‹ Histoire parlementaire de la Révolution françaiseChapitre 13 sur 92 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Considérations générales sur les révolutions du gouvernement françait du cinquième au dixième siècle.

D'après ce que nous avons dit ou exposé dans le livre précédent, deux principes doivent expliquer la société française du cinquième au dixième siècle. Le premier, c'est que la France fut une armée catholique; le second, c'est que l'organisation sociale, tant militaire que civile, resta romaine, en sorte que les vrais successeurs des Romains furent les Français.

Il résulte du premier que la royauté fut un généralat ; que sa puissance législative et judiciaire ne fut autre chose que le pouvoir de réglementer qui appartient, de nécessité, à celui qui commande un corps de soldats; que les assemblées dites nationales, les plocila, ou plaids, furoul primitivement des conseils de guerre où l'on délibérait et l'on décrétait, eu même temps et dans la même forme , des règlements de discipline, des actes politiques et des actes judiciaires.

Il en résulte que le pouvoir d'élire appartint au chef d'une manière absolue, jusqu'à ce point qu'il en put disposer comme d'une propriété, sans cependant que la capacité militaire cessât d'être l'élément principal du droit de commandement.

11 en résulte, enfin, (ju'il n'y eul de nou-éligiblo et do non-ré-

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vocable que ce qui ne l'est jamais dans une armée dès qu'elle est formée : savoir, le peuple militaire et le général; tout ce qui n'était ni l'un ni l'autre était à la nomination du roi.

Lorsque l'on sort de ce point de vue, on cesse de comprendre les actes des rois de la première race et la chute même de la dynastie de Clovis.

Alors, on traite de violences atroces les exécutions militaires, parce qu'elles ne furent précédées d'aucune autre forme judiciaire que de celle usitée dans une armée en campagne. Or, on ne faisait pas autrement dans les camps romains. Les évoques, qui, à cette époque, ne manquaient ni de sévérité, ni de courage, acceptaient ces nécessités de l'organisation militaire ; ils les déploraient sans les blâmer.

Alors, on ne conçoit pas ce lien de protection et de recommandation qui unissait tous les officiers du même corps, qui entait la fortune des enfants sur le mérite des pères, et faisait d'un corps d'armée une sorte de province militaire; car il ne faut pas oublier que chaque soldat avait ses chefs, là oîi il avait sa résidence et son bénéfice.

Alors, enfin, on ne comprend pas le mode de succession de la royauté franque. C'était le roi actuellement en possession du pouvoir qui nommait ses successeurs. Il le faisait en leur donnant, de son vivant, le second rang dans la hiérarchie du commandement, afin qu'après sa mort ils se trouvassent naturellement les premiers, c'est-à-dire en possession du pouvoir souverain. Dans notre langage actuel, nous disons qu'il associait ses enfants à la royauté pour la leur assurer. Lorsque le roi laissait un enfant en bas âge, trop jeune pour être revêtu d'un grade militaire, il était obligé de confier sa fortune à venir à quelqu'un de ses frères ou de ses oncles, déjà revêtu d'un commandement, et de se contenter de la promesse que celui-ci lui faisait d'appeler un jour son jeune protégé à partager son pouvoir. D'autres fois, ce devoir était légué à un simple général provincial, à un duc, et c'est à cause de cela que nous voyons, sur la fin de la première race, des ducs et des maires choisir des rois. Sous ce rapport, on peut diviser l'histoire de la première race en deux périodes : l'une, où la succession fut assurée dans la famille de Clovis, par la transmission directe du grade, faite par le père à ses enfants en les appelant au partage pendant sa vie; l'autre, qui dura un peu plus de soixante-dix ans, où ce furent les généraux qui transmirent la royauté. A l'occasion de cette dernière, on peut demander pourquoi ces ducs, ces maires, persistèrent à choisir parmi les descendants de Clovis,

"2 CONSlD/iRAllONS Gt.Nftit.VLES SIR Li:s Itf:V01.lTI0NS

C'est qu'il faut reconnaître que cette famille avait une sorte de \égilimilf' aux yeux du peuple des camps et des villes, légitimilé fondée sur de s^nds services rendus. Lors(jue, après plus d'un siècle d'imbécillité, sa popularité fut complètement perdue, la royauté tendait à ne plus èlre héréditaire, ainsi que cela était depuis longtemps dans l'empire romain. Aussi fallut-il, pour constituer inui nouvelle hérédité et pour l'établir dans la famille de Pépin, que l'autorité du pape intervînt et que rexcomuninication fût lancée contre ceux qui oseraient rompre le droit qui, de Pépin, devait être transmis, avec son sang, à tous ses descendants.

Les historiens ont, en général, décrit et jugé cette époque avec des idées de notre temps. Aussi ont-ils mal compris et fait encore plus mal comprendre quelles étaient les causes de la solidité de celte société. Après les avoir lus, on a le droit de s'étonner que tant de désordres et tant d'anarchie aient produit de si grandes choses et même que la France ait vécu. C'est qu'ils ont pris les temps ([n'occupaient les disputes de commandement entre frères, pour des guerres enlie royaumes ; des corps d'armées pour des peuples différents; c'est, enlin, qu'ils n'ont jamais pu concevoir un pouvoir autrement établi que celui de leur temps, autrement fondé que sur un certaiu arrangement matériel. La conservaliou de la société fran»;aise était fondée sur ce qu'il y a de plus puissant pour maintenir l'union parmi les lionunes, sur la communauté d ■ croyance et de but. Son véritable roi, son véritable maître était le catholicisme. Il y avait pour l'armée un principe secondaire; c'était la religion du serment militaire, qui liait chaque subordonné au chef qui lui était immédiatement supérieur. Ce lien était d'ailleurs couqilétement revêtu de la forme catholique. Le serment se prêtait sur les choses saintes et il n'y avait que le supérieur qui pût délier les inférieurs de leurs devoirs réciproques, car l'inférieur ne prêtait serment que dans la supposition (pu' celui envers lequel il se liait l'tait lié lui-même à un supérieur, et cela qu'il s'agît d'un centenier, d'un eomle, d'un duo ou d'un roi. Or, dans l'aimée, quel était le supérieur? c'était le roi. Nul subordonné ne j)(»uvait donc s'élever contre lui. Le roi n';ivait qu'un supérieur, c'était l'Kglise. Tel était le terme de celte hiérarchie toute morale. Le roi donc ne pouvait (piilter la couronne que par sa volonté, ou par le jugement de l'asst^ndjlée des évêijues.

La société civile était si cnmplétenuMit séparée de la société militaire, (pi'elle ne lui prêtait point de seinu'ul. Klle ne lui était unie (pie par la comnniiiaut('' de croyance et par le devoir du tribut. D'ailleurs, raniir'c imitait les habitaiits des villes dans tout ce

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qui était, religieux, dans loiit ce qui élail sacrotnent, clans le baplèino, le mariage, etc.; ce qu'elle possédait, hors des bônélices militaires, était soumis à la loi civile de Thérilage et de l'impôt, etc. Les cités ne counnencèrcnt à être ramenées sous la doiiiinatiou royale que sous la deuxième race. Sous la preuiière, on trouve, au contraire, de très-noud)reuses preuves de leuriudépendance. Ainsi , Paris a été plusieurs l'ois le théâtre d'événements ([ui montrent que le commandement militaire de la cité n'était pas en la po-^session du roi, mais dans celle de ses habitants; on vit des cités se faire la guerre, etc.

La loi, qui servait de sanction et de lien à tons les devoirs, était d'ailleurs universelle et toute-puissante, plus développée peut-être chez les grands que chez les petits. Et ce n'était point seulement une grossière superstition ; elle était éclairée et féconde. Nous devons juger des motifs qui portèrent les rois de nos premières races, elles seigneurs militaires et civils, à créer tant de couvents et d'églises, par ceux qui leur dictèrent plusieurs actes où l'humanité était seule intéressée. Ainsi, parce que plusieurs fois ils sacrilièrent à Dieu leurs revenus, en supprimant les impôts qui pesaient sur le pauvre, ou en affranchissant des esclaves, nous devons dire qu'Us fondèrent des couvents pour ouvrir des asiles à la science et des églises pour constituer des centres d'enseignement et de popidalion; au moins nous ne devons pas croire que ces pensées leur fussent absolument étrangères. Enfin, grâce à la croyance religieuse, les évêtpies furent appelés jusque dans les plaids militaires; ils purent intervenir dans la politique, tantôt pour mettre fin à des discussions de famille, et tanlôl pour déterminer des invasions sur le territoire étranger.

C'est par ces causes que la France resta pendant quatre siècles un centre militaire qui fit rayonner la conquête sur toute sa circonférence et qui porta sur tous ses rayons le système qu'elle avait adopté elle-même ; et ce système était complètement romain, c'està-dire tel que l'avait fait l'empereur Constantin, ainsi que nous l'avons vu. Aussi arriva-t-il que la France engendra en Allemagne un empire qui prélendit imiter les usages de la cour de Kavenne. En elTet, notre nation n'étendit pas seulement autour d'elle une organisation militaire et civile d'origine romaine; elle répandit aussi un esprit qui était resté aussi romain que l'avait permis le catholicisme. Elle propagea l'usage de la langue et de la hltérature latines. Dans les arts, nous fûmes pendant quatre siècles imitateurs des artistes de Rome chrétienne, et l'Europe les imita avec nous. Toutes nos églises furent bâties dans ce qu'on appelle aujourd'hui le

jI considérations générales sur les révolutions style byzantin, c'est-à-dire dans le premier style chrétien. Le style catholique, proprement dit, ne fut créé en France que dans le onzième siècle; enfrn nous reçûmes des Romains nos arts, nos sciences, nos armes, nos lois, et nous donnâmes aux autres ce que nous avions reçu.

Telle est Tidée générale de la société française du cinquième au dixième siècle ; tel est le germe des révolutions de toute espèce qui se préparèrent et s'achevèrent plus tard ; et c'est en liant ainsi cet avenir, du dixième au dix-huilième siècle, aux aimées qui les ont précédées, que l'on aperçoit clairement comment c'est en France que se trouve le lien qui unit la civilisation moderne à la civilisation antique. Pour achever l'objet spécial de ce chapitre, il nous reste à donner les différences principales qui signalèrent le règne de la première et de la seconde race.

Au point de vue catholique, l'avènement de la première race répondit à la nécessité de combattre l'arianisme, et elle s'éteignit presque en même temps que lui. La seconde race vint pour combattre le mahométisme et pour mettre Un au paganisme du Nord. Si elle ne parvint pas à opérer la destruction de ces deux doctrines, au moins est-il vrai de dire qu'elle en brisa les forces et qu'elle leur créa des ennemis qui furent plus tard suffisants pour les anéantir.

Au point de vue de la vie intérieure, la première race différa de la seconde en ce que, sous son règne, l'organisation sociale resta la même que nous l'avons vue au cuiquième siècle; elle fut seulement étendue à toutes les Gaules. Sous la seconde, les plaids militaires furent convertis en conciles généraux , où les évèques Tenaient représenter leurs diocèses, et les généraux, leurs armées. Ainsi le droit de légiférer au civil fut réuni au droit de réglementer pour la milice. L'Église acquit, non pas une prépondérance plus considérable, mais une influence plus grande. Ainsi presque tous ces missi (lominici, ces envoyés qui allaient dans les provinces pour réformer et l'administration et la justice, fin-ent des membres du clergé : les listes que nous possédons en font foi. 11 dut résulter de là que l'e-prit chrétien pénétra plus profondément, non pas les consciences, ni.iis les lois, les habitudes et fit naître les devoirs et .le sentiment de l'égalité; il dut en résulter encore que les différences qui séparaient le gouvernement des villes de celui des camps furent diminuées ; etc.

Les révolutions intérieures restèrent cependant encore principalement militaires. Iji l'tfet, sous la dynastie de Pépin, connue sous celle de Glovis, TuMure française fut surtout l'extension et lu défense des doctrines de l'Église romaine.

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Mais, dira-t-on , l'activité militaire des Français pondant ces cinq siècles rut-elle ulde et civilisatrice? Pour résoudre la question , il suflil d'examiner les doctrines contre lesquelles elle s'exerça.

Nous avons déjà fait connaître l'arianisme. Il nous reste à dire quelques mots des deux autres ennemis contre lesquels nous verrons les Fiançais lutter avec un acharnement qui leur valut enllu la victoire. Nous pouvons reconnaître aujourd'hui si ce fut un honlieur pour l'humanité : nous pouvons voir quels fruits a portés le inahométisme , là même où son développement a été complètement libre , en Perse , en Arahie , à Maroc et à Fez. Quant aux barbares du Nord , il sufiit de posséder quelques généralités sur leurs doctrines sociales , pour décider si leur destruction fut un bienfait. Toutes ces religions du Nurd , quel qu'en fût le nom , admettaient qu'il existait deux races d'hommes , l'une venue du bien , l'autre du mal; la première d'origine divine, ayant une àme immortelle ; la seconde n'ayant, ainsi que les animaux , qu'une àme mortelle comme les corps. Les prêtres et les guerriers étaient de la première, c'étaient des dieux mortels ; les esclaves, et presque toujours les ennemis , étaient de la seconde. Aussi , tout ce qui venait de la naissance était juste : le pouvoir et le bien pour les uns ; la misère et le mal pour les autres. Or, comme il y a toujours lutte entre le bien et le mal , la guerre était un état normal. C'était aux guerriers qu'appartenait particulièrement cette fonction du combat. Pour avoir droit aux récompenses éternelles , ils devaient périr les armes à la main ; celui qui mourait en lâche , autrement que par le glaive , était puni dans l'autre vie. La sévérité du culte répondait à la férocité des doctrines , car c'était par des sacrifices humains qu'on attirait la protection des dieux. Plus le sang de la victime était précieux , plus le sacrifice avait de puissance. D'ailleurs , rien qui ressemblât à ce que dans la société romaine on appelait arts, sciences, industrie. Leur art, c'était ce culte barbare et tous ces mystères sombres et redoutables dont on pourra lire le détail dans l'histoire des Celtes et des Scandinaves; leur science, c'était la magie ; leur industrie , la guerre. C'est comme un resté , comme une émanation de ces doctrines , que nous sont venues toutes ces superstitions contre lesquelles l'Église n'a cessé de lutter dans les premiers siècles : ces croyances aux sorciers , aux présages , aux magiciens , etc.

Le mahométisme , né en 622, époque oîi commence l'hégire , n'était pas moins redoutable pour la civilisation. On peut juger de ce que l'Europe devait en attendre parce qu'il a donné dans l'Orient. Ses fruits sont le despotisme, l'ignorance, la férocité, ladépopula-

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lion el.la peste. Le tniiliomclisme esl (ils de l'arianisnie. Parce que Arius avait enseigné que Jésus n'était qu'un prophcle , Mahomet vint dire qu'il était , lui , le dernier prophète, et il fut cru des populations où l'arianisnie avait séjourné et où il l'avait en quchiue sorte ainioncé.

Le vice capital qui rendit le mahomélisme antiprogressif, fut d'avoir confondu dans les mêmes mains les deux pouvoirs, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel , et par suite d'avoir établi en principe que la justice et la raison étaient là où résidait la force. Chez les chrétiens , au contraire , on enseignait que la justice et la raison résidaient là où était le dévouement. Le mahoiaélisme proi'.issait une doctrine sur la l'rovideiice , telle , qu'il en résultait que les choses sociales étaient gouvernées par un fatalisme absolu. Chez les chrétiens, au contraire, on disait qu'on acquérait, par la loi , la grâce , c'est-à-dire la liberté de choisir entre le bien et le mal. Aussi les destinées des deux sociétés furent bien différentes. Les musulmans ne purent avancer dans la carrière de la civilisation que par la volonté du pouvoir ; ils se sont dépravés aussitôt que le pouvoir lui-même s'est corrompu ; les chrétiens , au contraire, n'ont cessé de marcher, même malgré le pouvoir.

Or, de c-^s trois doctrines sociales que la nationalité française rencontra, elle en anéantit deux; elle battit et repoussa l'autre. L'arianisnie et !e paganisme furent conduits à leur destruction ; le niahomélis.me fut chassé et vaincu.

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