établissements sans que vous puissiez les défendre ! Oui , ajouta-t-il , encore un pareil décret, et nous abandonnons la France, » Théodore était dans son lit, et je fus presque tenté de croire qu'il rêvait une boutade. Sa colère me parut si ridicule, que je n'y fis pas même beaucoup d'attention. Cependant je me sentis détacher de gens qui se détachaient si aisément de la chose publique parce qu'ils ne pouvaient être réélus, et je cessai de les voir. » {Révolutions de France, n" LXXXVI) (1).
(1) Voici, sur le même sujet, une note que nous ne pouvons mieux placer. Elle est d'Alexandre Lameth lui-même, et nous l'extrayons de son Histoire de la Constituante; elle donne la date de ses premiers rapports avec Montmorin, et prouve que ce ministre, après avoir perdu la grande influence de Mirabeau, cherchait à en acquérir une autre du même genre, et s'adressait, en conséquence, à l'homme qui, après le grand orateur, semblait exercer le plus d'autorité sur le côté gauche :
« Jusqu'à cette époque, la société des jacobins avait réellement servi la révolution, et bien loin d'avoir fait naî'.re et favorisé des désordres, elle avait contribué souvent d'une manière efficace à les prévenir ou à les arrêter. On pourrait citer une multitude de preuves à Vappui de cette assertion. La plus convaincante, sans doute, est celle qui sortit, vers la fin de l'assemblée, de la bouche du ministre alors le plus influent. Peu de jours après la mort de Mirabeau, M. de Montmorin
Les preuves de tribune, dont parlait Lafayette, ne tardèrent pas en effet à manifester la scission profonde qui venait d'éclater dans Textrème gauche.
Le 17 fut posée la question de la rééligibilité des membres des législatures suivantes. Le comité demandait que les députés sortants fussent indéfiniment rééligibles. La discussion fut terminée dans la séance du 19, par cette décision que présenta Barrère : « Les membres d'une législature pourront être réélus à la législature suivante ; mais ils ne pourront être réélus de nouveau qu'après un intervalle de deux années. » Nous devons rapporter ici les discours de Duport et de Robespierre, qui indiquent clairement la situation nouvelle qu'allaient prendre les partis. Duport parla dans la séance du 17, et Robespierre dans celle du 18.
M. Duport. Je suis rappelé à cette tribune par le besoin de défendre mon pays du plus grand danger qui l'ait encore menacé, et s'il n'est plus possible d'empêcber que de violents désordres ne le troublent longtemps, au moins peut-on le préserver d'une anarchie continuelle et irrémédiable. (Il se lait un grand silence.) Comme c'est dans la disposition des esprits que se trouvent en général les éléments d'une délibération, il me paraît nécessaire de placer sous
se rendit à pied chez moi, à huit heures du matin, et quoique je fusse encore couché, il insista pour me voir. Je m'étonnai d'autant plus d'une pareille visite de la part de M. le ministre des affaires étrangères, que je n'avais plus conservé de rapports avec lui depuis le premier moment de la réunion des états généraux à Versailles.
« Sans me permettre aucune excuse sur une réception aussi peu convenable, il s'assit près de mon -lit et me fit une confessionà laquelle assurément j'étais loin de m'attendre. Il se reprochait vivement de s'être laissé entraîner principalement par Mirabeau dans une route'qui, loin de conduire à des résultats favorables, ne lui avait causé que des désagréments et fait éprouver que des regrets. Il m'avoua qu'on lui avait fait dépenser sept millions contre le parti populaire, et me parlant alors des jacobins, il ajouta : «Vous voyez bien que je savais tout ce qui s'y passait, et je <■ le savais peut-être mieux encore que vous-même : car pendant longtemps, deux « secrétaires (qu'il nomma) me faisaient remettre tous les soirs les lettres les plus M importantes des sociétés affiliées et les réponses qui y avaient été faites. Je vous « avoue que j'étais fort étonné de la modération et de la sagesse qui avaient dicté o ces dernières, et à tel point, que je les ai souvent montrées au roi, qui en était « aussi étrangement surpris. »
a ...Ce que j'ai rapporté de cette conversation, qui eut lieu au mois d'avril 1791, suffit pour constater que le ministère avait des agents jusque dans les bureaux de la société : ce qui fut prouvé d'ailleurs d'une manière plus explicite par la nomination de ces deux mêmes secrétaires à des places diplomatiques, auxquels ils ne pouvaient prétendre par aucun antécédent et sous aucune espèce de rapport : l'un fut nommé ministre plénipotentiaire à Gênes, et l'autre envoyé de France à Liège, tandisque tous les autres personnages compris dans la même promotion appartenaient aux familles les plus considérables de l'aristocratie. » (Lameth, Hisl. de l'Assemb. consi.) Ces deux secrétaires étaient Bonne Carrère et H. de Sémonville.
VOS yeux quelques réflexions longtemps retenues et que je me reprocherais de taire davantage. Je vais, sans m'écarter de la question présente, vous montrer en peu de mots votre position et celle où Ton cherche à vous précipiter, vos véritables dangers, bien réels et bien pressants. Vous les connaîtrez; ils cesseront de peser sur ma conscience, et je les mets sur la vôtre, sur celle de ceux qui, sans les discuter ni les examiner, voudraient pourtant nier l'importance de ces dangers.
De degrés en degrés on vous a menés à une véritable et complète désorganisation sociale. Je ne sais quelle manie de principes simples on a, depuis quelque temps, cherché à vous inspirer, et dont l'effet, bien calculé par ceux qui en sont les premiers moteurs, est de détendre tous les ressors du gouvernement, et d'en détruire non les abus, vous l'avez glorieusement exécuté, mais Faction salutaire et conservatrice; disons mieux, de conduire à changer tout à fait la forme du gouvernement; car, malgré les protestations contraires, il faut bien ignorer les choses de ce monde pour douter des grands projets qui existent ù cet égard. (Le silence est interrompu par une légère agitation.) Les dangers vous environnent; ils augmentent tous les jours, et la sécurité, dont on voudrait faire un argument contre leur réalité, ne prouve rien: car jamais la sécurité d'un aveugle près du précipice n'a empêché qu'il ne fût en péril de la vie.
11 y a des hommes qui ne sont sensibles qu'à un genre de danger, c'est-à-dire aux mouvements populaires. Mais ce mal, c'est dans sa racine qu'il faut l'attaquer. Une constitution sage et libre, un gouvernement loyal, juste et ferme, voilà le grand, le seul remède.
Le véritable danger, encore caché sous le nuage de l'opinion, mais déjà profond et étendu, c'est l'exagération des idées publiques, leur divagation et le défaut d'un centre commun, d'un intérêt national qui les attire et qui les unisse. Encore un pas, et le gouvernement ne peut plus exister, ou se concentre totalement dans le pouvoir exécutif seul ; car je vois dans l'éloignement le despotisme sourire à nos petits moyens, à nos petites vues, à nos petites passions, et y placer sourdement le fondement de ses espérances. (On entend des applaudissements partiels dans les divers côtés de la salle.) Ce que l'on appelle la révolution est tait; les hommes ne veulent plus obéir aux anciens despotes; mais si l'on n'y prend garde, ils sont prêts à s'en faire de nouveaux, et dont la puissance, plus récente et plus populaire, serait mille fois plus dangereuse. (Une légère agitation recommence. — Le silence succède.) Tant que l'esprit public n'est pas formé, le peuple ne fait que changer de maîtres ; mais ce changement ne valait assurément pas la peine de faire une révolution. (On entend
quelques applaudissements.) Les idées de liberté et d'égalité se sont répandues sur tout Tempire ; elles ont pénétré dans toutes les classes de la société. Mais les dogmes de cette religion publique ne sont pas encore bien connus, et il est à craindre que dès son berceau un grand nombre de sectes difl'érentes n'en obscurcissent la pureté.
Je le répète donc, la révolution est faite ; mais c'est une conséquence bien fausse que de dire, comme on l'entend communément, que pour cela la liberté n'est plus en danger; car c'est pour elle seule que je crains. Sa cause est la seule qui puisse me forcer à rompre le silence. Le progrès immodéré et sans bornes de cette révolution a pour but de nous replacer au point où nous étions, ou même dans une position bien plus fàcbeiise, c'est-à-dire qu'après avoir détruit successivement tous les ressorts du -gouvernement, il peut amener à une dissolution générale, à une guerre intestine. Tout mouvement dans le monde moral comme dans le monde physique est circulaire : lorsqu'il se continue, il reproduit les mêmes combinaisons. 11 nous reporterait à celles que nous voulons éviter, si nous ne parvenions à l'arrêter lui-même par un système vigoureux et solide de gouvernement. Il n'y a que trois états pour Fliomme : l'indépendance, l'esclavage et la liberté. Ces trois états se suivent toujours dans le même ordre. Nous sommes sortis de l'esclavage, et nous y letournerons si, outre-passant la liberté, nous arrivons une fois à l'indépendance. L'esclavage a mêrîie cette funeste propriété, qu'il est pour tous l'image du repos, et qu'il s'allie naturellement avec les sentiments des peuples dégénérés, car il favorise l'amour de la domination et l'ambition des uns, la paresse et la mollesse des autres. La liberté, au contraire, est ce milieu difficile à tenir et qui exige une continuité d'efforts et de vigueur bien autrement difficile qu'uno rapide et courte explosion de ses forces.
Qu'on ne croie pas néamnoins qu'en rappelant ces vérités je veuille marquer de la moindre improbation cet enthousiasme généreux qui a été partagé par toute la France, et qui maintenant en agite toutes les parties. Il fallait que tout fût purifié par la révolution, que le gouvernement se régénérât, pour ainsi dire; il fallait que le peuple se pénétrât, s'inondât de l'amour de la liberté, afin do devenir piopre à connaître, cà respecter les nouvelles lois qui l'établissent.
Tout s'est fait ù cet égard, jusqu'à ces derniers momenis, comme il devait se passer, et je ne voudrais retrancher de notre révolution que d'inutiles cruautés qui la défigurent. Mais ce serait une grande et funeste erreur que de se livrer pour cela à des espérances sans bornes, et d'attendre un secours illimité des événements qui
jusqu'à présent nous ont servis si licureusement. La position est changée. 11 fallait abattre, il faut reconstruire; il fallait poser les fondements, il faut terminer rédifice; et il n'est personne parmi nous qui, dans sa conscience, n'ait pensé que la pente des esprits, si favorable à l'établissement de la liberté, ne devait être favorisée que jusqu'au moment où elle cesserait de favoriser elle-même les véritables idées de la liberté et d'un gouvernement sage. Ce moment est-il venu? Je le pense. Tout, jusqu'à notre lassitude, nous apprend qu'il faut terminer la constitution, et laisser après nous un ordre de choses qu'on ne puisse changer que par la volonté expresse de la nation, exprimée suivant un mode déterminé. Cela posé, daignez me suivre dans ce court développement. Voulez-vous attendre que i'on ait accrédité cette opinion, commune à nos ennemis et à de prétendus patriotes, que votre constitution, surtout telle qu'elle sera par vous perfectionnée, ne peut pas subsister? Ne voyez-vous pas cette troupe de gens sans lumières, répétant déjà ce qu'on lui a inspiré, que la première législature sera constituante, et qu'elle fera une constitution plus conforme à la déclaration des droits? Lorsque ces idées auront gagné davantage, il ne sera plus temps de prévenir le danger : il sera venu. Alors l'opinion populaire, qui a secondé vos travaux, se tournera contre eux ; votre constitution sera attaquée et par ceux qui n'ont pu y atteindre, et par ceux qui l'ont dépassée. Quelle sera la position alors? Les partisans de votre ouvrage, combattant à la ibis nos éternels ennemis et les nouveaux patriotes, tristement serrés contre l'autorité royale et les autres pouvoirs qu'il sera de mode d'attaquer, dans l'attitude que vous avez vue aux impartiaux, aux monarchistes et autres, n'auront d'appui que la raison de la force, que cette détestable et périlleuse ressource de la loi martiale. Eh ! la vraie loi martiale, c'est la justice et la prévoyance. L'une prévoit les malheurs, l'autre les prévient.
Rendons ces idées plus sensibles et, pour cela, observons l'opinion publique. Comment mesure-l-elle la constitution? Comment d'abord eu conçoit-elle les deux buses, liberté et égalité? S'est-elle élevée à des notions justes sur la libcrlé publique; sur cette liberté, ([ui est la limite des droits de chacun ; limih^ posée par la justice, exprimée par la loi, défendue par la lorce publique? Sans doute plusieurs l'entendent ainsi ; mais aux yeux d'un grand nombie d'autres, quelquefois même dans cette tribune, elle n'a paru que l'expression (l'im droit personnel et absolu, sans relation aucune avec nos voisins et nos concitoyens; idée destructive, mais qui s'allie merveilleusement avec toutes les passions viles de l'égoisme, de l'envie, de
la bassesse, et qui détruit les vertus opposées. Quant à l'égalité, il est clair que les imbéciles et les fripons, dont la ligue est si naturelle et si commune, seront tentés toujours de persuader, les uns, qu'elle est l'égalité des fortunes et des propriétés ; les autres, qu'elle est celle de la capacité et des talents. Ils ont tous un égal penchant à tout désorganiser, parce qu'ils sentent que le propre d'un pays constitué est de mettre les choses et les hommes à leur place, d'affermir tous les empires légitimes, de consacrer la propriété, et de donner de l'autorité à la raison. D'autres hommes calculent le mouvement des esprits; ils n'osent pas flatter directement ces idées; mais ils font répandre qu'au moins ces deux principes de la liberté et de l'égalité seraient plus religieusement observés, et plus solidement unis dans une forme différente de gouvernement. Ce n'est point ici une chimère, ni une supposition que je vous présente ; et si vous ne vous apercevez pas que vous êtes sur la route qui conduit à la destruction, ce ne sera pas ma faute. En vain dirat-on que ce projet est ridicule; est-ce parce que des choses sont déraisonnables qu'elles sont impossibles? On dira encore que ceux qui les propagent ne sont remarquables que par leur profonde incapacité, et qu'il n'est pas un de nous qui voulût donner à gouverner pendant six mois sa maison, son champ, ses affaires à ces hommes qui veulent reconstituer la France. Tout cela n'est rien contre la pente de l'opinion. Voici quels en seraient les premiers résultats. Les premiers efforts vers ce système seraient marqués par d'incalculables malheurs.
Avant tout, il faudrait noyer dans le sang les derniers partisans du trône; les intrigues qui maintenant agitent et divisent la société deviendraient de funestes et véritables factions qui déchireraient l'empire. Partout on se battrait pour un homme ou pour un autre, et tel qui se dévoue aujoiud'hui au noble métier de payer des libelles, et de réduire en système la calomnie, serait tout à coup l'effroi et le tyran de ses concitoyens. Enfin, après de longs et inutiles essais, le despotisme viendrait se présenter comme un asile favorable à toutes les âmes épuisées, fatiguées et ne voyant plus de bonheur que dans le repos. Personne ne révoque en doute la possibilité de ces dangers ; mais on les croit encore dans un avenir éloigné, qui laisse tout le temps et les moyens de les prévenir. Non, donnez un peu de confiance îi des liommes qui ont quelquefois utilement méilité pour la chose publique, et qui n'ont jamais varié dans la route du patriotisme et de la probité. Je pense que le péril est très-instant, qu'il jious poursuit. Ne croyez pas que les idées de liberté et d'égalité rétrogradent jamais. Elles s'étendent au contraire par leur nature, et
se propagent de plus en plus. On peut, comme je Tai dit, et voilà le grand secret, voilà ce qu'il faut faire, on peut les enchaîner dans des combinaisons heureuses et fortes qui les retiennent et les conservent. Il faut les rattacher à un gouvernement juste et ferme : sans cela elles continuent à s'écrouler; elles vont toujours nivelant, toujours dissolvant, jusqu'au partage des terres. Après avoir aplani les montagnes, les plus petites élévations paraissent sensibles et gênantes, et blessent ce niveau universel qui n'est que l'absurdité même réduite en système. Ainsi on arrivera à l'individualité, ce dernier terme de la progression, où l'on pourrait recommencer la société, si nos ennemis et notre propre courage nous permettaient de parcourir cette effrayante carrière. C'est donc pour la conservation de la liberté et de l'égalité qu'il faut, non les restreindre, mais les envelopper dans un gouvernement juste et solide. Pour unique preuve de cette force de l'oiîinion et de sa tendance déterminée, je ne veux que vous faire observer d'une part des hommes qui, repoussant les principes lorsqu'il fallait les établir, les exagèrent maintenant qu'il faut les restreindre ; des hommes qui ont passé, sans intermédiaire, de la pusillanimité à l'enthousiasme, parce que l'opinion est à ce degré du thermomètre. D'autres hommes dont les idées avaient été reléguées parmi les rêves de l'abbé de Saint-Pierre, et cela sans aucun esprit de parti, mais d'un commun accord, sont devenus importants au moment où ils sont dangereux, après avoir été négligés lorsqu'ils étaient utiles. De tout cela, il résulte évidemment que l'assemblée nationale, prise en masse, et l'opinion qui s'établit, sont dans une marche inverse. L'assemblée, je le suppose au moins, cherche à rapprocher les esprits vers un même point, qui est la constitution ; et cette opinion, par un mouvement contraire, tend à s'en écarter.
Dans ces circonstances, quel parti faut-il prendre? fixer l'opinion ou suivre son entraînement, et courir avec elle à la perte de ce beau pays. (On applaudit.) Je rentre ici dans les termes précis de la question, de la nécessité de former promptement un gouvernement solide et durable, et non pas vacillant et incertain comme on vous le propose. C'est bien assez d'avoir à redouter l'exagération que la première assemblée mettra vraisemblablement dans ses décisions; et cet amour insensé de la popularité qui l'animera peutêtre, et dont l'avantage insigne est comme le baptême, d'eilacer tous les crimes. Un journaliste a même été jusqu'à dire : « Un mot dit à propos lève tous les doutes sur le patriotisme d'un individu. » Mettons un terme à celte incroyable mobilité. Depuis (]n'on nous rassasie de principes, et que le mot même, comme tant d'autres
aussi beaux, d'impartial, d'ordre public, etc., tend à s'avilir dans l'opinion, pourquoi ne s'est-on pas avisé de penser que la stabilité est aussi un principe de gouvernement. Croit-on que l'état ordinaire d'un pays est l'état de révolution, et veut-on exposer la France, dont les babitants ont déjà un caractère si mobile et si ardent, à en voir arriver une tous les deux ans dans les opinions, dans les principes d'administration, de commerce, de finances, d'impositions, et dans les traités d'alliance et de commerce. En vérité, je crois rêver quand je pense qu'il faut répondre à de pareilles pauvretés. Je ne crois plus être avec des bommes raisonnables et sensés, mais au milieu des eimemis les plus acliarnés de mon pays. Lorsqu'on a la liberté, un gouvernement stable est le plus grand de tous les biens; il fait le bonbeiu" de tous; il assure à tous la jouissance de leurs droits ; c'est pour elle qu'ils sont en société; il assure la fortune publique et les fortunes particulières ; il favorise les diverses transactions du commerce et toutes les jouissances sociales. C'est lui qui procure au peuple une aisance assurée, la tranquillité et l'amélioration de son sort. Il n'est pas douteux qu'en général le peuple n'est pas intéressé d'une manière directe aux grandes idées qui occupent les têtes métapbysiques.
En France, il a eu le bon esprit de s'associer à la révolution, et de voir qu'il valait mieux perdre un instant de repos, et donner une base solide et constitutionnelle à son propre bonlieur; mais si ses espérances sont trompées, si poiu' satisfaire nos petites passions, ou pour plaire à je ne sais quelles têtes creuses qui se font de la liberté une idée toute spirituelle et fantastique, tandis qu'elle est un bien solide, substantiel, et qu'il faut toujours considérer par ses vrais résultats, qui ne sont que le bonbeur et l'aisance de cbacun : si vous venez à former un gouvernement bizarre, incertain, sans liaison et sans suite, alors, j'ose vous le dire, prêts à rentrer au milieu de vos concitoyens, au lieu d'y recevoir la reconnaissance due à vos travaux, vous y retrouverez une liaine toujours croissante avec les maux individuels dont ils sont la proie : ils vous reprocberont tous les mallieurs qu'ils souffriront... Je n'acliève pas ce tableau. S'il est des bommes inaccessibles à ces sortes de crainte, on ne niera pas qu'ils méritent le plus profond mépris. Que les adversaires du comité veuillent bien me dire ce qu'ils font de l'intérêt national. Qui est-ce qui défend ce centre important où il faut transporter tant de force pour attirer et réunir toutes les parties, ce centre où léside la liberté publique, gage et soutien de toutes les autres libertés? Qu'est-ce que je vois dans ce centre? Le pouvoir exécutif. Mais à son égard, de deux clioses l'une, ou les minis-
1res, étant accrédités par ropinion, resteront en place, et voyant, durant le cours de leur ministère, se renouveler beaucoup de législatures, ils seraient comme Nestor chez les Grecs, ils auraient vu beaucoup de générations, et prendraient sur chacune Tempire de l'expérience; ils pourraient alors faire réussir aisément un système longtemps médité d'agrandissement funeste de l'autorité royale; ou bien le meilleur ministre serait culbuté par cette révolution périodique qui aurait lieu tous les deux ans. Il n'y a dans tout cela ni la liberté ni le bonheur public. On ignore, ou l'on affecte d'ignorer la véritable nature de notre gouvernement. Ce ne sont pas des états généraux périodiques que nous avons institués, mais une assemblée nationale permanente. Ce n'est pas pour venir de temps en temps voir ce qui se passe dans l'administration que la nation envoie des députés, c'est pour prendre en plusieurs points une part active à l'administration même; c'est pour suivre un plan d'impôt, de perception, de Onances, d'acquittement et d'amortissement de la dette publique. Il faudra décider quelquefois de la paix et de la guerre, des traités de commerce et d'alliance; mais évidemment cela ne se peut faire qu'avec des connaissances antérieurement acquises, prises dans l'expérience, non des affaires de son canton, mais de celles de toute la nation. Sans cela, nous ferons la guerre comme une horde de sauvages, par une impulsion de colère soudaine, par un sentiment que le pouvoir exécutif fera naître quand il voudra. Daignez ouvrir les yeux sur le système assez adroit de certains hommes, qui n'ont pris sur eux aucune responsabilité personnelle; car ce n'en est pas une que d'avoir combattu tout ce qui est raisonnable, et d'avoir tenu sans interruption une chaire de droit naturel; c'est ce système qu'on veut continuer encore. Si par une mesure, effet de l'ignorance ou de la corruption d'une législature, la France est entraînée à sa perte par une guerre ou un traité, où aller chercher dans le fond de son département l'auteur exécrable d'un tel malheur, pour lui imprimer sur le front les marques inefl'arables du mépris et de l'exécration publique? On a dit quelquefois, pour se divertir sans doute, que le roi était inutile à notre constitution. Eh bien! moi, je vous dis que si l'avis du comité ne passe pas, c'est le corps législatif qui est superflu. Un roi et des départements, tout est là; le premier, pour l'intérêt général, et les autres, pouç les intérêts locaux; car puisqu'ils ne viendront pour défendre que ceux-là, on peut leur épargner les frais de voyage. Quelle joie maligne et vive vos ennemis éprouvent en vous voyant détruire ainsi votre propre ouvrage. C'est un genre d'occupation qu'ils respecteront soigneusement. Pourraient-ils faire mieux, ou
même aussi bien ? Mais si l'intérêt national est entièrement oublié dans ces législatures bizarres et décousues, en revanche l'intérêt particulier de chaque département contre le bien public y sera uniquement ménagé. Chaque député arrive ici pour deux ans; chacun y viendra à son tour ; c'est d'ailleurs un principe d'égalité, et ne pouvant pas être réélu, n'étant pas susceptible de cette douce et populaire récompense de la contiance de la nation, il n'aura que deux choses à faire, dire du mal des ministres, et faire le bien de son département. Par l'une il gagnera de la popularité ; par l'autre, des places chez lui : ce n'est que là qu'il peut trouver le prix de ses peines. Il tourne toujours ses regards vers ce but, qui est seul présent à son ambition. Qu'on ne dise point que ce débat respectif des intérêts locaux conduit à l'intérêt général ; non, il est des choses qui appartiennent à toute la nation, la guerre, la paix, les colonies, les alliances, le commerce, la dette pubhque, etc.
Combien ce mot de principes est devenu commode, il se prête à toutes les passions, à toutes les situations. Les mêmes honmies qui ont soutenu, lors du marc d'argent, qui a passé contre mon opinion, qu'on blessait la souveraineté du peuple, qui font sonner si haut ce mot tous les jours, le dépouillent de cette même souveraineté. A la vérité, c'est pour son plus grand bien ; mais ils n'ont pas même le mérite de celte invention : le despotisme n'a jamais dit autre chose. Voyez les anciennes lois : on avait des lettres de cachet pour le bien des familles, la presse était gênée pour le bien des citoyens, les manufactures pour le bien du comjnerce, etc. Cessez d'insulter le peuple en le dépouillant; car il cessera de croire à votre prétendu dévouement à ses intérêts. Laissez au peuple le libre exercice d'une faculté dont il est à la fois le juge et l'objet. Ne le privez pas du droit d'influer sur ses députés, et de pouvoir leur retirer ou leur continuer sa confiance. On n'est libre dans un choix que lorsqu'on a la faculté de dire oui ou non, d'ôter ou d'accorder. Si le peuple ne peut que refuser sans accorder, iln'a pas de vraie liberté. Rousseau a dit que, dans un gouvernement représentatif, le peuple n'était libre qu'un jour ; avec la constitution qu'on vous propose, il ne le sera qu'un moment.
M. Robespierre. Toute règle qui tend à défendre le peuple contre la brigue, contre les malheurs des mauvais choix, contre la corruption de ses représentants, est juste et nécessaire. Voilà, ce me semble, les vrais principes de la grande question qui vous occupe. Vous avez cru me mettre en contradiction avec moi-même, en observant que j'avais manifesté une oi)inion contraire à la condition prescrite par le décret du marc d'argent, et cet exemple même est