ÉTAT DES ESPRITS
t'tail aidt^ ilu roi, du vlev^é l't de la inafiistraturo; conlro le clerpé, de la noblesse, de la magistralure et du roi, etc. Kiilin, derrière lui était le peuple qui, fùl-ce seulement par pur éguï^me, ne pouvait qu'être dévoué au succès d'une guerre dont les fruits semblaient devoir être recueillis par lui seul.
De même qu'il n'y avait qu'im rôle pour les hommes de cœur, il n'y avait aussi qu'une place pour la sympathie, pour ce sentiment de charité et de pilié que les hommes de la révolution appelaient sensibilité. Or, la sympathie ne pouvait s'adresser ni à la royauté, ni au clergé, ni i'i la noblesse.
L'ancien prestige attaché au pouvoir royal avait été détruit par Louis W et changé en un préjugé contraire. Louis XVI recueillit ce triste héritage, et comme on ne put l'accuser, on chargea sa famille : il fut seul épargné, mais non pas laissé exempt de ridicule. Il importe peu aujourd'hui de savoir à quel point ces accusations étaient fondées; il est certain qu'on y croyait généralement. Maints écrits, distribués sous le manteau, avaient accusé d'impuissance le roi et Monsieur (Louis XVIII); les vices du comte d'Artois et des princes avaient été divulgués et exagérés; les enfants de la reine étaient, disait-on, adultérins (I).
Les hommes de cour ont plus tard argué ces bruits de faux ; mais alors c'étaient eux-mêmes qui les colportaient. On sait d'ailleurs quelles étaient les mœurs des gentilshommes de la cour de Versai'les : les illustrations et les gentillesses du dix-huitième siècle sont connues ; l'histoire de cette épocjue est restée la meilleui e école de débauche et de déprava'ion, après celle des Césars romains. Or alors ces hommes et ces femmes vivaient encore; on les entendait, ministres et duchesses, versifier des ordures , chanter des couplets qu'oseraient à peine aujourdlnii répéter les bouches les plus impures. Toute cette ignominie, conquise par les courtisans, était attribuée à la noblesse tout entière ; il suffisait presque qu'un homme portât un habit de cour pour qu'il fût suspect de mauvaises mœurs. Aussi le rang, et , par une conséquence naturelle, la qua-
(1) Essais historiques sur la vie de Marie-Antoinet'e d'Autriche, reine de France. Londres, 17S9. — Antoinette d'Autriche, ou Dialogue entre Catherine de Médicis et Frédégonde. — Journal du Palais-Roj-al. — Confessions générales des princes du sang royal, auteurs de la cabale aristocratique. — Confession générale de S. A. S. M. le comte d'Artois, roi de Botany-Bay. — Boudoir de madame de Polignac. — Confession de madame de P'*'. — Maladie de madame P*'*. — Vie de L.-P.-D., duc d'Orléans, traduit de l'anglais, Londres, 1789, eîc. — II y a au moins une centaine de brochures de ce genre, et dans le nombre il en est dont nous n'oserions répéter les titres.
222 (178i») CONVOCATION DES ÉTATS gé.néralx.
lilé (le noble irétail plus une recommandation ; on estimait l'homme
d'après ses actions , et non plus d'après ses titres.
Le clergé était parlaj^é en deux classes : l'une riche, honorée, p lissante, composée presque uniquement de fils de grandes familles; l'autre pauvre, laborieuse, et qu'on appelait, à cause de cela, le bas clergé. L'Éj^lise avait donc une noblesse et un peuple. On reprochait au haut clergé ses richesses ; on lui opposait la [lauvreté des apôtres ; on lui demandait compte de ses devoirs; on rendait enlin le corps entier solidaire des mauvaises mœurs de quelques-uns de ses membres. En effet, à quoi servaient tant de prélats oisifs, et cette bande d'abbés coureurs de boudoirs, faiseurs de petits vers et de sales contes? Un scandale tout nouveau venait d'ailleurs de compromettre le clergé : nous voulons parler de cette alTaire du collier, dans laquelle on avait vu un cardinal de Hohan traité en prisonnier d"État, amené et aciiuitté en cour du parlement pour avoir voulu, croyait-on, acheter la possession de la reine de France par le don d'une parure de seize cent mille francs.
Le peuple seul olfrait' des occasions de sympathie, car il avait la probité du travail; il souffrait dans le plus grand nombre de ses membres. Depuis longtemps d'ailleurs c'était lui qui tenait surtout la plume, qui écrivait pour les romans, pour le théâtre, pour la philosophie ; et depuis longtemps il plaidait ainsi sa cause. Aussi nul ne pouvait l'accuser , et toines les âmes qui n'étaient point pourries d'égoïsine inclinaient vers lui.
Le tableau que nous venons de présenter montre qu'il y avait partout au fond des cœurs désir de grands biens , ou crainte de beaucoup perdre. De là une disposition à sacrifier tout ce qui n'était pas soi, une volonté d'atteindre son but à tout prix ; de là une niéliance universelle, qui fut l'occasion de ces terreurs subites et .sans objet apparent, qui firent le caractère des premiers temps de la révolution; enlin une activité, un empressement à agir inconcevables.
Tout était donné et falal dans ces conditions vivantes du mouvement révolutionnaire; la fatalité des choses vint encore en aider le développement. L'année 1788 avait été afiligée d'une sécheresse extraordinaire qui avait tari les fontaines et les puits et avait perdu les récoltes: la disette était menaçante; le crédit était nul. Eu effet, toujours, lorsque le gouverniMnent vient déclarer un délicit, le connnerce du pays est frappé de mort. Les capitaux se resserrent ; les manufactures et les échanges languissent. C'est ce qui arriva en France. La caisse d'escompte oiTiait au commerce une girautie aussi douteuse que la foi lune du guii-
DISETTE i)i; 17^^8. 2:25
veriionicnt lui-même. La soliditi' de sou papier élail i-lablie sur dos probabilités ; son aviuir dépendait tout entier des mesures liuancières qui seraient arrêtées par les états généraux. Or, en face dt s intérêts et des passions hostiles qui présidaient aux élections , qui pouvait être assuré de l'événement? Le papier de la caisse d'escompte aurait pu obtenir encore quelque confiance en France (cependant il perdit dès le premier jour : on fut obligé de lui donner un cours forcé) ; mais, à l'étranger, il ne pouvait être toujours qu'une nionnaie nulle. Ainsi, le moyen des échanges pour acheter du blé était réduit au seul numéraire, car on ne pouvait déjà plus payer en exportant des produits manufacturés. Les ateliers étaient iniclifs faute de capitaux. Toutes ces circonstances concoururent donc à accroître la disette. Ne pouvant plus compter sur le Commerce régulier pour approvisionner le pays, le gouvernement avait, le 25 novembre 1788, accordé une prime pour l'importation des grains d'Amérique; le 11 janvier 1789, pour les grains et farines venant des ports d'Europe. Le 20 avril la prime fut doublée. Enûn, le 25 avril, on lança une ordonnance contre les accapareurs , en prescrivant aux juges et ofliciers de police de tenir la main à ce que les propriétaires, fermiers, marchands et autres dépositaires de grains, eussent à garnir suffisamment les marchés. En même temps un hiver rude et long , tel que de mémoire historique la Fiance n'en avait pas éprouvé un pareil, vint affliger le pays et réduire les pauvres au désespoir. Le 51 décembre 1788, le thermomètre de Réaumur marquait à Paris 18 degrés trois quarts au-dessous de glace. La gelée avait commencé le 24 novembre , et la Seine était prise dès le 26. Ce froid ainsi que la disette désolèrent tout le pays, et imprimèrent partout aux classes pauvres une même impulsion dont nous verrons plus tard les effets.
Rien d'ailleurs ne détournait la France du sentiment de sa position présente; elle était tranquille sur toutes ses frontières.
La Russie, sous le gouvernement de Catherine II, et l'Autriche sous celui de Joseph II, faisaient la guerre à la Porte Ottomane. La Suède , alliée au sultan , occupait la flotte russe dans la Baltique , et une armée moscovite en Finlande. La république de Pologne préludait à l'établissement d'une nouvelle constitution; la Prusse était occupée à maintenir en possession de la couronne de Hollande son allié le prince d'Orange. Enfin , les Pays-Bas venaient de s'opposer formellement aux mesures administratives prises par Joseph II, et leur résistance présageait une guerre qui devait détourner l'empereur d'Autriche de toute autre entreprise.
Ainsi dépourvu de toute entrave, libre au milieu de tous ces
224 (1789) CONVOCATION DHS ÉTATS GÉNÉBAUX.
égoismcs qui mettaient leur intérêt à Taider, soutenu par la colère et les soulèvemt'nts des masses alîami'es, l'esprit révolutionnaire poursuivit et liàta sa marche. Profilant du relâchement que l'attente des états généraux avait introduit dans radministration , et du droit d'avis que l'ordonnance de convocation donnait à chacun, il s'épancha en hrochures : c'est là qu'il faut l'étudier. Parmi beaucoup de discussions et de sarcasmes qui avaient quelque intérêt seulement pour les contemporains, une pensée s'y manife.<^le à chaque page , pensée que résume complètement l'écrit de l'abbé Syéyès. Nous avons trois questions à faire, dit l'auteur : o 1» Qu'estce que le tiers état? Tout. 2" Qu'a-t-il été jusqu'à pré'sent dans l'ordre politique? Rien. ."" Que demande-t-il? A y devenir quelque chose. )) Syéyès ne se bornait pas à ces réponses. Ce n'était là que le titre des chapitres de son livre. « Le tiers, disait-il, est une nation complète; car que faut-il pour qu'une nation subsiste et prospère, des travaux particuliers et des fonctions publiques. Tout ce qui n'est pas le tiers ne peut se regarder comme étant la nation. Je sais qu'il est des individus en trop grand nombre, que les infirmités, l'incapacité, une paresse incurable, nu le torrent des mauvaises mœurs, rendent étrangers aux travaux de la sociélc'-. L'exce[ition et l'abus sont partout à côté de la règle, et surtout dans un vaste empire; mais au moins conviendra-t-on que moins il y a de ces abus , mieux l'État passe pour ordonné. Le plus mal ordonné de tous serait celui où non-seulement des particuliers isolés, mais une classe entière de citoyens mettrait sa gloire à rester immobile au milieu du mouvement général, et saurait consommer la meilleure part du produit, sans avoir concouru en rien à le faire naître. Une telle classe est assurément étrangère à la nation par sa fainéantise. L'ordre noble n'est pas moins étranger au milieu de nous par ses prérogatives civiles et publicjues, etc. »
D'antres écrivains spéculaient déjà sur les devoirs de l'asseml)lée. Ainsi l'avocat général Servant demandait une déclaration des droits de riiomme et du citoyen. Le duc d'Orléans publiait l'instruction qu'il adressait à .ses représentants aux bailliages; et celte brochure fameu.'-e portait pour titre : Délibérât wi\s ii pronlre pour les assemblées îles bailliages. Il y présentait le plan à suivre dans la rédaction des cahiers, et à cette occasion il donnait son opinion sur toutes les questions qui pouvaient se présenter. Pour la faire connaître, il suflit d'en citer les deux phrases suivantes : « Que tous les privilèges qui divisent les ordres soient révocpiés, — le tiers état est la nation. »
Nous avons sous les yeux une brochure ayant pour lite : lié.'^ullui
TROrnLES DK FRAN«:nE-COMTÉ. 2?')
<h's prenu'crrs asscmbléejt do la socicté publicole tomes 1rs 20, 2i, ÔI décembre ITSS, et ■ijancicr 1789. — C'était un de ces clubs dont la modo importée (rAniérique était devenue générale. Mais celui ci avait pour but spécial d'écliirer les esprits, et de s'occuper d'affaires |iub!iques dans le sens le plus libéral. Nul doute qu'une multitude de sociétés ne s'occupassent alors, ainsi que celles-ci, de débattre les questions d'intérêt social.
Les prétentions de la noblesse et celles du clergé avRJpnt /■plimn". contre la volonté du conseil du Toi dans l'assemblée des notables; mais le privilège n'était pas vaincu, et il vint essayer ses forces sur la place publique. 11 s'attaqua aux ordonuances de convocation ellos-mèmes. Les premières résistances éclatèrent dans des provinces privilégiées, dans des pays d'états, en Franche-Cprnlê fiLfiii Biefagne.
En Fraiicbe-Comté, les états composés des trois ordres assemblés à Besançon, selon l'ancienne coutume, délibérèrent sur Texécution de l'ordonnance du 2i janvier. Lu cbambre du tiers vola pour que, selon les dispositions de l'ordonnance, les députés fussent élus par baillia^res (il y en avait quatre dans la province), et que le tiers nommât autant de représentants que les deux ordres réunis.
Les deux cliambres supérieures se partagèrent : les uns se rangeant de l'avis du tiers, les autres voulant (jue les représentants fussent élus par les conseils généraux delà province. Toute la baute noblesse et tout le baut clergé étaient dans cette dernière opinion. Ils espéraient par ce moyen obtenir la majorité pour les bommes de leur ca^te. Les deux partis protestèrent contre les prétentions do leurs adversaires. Le parlement se jeta dans la querelle : il appuya les exigences aristocratiques, et cassa la protestation du tiers par un acte du 27 janvier qui a été conservé. Il est précédé déconsidérants qui nous révèlent les sentiments que la discussion avait fait éclater:
« Considérant, dit la cour, que la fermentation qui règne dans le royaume, principalement dans les villes, est excitée par une multitude d'écrits cap;ibles d'induire les peuples en erreur; que des opinions et des assertions audacieuses, basardées par des particuliers sans caractère et sans autorité, tendent à détruire toute subordination, à élever des insurrections contre l'autorité légitime, à engendrer une guerre intestine, et à ébranler, peut-être même à renverser la monarcbie ;
« Que la cbambre du tiers état a aspiré à une égalitt' de voix et de suffrages aux deux autres chambres réunies, contre la coutume invariablement suivie...
« Qu'on voudrait anéantir l'immunité des fiefs; que celte immu-
±2t> (1789) CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉItALX.
nilé dans la province n'est point un privilège personnel; que c'est ini droit réel, allaclié au fonds par des lois positives, et par une possession de plus de mille ans;
« Que les droits les plus sacrés, tous ceux de la propriété entre les mains des citoyens , celui même de la succession au trône, n'ont d'autre fondement qu'une possession semblable;
« Que l'exemption de l'impôt a fait partie du prix dans les ventes et dans les partages des familles, et en a augmenté la valeur...; qu'on ne pourrait exiger le sacrilice d'une propriété si bien caractérisée, sans en accorder un dédommigement ;
« Que toutes innovations sont dangfreuses, parce que l'esprit novateur ne s'arrête point dans son cours; qu'un jour il frappe d'un côté, et que le lendemain il renverse d'un autre ;
« Que par des phns et des systèmes d'unifoimité entre les provinces, pour les impôts, on anéantirait les droits, les privilèges, et la constitution particulière des provinces;
« Que la cour ne peut approuver les prétentions qui tendent à confondre tous les ordres de citoyens, et à dépouiller les uns sous prétexte de soulager les autres ;
« Que l'inégalité dans la distribution des biens est dans les décrets lie la Providence, et dans la nature de l'ordre social; qu'une grande partie des classes du tiers état ne subsitt»^ et ne subsistera toujours (ju'aux moyens de terres et de propriétés de la noblesse el du clergé...;
« Que le tiers état doit se défier du génie fiscal et financier, qui veille toujours, qui ne perd jamais rien, et qui ne fuit des promesses trompeuses que pour étendre son inlluence et son enqiire : arrête, etc. »
Le peuple de Besanron se souleva contre cet arrêt. Les magistrats furent, à plusieurs repiises, insultés et atlaipiésdans les rues. Ils furent assiégés jusque dans le [)alais, et obligés de cberclier leur salut dans la fuite. Cependant un règlement du roi, du "11 février, cassa le décret du parlement, et donna raison au tiers état. Les él.'eiions eurent lieu par bailliage, et confurmément à l'ordonnance du "li janvier.
Kii Bietagne, la résistance s'était amioncée dès l'année précédente. Elle avait conunencé par des |)rolestations de la noblesse contre les assemblées des nulables, et contre les projets (ju'on leur supposait. Au-si, lorsqu'elle éclata, elle descendit jusque sur la place publique. Le clergé n'y prit d'ailleurs aucune part.
Li' 30 décend)re 1788, les états de la province étant assendilés à Hennés, selon l'usage, le tiers étal, sinvaut la pensée connue du
TROiBi.Ks DK bri:ta(.nk. i»:>7
conseil il» nii, demanda à être repri-^enté dans celle assemblée en nombre é^al an\ deux autres ordres. Il proposait, en outre, le vot-par tête el r»';;ale répartition des impositions entre tous les citoyens. Un journal royaliste {CAmi du Roi) assure qu'il suivait en cela h > instructions de Necker.
Cette pétition arrêta les travaux de l'assemblée. Le tiers refusai! de prendre purt à aucune délibération avant d'avoir obtenu nue décision conforme à ses désirs. La noblesse s'y opposait avec énergie. Les discussions allaient rapidement dégéniTer en violences, lorsqu'un arrêt du conseil du roi intervint et suspendit les séances jusqu'au 5 février suivant. Il ordonnait, en outre, que, dans l'intervalle, les députés du tiers état se retireraient dans leurs villes, alin d'y recevoir de nouveaux pouvoirs.
Les gentiisbommes, en recevant communication de cet ordic, et avant de se séparer, signèrent une protestation dans laquelle ils déclarèrent désbonoré et traître à la province «{uiconque ne se dévouerait pas au maintien des privilèges du pays. Les représentants du tiers, au contraire, retournèrent à leurs commettants. On s'assembla par paroisses. Les réunions furent très-nombreuses, snrtoni à Rennes, et très-animées. On s'y occupait principalement de la protestation de la noblesse : on lui reprocliait de remettre en problème l'égale répartition des impôts , d'acouser les députés des communes d'avoir seuls mis obstacle à la discussion de cette égalité, de tenter de soulever contre les babilants des villes le peuple ignorant des campagnes, en lui distribuant un faux exposé de ce qui s'était passé aux états, exposé qu'on avait fait traduire en dialecte breton, et distribuer par milliers d'exemplaires dans les villages. Enlin, on cbercbait les moyens d'arrêter le succès d'une protestation que la noblesse faisait colporter pour la conservation des privilèges provinciaux.
Ces réunions étaient légales, autorisées par l'arrêt du roi. Cependant le parlement de Rennes, s'enfermant dans le droit coutuniier de la province, écartant une ordonnance qu'il n'avait pas enregistrée,s'efforça de les arrêter. Il décrétâtes marguilliers desparoisses qui avaiei\i, permis qu'on s'assemblât dans les édifices dépendant de leur surveillance. On obéit à cette violence ; mais Ton courut réclamer à Versailles. Cependant il n'était encore rien sorti de toutes ces réunions : seulement la jeunesse de Rennes avait lancé une brocbure en réponse à celle de la caste aristocratique.
Toutes ces contradictions avaient poussé la colère de la noblesse à son dernier période. Le 26 janvier, un rassemblement provoqué et payé par elle, présidé par quatre gentilshommes, accru par l'es-
"l'IS 178'.») COiNVUCATIOM DKS ÉTATS GÉ>ÉKALX.
piTance d'obtenir une diminution dans le prix du pain, se forma au champ de Muutmorin à Rennes; de là il se répandit dans la ville, attaquant, frappant, blessant les bourgeois, et surtout les jeunes gens; puis il se rendit au palais. L^s magistrats étaient sur leurs sièges ; ils écoutèrent avec bienveillance les demandes de ces hommes. Ils réclamaient la conservation de la constitution et des privilèges de la province. Les victimes, à leur tour, allèrent se |)laindre; mais leurs réclamations furent reponsM-es. Le lendemain donc, les jeunes gens, n'ayant rien à espérer de la justice, s'éiaient armés et réunis pour se défendre si la lutte recommençait. En effet une nouvelle provocation leur fut adressée : un pauvre ouvrier, attaqué et grièvement blessé par des laquais de grands seigneurs, vint réclamer leur appui dans un café où ils s'étaient assemblés. Alors animée de la peuH'e de terminer d'un seul coup toutes ces violences, la jeunesse alla au cloilre des Cordeliers, où cinq ou six cents gentilshommes étaient réunis et armés. Là il s'engagea un véiilable combat, où il y eut de part et d'autre des tués et des blessés. Les deux partis se comportèrent avec courage : ce fut un dtiel soutenu avec une égale générosit»' de cœur. « Au.^si, dit la relation, soit à jamais déshonoré un Kératry qui, de ses fenêtres, à travers les jalousies, tirait sur les jeunes bourgeois! lâche qui, un moment auparavant, s'élait prosterné- à leurs genoux pour obtenir ((u'on lui laissât la vie. »
Le commandant dj la province intervint; la noblesse capitula le lendemain, et déclara renoncer à la vengeance : les jeunes gens donnèrent leur parole de désarmer. La paix semblait rétiblie ; mais le parlement instruisit, et dirigea ses poursuites particulièrement contre les hommes du tiers. L'ordre des avocats, l'école de droit, la ville, réclamèrent auprès du garde des sceaux contre cette injuste partialité. L'afl'aire fut évoijuée au parlement de Bordeaux, où elle n'a jamais été suivie.
L'appui que le parlement prêtait à la noblesse aurait pii faire dégénérer ces troubles en guerre civile ; mais le soulèvement de tonte la jeunesse des villes de iiretagne à la nouvelle des événements des 2(1, "11 et 28 jairvier, donna lieu à un tel développement de force de la part du tiers é:at, que la noblesse dut renoncer' à la Irrtle et sentir son impuissance. Neuf cents jeunes geirs armés arrivèrent de N.intes, et eirviiorr six ceiris des airtres communes voisines. Il fut évident (jue ce rassemblement serait devenu une nombriuse armée, si la noirvelle de la lin des tr'oubles ir'eùt em[>êché le départ des corps qui se formaient darrs toute la Bretagne, jnsi|u'à Br'est.
Le mauvais succès des essais de résistance tentés en Kranche-
riiui iti.KS m: i'Hovïnce. :i'2'.M
Cdinlé et en Bretagne déconrngea les priviléf^iés. Aiis.>>i pirtonr ailleurs ces essais furent si faibles (|u'à peine on les remar(jua. Cependant Tannée précédenle, la nobUsse avait noué ks |>ri iniers lils d'iuie confédération entre les provinces de Daupliiiié, de IJreUiç^ne et de Béarn, dans le but de résister à Fesprit novateur (I); mais la clinse resta en projet. Cela n'enipèclui pas la noblesse deBielagne de prolester aulanl qu'elle le pouvait. Cttte noblesse élaiil réunie avec le liant clergé à Siint-Brieuc, le 17 avril, pour i.oniinerses députés aux états généraux, commença, au li^ u de procéder à celte élection, par deiuander la réunion des étals de Bretagne. Il n'y avait, disait-elle, que celle assemblée qui eùl le droit de dépu er aux états généraux. On ne lit i>oi(il de réponse à cette demande. Alors la noblesse elle liaul clergé protestèrent, la première le y.) avril, le second le*20, et enlin refusèrent de nommer leurs dépuiés aux élals généraux. En effet, il n'y eut d^ns cette dernière assemblée aucun député de la noblesse ni du haut clergé de Bretagne, ce qui priva l'opposition royaliste d'une trentaine de voix. Les seuls dépuiés bretons qui se rendirent aux états généraux appartenaient au tiers et au bas clergé.
En Provence, les classes supérieures étaient disposées à tenter la lutte; mais les circonstances étaient si graves, les masses étaient si profondément émues, que les privilégiés eussent eu tout à craindre d'une apposition déclarée aux prétentions du tieis état. Aussi la résistance s'arrêta dès les premiers pas. D'abord ce fut le par lement qui voulut rompre les assemblé^is du tiers : celles ci ne pouvaient pas en core, il est vrai, être considérées comme légales ; car l'ordonnance particulière de convocation des collèges électoraux pour ce pays n'était point publiée. On obéit avec piine au pas lement, et ses membres furtnt insultés et poursuivis dans les rues. Ensuite l'opposition se manifesta dans les états de la province, assemblés à Aix, selon l'usage. La majorité de la noblesse rédigea une protestation contre le résultat du conseil du roi ; elle en proposa la signature aux états. Cette démarclie n'eut d'autre conséquence que de populariser le nom de Mirabeau, qui était accouru de Paris pour paraître dans celte assemblée. Il n'était encore connu que par les persécutions qu'il avait subies, par son emprisonnement à la Ba>lille, par quelques brochures, et par ses liaisons avec le duc d'Orléans. Ici il acquit une réputation de parti. Dans un discours éloquent il s'éleva contre l'utilité, la convenance, la légitimité de la protestation. Le premier il attaqua l'usage de mandais impératifs, en déniant à une subdivision quelconque du royaume le droit de limiter la souverai-
li L'Ami du Roi, introduction, page VI.