‹ Histoire parlementaire de la Révolution françaiseChapitre 16 sur 92 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Considérations générales sur les révolutions de la société française du dixième au dix-huitième siècle.

La société sortit du dixième siècle pourvue d'institutions et de destinées toutes nouvelles. Li loi de la vassalité héréditaire avait remplacé la loi de la vassalité par élection. La population se trouvait partagée en plusieurs groupes (pii commencèrent ;\ vivre séparément et qui n'eurent plus de français que leur origine. Chaque point du grand empire de Charlemague, bien que doué d'une impidsion ipii le poussait à un résultat commun, poursuivit sa tendance avec les formes d(! son individualité particulière, et devint une nation. L'Italie fut divisée en iietites seigneuries féodales; l'Allemai^ue fut partagée en se|)t grandes seigneuries. Elle niiiintint son unité, en conservant un empereur |)our la représenttir. Mais celui-ci devint électif, et les électeurs fineiil les sept grands seigneurs féodaux dont la réunion formait le plaid général (le la nation germanique, lui Fiance, le pouvoir royal devint lié,léditaire, et le royaume fut ^^oiivciiié comme un grand lief. Ainsi, le pniiit de départ et le liut furent les mêmes polirions les peuples;

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mais cliarun développa le }j;erme déposé dans son sein avec ses facultés propres. Aussi cliaque pays s'avança dans la voie du progrès avec des vitesses inégales.

Dès ce jour, il y eut un droit public européen. Dans les siècles précédents, l'année catholique n'avait qu'à combattre. Elle n'avait avec ses ennemis aucun principe conimim et convenu , sur lequel elle pût fonder un traité. Aussi la guerre ne fut jamais interrompue que par des trêves. Mais dès T instant où il y eut plusieurs peuples vivant sous une même loi morale, il y eut aussi un droit des gens, et la diplomatie prit origine.

L'originalité de cette période de la société européenne se rénécliit dans toutes ses œuvres. Le langage, les arts, les sciences, revêtirent des formes jusqu'alors inconnues el marchèrent à des conséquences qui promettaient le monde intellectuel nouveau où nous vivons aujourd'hui. L'individualité des peuples se reproduisit dan;5 les variétés de langage. Quant aux arts et aux sciences, ils conservèrent un caractère général, conforme à l'origine dont ils émanaient. Ils ressortaient de la pensée catholique : ils furent donc unitaires et universels, ainsi qu'elle l'était elle-même. Jusqu'à ce jour, l'architecture avait conservé le style byzantin. Klle en prit un nouveau : elle inventa le style qu'on a improprement appelé go'hique et que nous nommerons catholique , parce qu'à l'époque où il fut créé, il n'existait plus un seul Golh, ni un seul arien, parce qu'il naquit précisément sur le sol formé par le catholicisme, c'est-à-dire dans l'empire des Francs. On commença, au onzième siècle, à rebâtir toutes les églises; et cela fut si général, que tous les historiens ont noté le fait; fort peu d'églises byzantines ont échappé à cette fureur de reconstruction. Le style architectural suivit, dans les monuments destinés aux usages particuliers, celui qu'on avait adopté dans les monuments consacrés au culte. Quant à la liturgie, cette autre partie de l'art ecclésiastique, avec tout ce qui s'y ratlache, elle resta en grande partie romaine, ainsi que cela devait être.

Les sciences aussi commencèrent, vers la fln du onzièm.e siècle, à donner les premiers signes des modifications que l'introduction du germe chrétien devait y produire un siècle ou deux plus tard ; car l'idée générale scientifique avait été changée par le christianisme. Il établissait, en effet, en principe que le monde était gouverné par des forces brutes , dont l'homme pouvait se rendre le maître. L'axiome suivant résume très-bien la doctrine chrélienne à l'égard des choses qui foîit l'objet des sciences naturelles : .Satura est lis a Deo imita. Aux discussions purement relatives à

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7t <;oNSi]»f;R\Tio\s générales sir lks révolutions l'iiiterprélalion du dogme clirétien, en ce qu'il renfermait de moral, discussions dont chacune est signalée dans riiistoire de TKglise par celle d'une hérésie, succédèrent les recherches métaphysiques et l'étude même des spécialités physiques.

On reprit les sciences au point où l'école d'Alexandrie les avait laissées. Mais , comme le plus petit nombre des écrits de cette école avaient été traduits en latin , la seule langue savante du moyen âge, il fallait, après avoir épuisé ce qu'ils contenaient, aller en chercher la suite dans les manuscrits grecs. Or, cette dernière langue était complètement inconnue, éloignée d'ailleurs (lu contact de la partie de l'Europe où l'on s'occupait de travaux intellectuels. On apprit que ces livres précieux existaient, traduits, chez les Arabes , avec lesquels la guerre avait entretenu de nombreuses communications, bien qu'elles fussent seulement du genre de celles qui s'établissent, entre ennemis, par la voie des prisonniers et par les trêves. On alla donc chercher les écrits grecs chez les Maures, et on les traduisit en latin d'après des textes arabes (1).

(1) Il est une opinion, particulièrement en faveur aujouid'luii, parmi celles qui ont été émises dans le siècle dernier, dans le but de prouver que le christianisme n'a jamais été qu'une doctrine rétrograde, complètement stérile dans les arts, les sciences, etc. Dans cette opinion, on attribue aux Arabes une (;rande influence sur la civilisation européenne. Kous croyons que c'est une erreur, et nous nous fondons sur l'observation de la succession parfaitement graduée et parfaitement continue du développement des arts, des sciences et de l'industrie dans le Nord. Nous ne craignons même pas d'assurer que notre Europe n'a reçu des musulmans rien au delà de quelques observations de détail, plus faciles à recueillir dans leur climat ([uc dans le nôtre, de quelques procédés de calcul, quel- <|ues instruments d'analyse chimique, etc., peu importants, dont la plupart ne méritent même pas d'élre cités et qu'on eût inventés infailliblement, s'ils n'eussent pas été déjà trouvés. On a attribué aux Arabes l'invention de l'algèbre, et cependant l'on possètle un traité du Gi-ec Diophante sur l'-ilgèbre et ses applications. Ce riavant astronome écrivait au quatrième sit'cle. <»n a dit aussi que les chiffres étaient d'invention arabe. Tout le monde sait maintenant que notre système de numération est indien; mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que le nom de chitTre ne vient pas de l'arabe, mais du mot grec siphra, aicspa, par lequel le moine Planude, qui' proposa les nouveaux signes, désignait le zéro. — Au reste, notre originalité est assurée contre toute accusation de plagiat de la part des arabistes, dès que l'on compare les généralités des œuvres produites par les deux civilisations. — L'architecture aTabi est copiée; elle a deux styles: l'uu importé de l'indoustan ; l'autre imité du byzantin. La nôtre est complètement originale. Pour être certain de ce fait, il suffit d'ouvrir les yeux. — La littérature des Arabes n'a reçu aucune empreinte de la lecture du Coran ; leurs poèmes, après l'hégire, ressemblent à ceux qu'ils faisaient quelques siècles auparavant : Anlar en est la preuve. Leur iiuisi(|ue ne rci;ut point non plus la moindre modification de leur nouvelle doctrine religieuse. Dans notre ICuropc, au contraire, la langue fut changée; il y eut une littérature toute nouvelle: voyez, on

DU DIXIÈME AU DIX-nifTlfeME SIÈCLE. 73

Le mouvoment rationnel, qui commença à la fin du onzir-mc siècle, doit être suivi, et compris sous deux litres généraux : celui des discussions relatives à la méthode et celui des travaux scientifiques proprement dits. Dans le premier, il faut ranger toutes les disputes tliéologiques et métaphysiques; toutes celles qu'on a confondues plus tard sous le nom vague de scolastique et où furent remis en présence les principes de Platon et ceux d'Aristote. Elles se rapportent en effet réellement à la recherche de la meilleure méthode et accessoirement à celle de la nature de l'homme. Sous le second titre, il faut ranger les études qu'on comprenait alors sous les noms de physique ou de physiologie, celle de la médecine, celle de la chimie, celle des mathématiques et celle de l'astronomie. Nous ne nous proposons pas, dans cet abrégé, de nous arrêter longuement sur les sciences. Cependant nous parlerons, en passant, de quelques-uns de leurs principes généraux, afin de rendre raison de certaines croyances superstitieuses dont nous n'aurons pas sans doute occasion de dire nous-mêmes un seul mot, mais dont il est fréquemment question dans les histoires de ce temps, plu.*; étendues et plus complètes que la nôtre. Car cette esquisse est un cadre destiné à donner la loi des faits qui sont ailleurs plus

effet, les romans et les nombreux pcëmes du douzième siècle, qu'on commence aujourd'hui à remettre en lumière. Enfin, quant à la musique, la gamme et l'harmonie n'ont-elles pas été inventées, l'une par un pape et l'autre par des moines? L'orgue même, qu'on s'est plu si longtemps à faire venir d'Orient, n'est qu'un perfectionnement d'un instrument usité chez les Romains, etc., etc. — Examinerons-nous les sciences! Dans les sciences naturelles le premier ouvrage capital est celui de Mesué, au neuvième siècle : c'est une copie des Grecs; il ne diffère ni par le plan, ni par la matière, de celui de Paul d'CEgine, qui est du septième siècle. L'un et l'antre ne sont, à vrai dire, que des recueils de recettes ou de curiosités. En astronomie, la série des inventeurs ne se compose-t-elle pas de Ptolémée, Copernic, Ticho-Brahé, etc. ? — Quant aux sciences métaphysiques, politiques, la comparaison n'est pas même possible. Tiendrons-nous compte de l'industrie! il faut remarquer d'abord que lorsqu'un pays est uniquement occupé à une fonction de dévouement, il est tout simple qu'il néglige ce qui est relatif seulement aux commodités de la vie. En outre, dans la société européenne, la lutte progressive fut incessante ; dans les terres musulmanes, au contraire, le repos, effet du despotisme, succédait immédiatement à la conquête. Il ne faudrait pas croire cependant que notre moyen âge ait été totalement dépourvu de richesses industrielles ; il est certain que le commun des hommes était mieux logé, mieux habillé, mieux nourri, mieux armé que le peuple ne le fut et ne l'est encore en Arabie. Il ne faut pas prendre le luxe de quelques despotes pour de la richesse nationale. D'ailleurs, ces maisons particulières si bien ornées, ces meubles si curieux, ces vitraux peints, ces belles étoffes, ces grandes cathédrales de notre moyen âge, annoncent une énergie productive que nous trouvons à peine dans la société la," plus riche du mahométisme, dans celle de l'Indoustan, etc.

76 CONSIDÉRATIONS GfiNÉRALKS SUR LES RÉAOI.rTIONS

longuement décrits. Nous voulons parler de Talcliinne et de l'astrologie.

La chimie fut reprise dans l'état où elle avait été laissée par les Grecs, c'est-à-dire ù l'état expérimental. C'était toujours la doctrine des fjuilre éléments soumise à l'expérience. De ce qu'on admettait que toutes choses étaient formées par une certaine harmonie des quatre qualités élémentaires, on dut conclure qu'il était possible, en se rendant maître de ces éléments, de faire toutes choses, c'est-à-dire de faire de l'or, de faire de la santé, etc., (I). De même, l'astronomie fut reprise dans l'état où l'école d'Alexandrie l'avait laissée. Or, dans la doctrine aristotélicienne, il était établi que l'élément d'où résultaient les rapports entre les quatre éléments terrestres venait des astres. De plus, il était reconnu que toute partie du monde était fonction de l'ensemble. 11 fut donc tout naturel de croire qu'il y avait concordance entre les événements célestes et les événements terrestres. On pouvait prévoir en astronomie. On crut donc qu'on pouvait déduire, de cette prévoyance des phénomènes célestes, la connaissance de l'avenir dans les choses humaines; de 15, l'astrologie.

Ainsi, ces superstitions du moyen âge, qui nous surprennent, furent encore un ell'et de la fui. 11 résultait d'ailleurs de ces espérances nue impulsion très-vive à l'étude ; il n'est pas douteux que la recherche de touliis ces espérances vaines n'ait été nue .cause] puissante de découvertes. Enlin, nous y trouvons la raison de l'analogie (lu'on remarque entre les travaux des Arabes et ceux du Nord. Ayant puisé à la même source, pris le même point de dé- 1 jjart, la Grèce et l'école d'Alexandrie, est-il étonnant qu'ils se soient quelquefois rencontrés, au commencement, dans les mêmes con-j séquences?

Nous ne poursuivrons pas plus avant l'examen des caractères] par lesquels la deuxième période temporelle du catholicisme, qui commence au onzième siècle, dilTère de la première. Ces généralités sullisent.

En France, la nouvelle tendance sociale eut pour but et pour résultat de fonder l'unité nationale la plus parfaite qui eût encore existé, c'est-à-dire de crét-r uue population homogène de langage, de sentiment et de volonté. Or, pour qu'il en fût ainsi, il fallait qu'il n'y eût plus, en Franco, que des lionnnes libres, et que tontes ces appellations (jui indiquaient tant de classes ditVérentes, eussent disparu pour faire place à uue seule. 11 fallait ipie le corps social,

(1) Voyez le bel ouvrage df M- ll.cir, r.

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qui, jusqu'à co jour, n'avait que des membres, acquit une tête qui fût semblable ii lui, c'est-à-dire (jue la population eût sa capitale, comme auparavant Tarmée avait eu bon roi.

Cette j;iaiide révolution s'opéra par le concours de deux puissances. L'une était temporelle, pour nous servir du lanjzage de l'époque ; l'autre, spirituelle. La première était riutérêl privé de toutes les dynasties seigneuriales, et particulièrement de celle des rois ; l'autre était l'enseignement que les masses recevaient de l'Église. Car les actes mêmes que les écrivains des derniers siècles ont blâmés comme les plus hostiles à l'indépendance et à la majesté des couronnes, ces excommunications que le saint- siège lani;ait sur les siens, aussi bien que sur les grands, pour des attentats à la discipline morale, furent positivement ceux qui servirent le plus puissamment à l'éducation du grand nombre.

De ces deux forces impulsives, l'intérêt privé et renseignement chrétien, le premier agit en produisant des circonstances où la tendance qui venait du second tiouvait le moyen de se faire place. En elTet, les masses de jour en jour exigeaient plus de dévouement et de pureté de la part de ceux qui les gouvernaient. Elles venaient réclamer avec plus d'énergie, dans la société civile, ime part de l'égalité que leur donnait l'Église, et dont chaque semaine le culte chrétien leur olîrait le symbole. Ainsi, au milieu des troubles du dixième siècle, tous les bourgs militaires, toutes les populations groupées autour des églises et des abbayes, sur les terres de leurs bénétices ; tous les habitants des villœ saisirent, autant de fois que la force ne les en empêcha pas, les usages et les coutumes municipales qui étaient en vigueur dans les cités, et se les appliquèrent. Cette tendance ne cessa de se manifester ; elle se continua plus tard dans les écrits aussi bien que dans les actes ; les poèmes du douzième siècle et les fréquentes révoltes de cette époque en font foi. Ou sait, d'ailleurs, où conclut ce moyen âge. La commune devint une institution générale, et les serfs furent affranchis. Toutes ces modifications étaient achevées en 1317 dans le domaine de la couronne. Nous nous bornerons, en ce lieu, à mentionner ces derniers faits; car nous devrons, dans le chapitre suivant, y revenir et nous y arrêter.

Dans cette période, l'individualité française se caractérisa dans toutes ses œuvres. Dans les siècles antérieurs, eUe s'était étendue sur l'Europe; en sorte que son originalité personnelle avait pu être considérée comme le résultat de la combinaison de tant d'intelligences de races différentes. Mais, maintenant, agissant en quelque sorte en elle-même et sur elle-même, isolée de tout contact et de

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