L'HOMME
Napoléon III (Gharles-Louis-Napoléon Bonaparte) aujourd'hui Empereur des Français, né à Paris le 20 avril 1808, est le troisième des enfants qu'Hortense de Beauharnais donna à son mari Louis Bonaparte, roi de Hollande.
Louis-Napoléon a gardé de son enfance et de sa première éducation faite sous les yeux de sa mère une empreinte ineffaçable. C'est par sa mère en effet qu'il reçut la tradition bonapartiste, et c'est d'elle qu'il apprit, dès sa plus tendre jeunesse, à se considérer comme l'héritier et le continuateur de Napoléon P^
Hortense de Beauharnais, femme ardente et passionnée, artificieuse, d'une ambition sans mesure, et qui, depuis son entrée dans la vie, avait traversé tant d'épreuves et connu des fortunes si contraires, voulut former son fils à son image et le faire profiter des
enseignements de sa carrière si traversée. Le voyant pâle, chétif , d'une intelligence médiocre et lente, elle s'appliqua à faire tourner ses défauts mômes à son avantage, lui inculquant une seule idée, Tidée monarchique, et l'habituant à la patience, à l'opiniâtreté, aux réflexions solitaires, au silence systématique. Comme elle avait passé elle-même par toutes sortes d'état, elle savait le prix de l'occasion et l'avantage qu'il y a pour les gens d'aventures à compter sur le hasard. Enfin, ayant vécu dans la société corrompue du Premier Empire, elle avait appris de bonne heure et à l'école du meilleur maître qui fut jamais en ce genre de leçons, à mépriser les hommes, à faire bon marché des scrupules de la conscience, à marcher droit à son but à travers tous les obstacles sous l'empire d'une idée fixe et sans rien respecter autour de soi.
Ce système d'éducation était admirablement approprié à la nature et au tempérament de Louis-Napoléon. Esprit indécis, imagination molle, il ne semblait avoir de goût que pour les rêveries humanitaires et les utopies les plus chimériques ; au fond, il était prince, et, comme tel, il se croyait appelé à manier un jour les hommes et à les faire servir à son ambition. Il n'étudiait les chimères d'autrui que pour les adapter aux siennes. Tout était prémédité chez lui, jusqu'aux imprudences, et, dans chacun de ses actes, même les plus futiles, on retrouve la trace persistante de son unique pensée, devenir Empereur et régner sur la France au nom de la tradition impériale.
Toutefois Louis-Napoléon n'avait pas laissé de remarquer que la tradition impériale ne pouvait suffire à elle seule pour ramener la France à la monarchie despotique de Napoléon P^ Depuis la chute de l'Empire, la France avait connu et goûté les avantages et
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les douceurs de la liberté politique, et il était difficile de croire qu'elle se décidât à y renoncer, pour Tunique plaisir (Je replacer sur le trône la dynastie napoléo- Bienne dans la personne d'un neveu de l'Empereur, d'ailleurs inconnu du pays. Malheureusement, sous la Restauration, en haine d'une dynastie revenue à la suite de l'étranger, libéraux et bonapartistes avaient fait alliance contre la royauté, alliance détestable et qui est la cause de tous nos malheurs. Le libéralisme politique ayant triomphé après la Révolution de Juillet, les bonapartistes, qui étaient peu nombreux, se sentirent vaincus. De là, chez Louis-Napoléon, cette répugnance insurmontable qu'il a toujours éprouvée à l'endroit des institutions parlementaires sur lesquelles s'appuyaient la bourgeoisie et la monarchie d'Orléans; mais, comme après tout la cause bonapartiste ne pouvait songer à se faire des partisans, sans donner satisfaction aux aspirations démocratiques et libérales du pays, de là, chez Louis-Napoléon, cette attention constante à rattacher l'institution impériale à la souveraineté populaire, ce souci tant de fois manifesté de demander l'investiture de la volonté nationale, ce mélange hybride de démocratie et de césarisme, qui étouffe toutes les libertés en ayant l'air de les servir, ce système de gouvernement bâtard et corrupteur, qui n'a d'autre frein que la volonté personnelle du prince, sous le couvert de l'assentiment du peuple. Dans tous les écrits comme dans tous les actes de la vie de Louis-Napoléon, on peut découvrir des vestiges de toutes ces idées confuses et contradictoires. S'il prend part avec son frère aîné à des conspirations et à des entreprises contre les gouvernements rétrogrades des princes italiens, en 1831, c'est pour se montrer à la France comme un soldat des nationalités opprimées; si, dans l'ombre des machinations tramées
contre le gouvernement de Juillet, et jusque dans Tépouvantable affaire Fieschi, on aperçoit la trace de quelques menées bonapartistes, c'est pour que la démocratie s'habitue à compter sur le neveu de TEmpereur, comme sur Fun des adversaires du régime des privilégiés de Juillet. Paraît-il quelque ouvrage socialiste, vite le prince Louis le dévore, s'en assimile ce qu'il peut, et s'efforce de prouver, lui aussi, par quelques pages écrites à la hâte, qu'il a souci des idées nouvelles et qu'il veut travailler au bien-être du peuple. Enfin, comment se présente-t-il à la France, quand il s'en vient, en 1836, à Strasbourg, et, en 1840, à Boulogne, tenter ces deux échauffourées ridicules, qui méritaient un plus sévère châtiment et qui n'ont servi, hélas ! à l'instruction de personne;? Il se présente comme un libérateur, comme le fondateur d'une monarchie nouvelle, sous laquelle le peuple jouira de tous ses droits et marchera progressivement à la conquête de toutes les prospérités.
Un tel système d'idées et de conduite ne pouvait, aux yeux des hommes intelligents et perspicaces, que révéler dans le prince Louis-Napoléon un ambitieux, d'autant plus redoutable que son esprit, tout entier à une idée fixe, devait s'être naturellement perverti à faire coexister ensemble des principes antagoniques et que, pour amener le triomphe de sa personnalité et de sa chimère, tous les moyens lui semblaient bons. Mais le ridicule dont il s'était couvert dans les deux aventures qu'il venait de courir en compagnie de conspirateurs subalternes, et la sympathie si peu justi^ée que lui témoignèrent certains libéraux trop compatissants, empêchèrent la France de prendre garde à lui et d'apprendre à le connaître. Il en arriva à se complaire dans cette obscurité où le dédain le reléguait, et à tirer parti pour l'exécution de ses projets de l'igno-