MORT DE MIRABEAU. H
vers dix lieures. Sa mort a été aussi imposante qu'avait été sa vie. Livré aux soins d'un ami dont il connaissait l'atlachement, il ne voulait point voir d'autre médecin : c'est avec beaucoup de peine qu'on lui fit recevoir M. Petit. « Mon ami, disait-il a Cabanis, c'est poitr vous que je ne veux point voir M. Petit. Si je reviens à la vie, vous en aurez tout le mérite, et il en aura toute la gloire, »
« Deux jours avant sa mort, il entendit un bruit extraordinaire, et il en parut surpris; on lui apprit que c'était un coup de canon. « Seraient-ce déjà, s'écria-t-il, les funérailles d' Achille? »
« Un concours nombreux de citoyens assiégeait sa porte; la rue était toujours pleine, et l'on voyait bien au silence parfait, au calme qui régnaient, que c'était l'intérêt qui les animait, et non la curiosité. Malgré leurs précautions, les oreilles de Mirabeau en furent frappées. « C'est le peuple, lui dit--on, qui veut sans cesse apprendre de vos nouvelles. — Il m'a été doux, répondit il, de vivre pour le peuple] il me sera glorieux de mourir au milieu de lui. n
« 11 ne s'est point dissimulé un instant les dangers de son état; il a voulu que M. Petit l'en rendit certain, et l'a remercié de sa franchise.
« Dans une crise violente, il pria son valet de chambre de lui soutenir la tète. « Soulevé -la, dit-il, tu rien porteras pas une pareille! Y) Ce mot de Mirabeau vivant eût été un témoignage d'orgueil ; dans Mirabeau expirant, il était prophétique : il devançait le jugement de la postérité.
« Outre le mémoire lu à l'assemblée sur les successions, il en a remis aux députés quatre autres très- importants, sur le mariage des prêtres, sur le divorce, sur les académies.
« Mercredi, les alarmes sur sa maladie devinrent plus vives. La société des Amis de la constilulion envoya une députation s'infurmer de ses nouvelles. Le malade fut touché de celte marque d'intérêt. Lorsqu'il apprit que quelques personnes (les Lamelli) avaient refusé d'être de la dé[)utation , il dit avec un sourire de mépris : « Je savais bien qu'ils étaient vils et lâches; mais je ne les croyais pas si bêles ! »
u II déplorait amèrement le sort de l'empire, livré à des factions de tout genre et à des intrigues de toute espèce. « J'emporte avec moi, disait-il, le deuil de la monarchie; les faclieux s'en partageront les lambeaux. »
« Dans la nuit du vendredi au samedi, témoin de l'affliction de ses domestiques en pleurs, il s'adressa à une femme de sa maison qui lui servait de garde, et lui dit avec cette bonté originale et familière qui le distinguait : « Pourquoi plevrrs-fu ? Tu as travailb'
vingt ans, tu es pauvre ; je te laisse une rente : c'est tout ce qu'il te faut de moi. Que l'importe ma gloire? Que t'importe le postillon criant le soir dans la rue : Voilà la grande motion de M. Mirabeau ! Console-toi , continue des soins qui me sont doux ; ils te fatiguent ; mais cela ne durera pas longtemps. »
« Les douleurs de Mirabeau augmentèrent d'une manière effrayante. Le samedi matin, elles étaient extrêmes. Pressé du besoin de les terminer, il essaya de parler à son médecin. Sa langue se refusait à sa pensée. Il demanda du papier, et écrivit : Croyez-vous que le sentiment de la mort soit si douloureux ? On parut ne pas entendre cette phrase. Il redemanda du papier et écrivit encore :
« Lorsque l'opium ne pouvait (I) être donné sans avancer une destruction encore incertaine, c'eût été ttn grand crime que de l'administrer.
« Mais lorsque la nature a abandonné une malheureuse victime^ lorsqu'un phénomène seul pourrait le rappeler à la vie, lorsque l'opium même n'empêcherait pas ce phénomène s'il avait à exister, comment peut-on avoir la barbarie de laisser expirer son ami sur la roue?
« Le médecin lit cet écrit et garde le silence. Le malade se relève brusquement, ressaisit le papier, le replie vivement avec Tair de rimpaticncc, écrit sur le revers : dormir.
« Dans rinstant qu'avec un geste d'humeur il présentait ce papier au médecin, la parole lui revint. S'adressant à M. Cabanis avec ce mouvement, cette richesse et cette pompe d'expressions qui caractérisaient son éloquence, il lui peignit ses incroyables douleurs. Elles sont insupportables, lui dit-il ; j'ai encore pour un siècle de force, je n'ai pas pour un instant de courage. Il parla pendant dix minutes avec une action si vive et si touchante, que les larmes coulèrent de tous les yeux. Ce fut le chant du cygne : une convulsion interrompit son discours ; elle fut suivie d'un cri de douleur, et il expira. » {La Ctironique, 5 et 4 avril.)
Funérailles de Mirabeau. (Narration du Moniteur.) — Tous les citoyens, toutes les sociétés et clubs patriotiques se sont empressés de jeter des fleurs sur la tombe de INlirabeau. La société des Amis de la constitution a arrêté, dimanche: 1» d'assister en corps à ses obsèques ; 2° de porter le deuil huit jours ; 3'' de le reprendre périodiquement chaque année le 2 avril; A° de faire exécuter en marbre le buste de cet homme célèbre, au bas duquel on lira ces paroles mémorables qu'il prononça le jour de séance royale : Allez
(1) Il avait oublié le mot pouvait, et l'écrivit en interligne. {Noie du journal.)
FUNÉRAILLES DE MIRABEAU. lô
dire à ceux qui cou^ envoient, que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la puissance des baïonnettes (I).
«La pompe funèbre de Mirabeau a eu lieu lundi i. Jamais cérémonie ne l'ut plus majestueuse. A cinq lieures, le cortège a commencé à se former : un déUichement de la cavalerie nationale parisienne ouvrait la marche ; après la cavalerie venait une députation des sapeurs et canonniers des soixante bataillons ; sur les côtés on voyait marcher une députation des invalides, composée des soldats les plus estropiés; une députation des soixante bataillons de la garde nationale parisienne marchait sur seize de hauteur, précédée de l'état-major, à la tète duquel était M. Lafayette ; les Cent-suisses et les gardes de la prévoté de Tliôtel précédaient la musique de la garde nationale ; un roulement lugubre de tambours et les sons déchirants des instruments funèbres répandaient dans Fàme une terreur religieuse ; tout le monde observait un silence profond.
«Le clergé précédait le coi'ps : le cercueil devait être conduit dans un corbillard, mais le bataillon de la Grange-Batelière, dont Mirabeau était commandant, a voulu se charger de ce poids glorieux : le corps, entouré de gardes nationaux, les armes basses, était porté alternativement par seize citoyens soldats. Le drapeau du même bataillon flottait sur le cercueil. Une couronne civique remplaçait les attributs féodaux qu'on portait autrefois dans les cérémonies funèbres de quelques individus. Après le deuil venait rassemblée nationale, escortée par le baUiillon des vétérans, et par celui des enfants. Les électeurs, les députés des quarante-huit sections, le département, la municipalité, les juges des tribunaux de Paris, les officiers municipaux de divers lieux circonvoisius, la société des Amis de la constitution, les ministres du roi, la société de 1789, tontes les sociétés fraternelles et tous les clubs patriotiques de Paris suivaient l'assemblée nationale. La marche était fermée par un détachement considérable d'infanterie et de cavalerie. Ce cortège, qui remplissait un espace de plus d'une lieue, marchait dans le plus grand ordre, au milieu d'une double haie de gardes nationaux, et d'une foule in-
(1) On a vu, dans notre premier volume, que telle ne fut pas la phrase prononcée par Mirabeau, quoique tel fût le sens de ses paroles réelles. 11 est certain que le mot fut arrangé après coup. Il parait même que ce fut Barnave qui le rédigea ainsi pour le mettre en bas du buste sculpté par Houdon. (Desmoulins, no LXXII, page 322.) Il en a été de même du mot prêté à Barnave à l'occasion de la mort de Foulon : Ce sang esl-il donc si pur'. Nous n'avons trouvé ce mot, si souvent cité, dans aucun des documents contemporains que l'on est en droit de considérer comme officiels.