CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX
CiiAP. I. — Elat des esprits. — Résistances aux lettres de convocation. — Troubles de Besançon, de Bretagne, de Provence.
Aussilûl la publication des ordonnances pour la convocation des étals généraux, une seule censée saisit tous les esprits. Toutes les espérances coaiine toutes les craintes étaient assignées à un jour fatal. Les intérêts, quelle que fût leur nature, reçurent une direction lixe, soit pour attaquer, soit pour se défendre; ils furent mis en présence. D'un côté étaient les positions acquises, les privil('ges du clergé, de la noblesse, des corporations, les franchises des provinces et des villes ; et de l'autre, le droit social, la tendance commune.
Dans cette situation, le droit commun devait l'emporter, nonseulement parce qu'il élait celui du plus grand nombre, mais encore parce que chaque privilège, tout passionné qu'il était pour sa propre conservation, était hostile à tous les autres, soit qu'il en reconnût l'injustice, soilqu'il voulût s'accroître de leur ruine. Ainsi, tous les éléments de résistance au mouvement qui commençait étaient en guerre les uns contre les autres et par .suite frappés d'impuissance; tandis que toutes les tendances à la progression ne formaient qu'un corps et qu'une seule pensée.
La royauté elle-même n'était qu'un intérêt privé, au milieu des mille autres intérêts qui partageaient la société. Le monarque était seul, sans autre appui que le droit diplomatique, c'est-à-tlire son droit personnel de représenter le grand lief de la France dans le système européen, n'ayant de pouvoir que celui qui lui élait assuré par une longue obéissance, par .son trésor, son armée, ses
û'20 (1789) co^^O(:ATlo^ des états gènéralx.
gens en un mot. On a vu que depuis longtemps déjà la royaul»' «Hait isolée et formait un iulérét à part : il y avait des siècles qu'elle s'était séparée de la noblesse et du clergé, et depuis le! règne de Louis XIV, elle ne représentait plus rien des inlérèls du peuple. Aussi, depuis bien des années, elle n'acquérait des hommes, même des soldats, qu'à prix d'argent ; elle avait des serviteurs, et non des amis. Lorsqu'elle en appela aux élats généraux, personne ne se trompa sur son but. Au milieu des fornmles courtisanesques dont sont remplis les actes du temps, on voit percer cette pensée, qu'en convoquant l'assemblée de la nation, le roi ne cherchait qu'un moyeu d'affermir son autorité, c'est-à-dire de remplir son trésor, dégrossir son armée et le nombre de ses gens. Chacun donc dut compter seulement sur ses propres efforls;el en effet chacun s'occupa uniquement de défendre sa cause personnelle, le clergé, la noblesse, les corporalions, aussi bien que le ^ peuple. Tout le monde d'ailleurs se sentait faible, tant on avait nettement la conscience qu'il n'y avait pas un droit ou un privilège qui ne dût rester seul contre tous et ne fût une proie offerte à l'avidité de la nmltitude des intéressés.
Mais dans cette anarchie d'égoismes, où était la place pour les sentiments généreux? celle où l'on s'oubliait soi-même alin de défendre les autres, afin de travailler à l'intérêt commun? elle n'avait point d'institution pour la représenter. Aussi tous les nobles cœurs, à défaut d'un présent à défendre, travaillèrent pour une espérance à venir, pour réaliser une théorie. De là une tendance commune qui vint concentrer en un seul effort tout ce ((lie la France renfermait d'intelligences ou de convictions honnêtes et pures; elles étaient nombreuses, pleines d'ardeur : presque toute la jeunesse leur était dévouée. Pour ces hommes, il ne s'agissait de rien moins que d'effacer le passé, de faire table rase, alin d'avoir place pour construire une nouvelle société. Ils furent donc unis tant que dura l'ieuvre de destruction; ils ne se séparèrent que lorsque vint celle de réorganisulion. Les différences se dessinèrent aussitôt que l'époque de réaliser commença. Les diversités de doctrines engendrèrent les factions qui plus tard partagèrent les assemblées et la nation.
Quand même ce parti patriote eût été le moins nombreux, il fût encore resté le plus fort, uniquement parce qu'il était le .seul qui ne fit pas une œuvre personi'.elle. En effet, dès son premier jour, il devait être offensif, et il le fut; il avait, contre chaiiiie privilège «|u'il attaipiail, l'assentiment de tous les privilégiés cpii n'apparteiiaieiil pas à la classe qu'il poursuivait. Coiitif la noblesse, il