III. Honoré Riquelti Mirabeau est jugé digne de cet homieur
IV. La législature ne pourra pas décerner cet honneur à un de ses membres venant à décéder; il ne pourra être décerné que par la législature suivante.
V. Les exceptions qui pourront avoir lieu pour quelques grands hommes morts avant la révolution ne pourront être faites que par le corps législatif.
VI. Le directoire du département de Paris sera chargé de mettre promptement l'édifice de Sainte-Geneviève en état de remplir sa nouvelle destination.
Seront gravés au-dessus du fronton ces mots : au.v grands hommes LA PATRIE RECONNAISS.^NTE.
VIL En attendant que la nouvelle église de Sainte-Geneviève soit prête, le corps de Riquetti Mirabeau sera déposé à côté des cendres de Descartes, dans le caveau de l'ancienne église de Sainte- Geneviève. »
Ce décret est adopté.
M. Grillon propose de transporter également au Panthéon le corps de Desilles, tué dans Taflaire de Nancy.
L'assemblée passe à Tordre du jour.
«. Mirabeau se meurt ! Mirabeau est nwrt!... de quelle immense proie la mort vient de se saisir ! s'écrie Desmoulins en finissant son iKiméro LXXI. J'éprouve encore, en ce moment, le même choc d'idées, de sentiments qui me fit demeurer sans mouvement et sans voix, devant celte tête pleine de systèmes, quand j'obtins qu'on me levât le voile qui la couvrait et que j'y cherchais encore son secret que le silence de la mort ne gardait pas mieux que la vie. (Le célèbre Houdon venait de la modeler.) Cette tête semblait vivre encore et avait conservé tout son caractère : c'était un som^ meil ; et ce qui me frappa au delà de toute expression, telle on peint la sérénité du sommeil du juste et du sage. Jamais je n'oublierai cette tête glacée et la situation déchirante où sa vue me jeta. Mirabeau est mort en odeur de patriotisme. Tous les spectacles ont été fermés. Tous les journaux ont fait son éloge. Aujourd'hui c'est l'oraison funèbre. Demain sera le jour de l'histoire. La postérité n'est pas née encore pour ce grand homme ! »
La postérité est venue; elle a prononcé. Elle a conservé à l'incomparable orateur le haut rang que lui avait assigné l'admiration contempoiaine. Elle a fait plus, elle l'a considéré comme l'homme, comme le lyjie de la première époque de notre révolution. On a dit que la révolution française pouvait être représentée, sous le rapport du génie, des œuvres et des mœurs, par trois grandes ligures, par
MORT DE MIKABEAU. 9
trois hommes, Mirabeau, Robespierre et Napoléon. Personne encore n'a contesté ce jugement. Mirabeau portait en lui tout le génie du dix-huitième siècle. Il avait les convictions, les incertitudes, lincrédulité , Taudace , Ténergie vers le but , TinditTérence pour les moyens qui étaient le propre de son temps ; doué d'une nature puissante, il n'était médiocre en rien; tout était excessif en lui, le talent comme les défauts, les qualités comme les vices. Ce fut là peut-être une des causes de sa puissante popularité et de son immense influence. On va voir, par les extraits qui suivent, que sa mort fut considérée comme une calamité publique. On s'eaquit des moindres détails de ses derniers instants; et, comme si un homme de cette supériorité n'eût point dû être sujet à la mort, comme si tout ce qui était ordinaire dût lui être étranger, l'opinion publique en fit une victime. On prétendit qu'il avait été empoisonné; les divers partis s'accusèrent réciproquement de ce crime. Ce bruit fut si accrédité, qu'un grand nombre de contemporains et d'annalistes même en restèrent convaincus.
Cependant Cabanis fit un journal de la maladie et de la mort de Mirabeau. Tout y est selon l'ordre naturel. Mirabeau fut pris de coliques et de spasmes violents dans la poitrine le 29 mars ; il cessa de vivre le 2 avril, n'étant âgé que de quarante-deux ans. Sa maladie fut caractérisée «une attaque aiguë de goutte rhumatismale. » Voici quelques passages du journal de Cabanis : a II avait nouvellement acquis une jolie maison de campagne, appelée le Mm-ais, à la porte d'Argenteuil ; il s'y rendait les samedis, tantôt pour y passer le dimanche, tantôt pour respirer seulement pendant quelques heures, jouir de l'aspect d'un beau ciel , et surtout des travaux qui faisaient son amusement : occuper un grand nombre d'ouvriers lui paraissait un véritable bienfait public; mais en même temps sa charité compatissante pourvoyait au sort du pauvre incapable de travail, en laisant annoncer qu'on trouverait toujours chez lui de l'ouvrage et de bons salaires. Il avait autorisé le curé d'Argenteuil à tirer sur lui des lettres de change en pain, viande, gros linge, etc., pour les malades et les nécessiteux invalides.
« Au bout du parc de la maison, il élevait un temple à la Liberté. La statue de cette première divinité de son cœur devait s'appuyer, d'une main, sur une coloimc où l'on aurait lu ces mots : Eyalité des hommes ; de l'autre, elle devait tenir un glaive enveloppé dans le volume de la loi. Sa physionomie aurait été sévère, mais calme...
« Il recevait les soins les plus assidus et les plus affectueux de M. Frochot. « Personne, disait-il, ne me. lemue avec aulant d'adresse que lui. Si j'en revenais, je ferais un bon mémoire sur l'art
du garde-malade ; il m'en a fourni plusieurs idées principales et m'a fait naître celle de quelques procédés qui me paraissent devoir être avantageux. »
a Dans ses derniers moments, il s'occupait principalement des vues cachées de PAngleterre. « Ce Pitt, me disait-il, est le ministre des préparatifs ; il gouverne avec ce dont il menace plutôt qu'avec ce qu'il fait. Si j'eusse vécu, je crois que je lui aurais donné du chagrin. »
« Aussitôt que le jour parut, il lit ouvrir ses fenêtres, et il me dit d'une voix ferme et d'un ton calme: « Mon ami, je mourrai aujourd'hui; quand on en est là, il ne reste plus qu'une chose à faire : c'est de se parfumer, de se couronner de fleurs et de s'environner de musique, afin d'entrer agréablement dans le sommeil dont on ne se réveille plus. »
La Chronique, de Paris est le journal le mieux informé de ce qui concerne la mort de Mirabeau. Tous les journaux paraissent avoir emprunté à cette feuille les détails qu'ils donnent eux-mêmes. Voici les passages les plus intéressants des articles de la Chronique :
« On a répandu le bruit que Mirabeau élait mort à la suite d'une orgie, dont on nomme les acteurs. Ce bruit s'est tellement accrédité dans le peuitlc, par le moyen du Père Duchesne et de la Mère Duchesne et d'une foule d'autres feuilles à un sou et à deux liards, qu'il devient important de le détruire.
« Le soir où l'on prétend que cette scène scandaleuse se passa, je n'ai point quitté Mirabeau; c'était moi qui l'avais mené souper dans une maison où étaient rassemblés quelques députés à l'assemblée nationale, des gens de lettres, des gens à talents. On fit de la musique. Mirabeau se plut dans cette société, parce qu'elle offrait une réunion agréable; il mangea peu; il se retira, il est vi'ai, fort lard, mais avec toute la compagnie, et retourna aussitôt chez lui. Sa santé n'a été altérée, ni par ce souper, ni par les suites qu'on lui suppose, lesquelles n'ont point existé. Je n'ai pointa mêler aux regrets que me donne la mort d'un grand homme qui m'honorait de son amitié, celui d'en avoir été la cause involontaire. J'aurais peut-être pu négliger ces calomnies ; mais je devais cette explication aux personnes chez qui je l'avais conduit, et à qui ces bruits causent une frayeur extrême; et, pour me servir de l'expression de Mirabeau lui-même, je n'ai pas dû souffrir que ces propos révoltants indlassent Vidée de quelque turpitude à ses derniers et sublimes moments. Aubin-Louis Millin. » [Chronique du G avril.)
« La grande âme de Mirabeaii s'est exhalée hier matin (2 avril),