SECOND EMPIRE
En 1870, après le grand réveil de Topinion publique en France, réveil dont le parti républicain avait eu l'initiative grâce aux cinq députés qui avaient siégé au Corps législatif de 1857 à 1863, et dont il fut impossible de douter au lendemain des élections générales de ^ 869, l'Empereur Napoléon III se décida, non sans de longues hésitations, à se prêter à la transformation de la monarchie militaire et administrative du second Empire en une monarchie constitutionnelle et parlementaire.
Pour employer le langage du temps, après avoir signé les décrets impériaux du 24 novembre 1860 et du 19 janvier 1867, après avoir provoqué à plusieurs reprises diverses modification dans la constitution dictatoriale du 14 janvier 1852, Napoléon III « couronnait l'édifice ».
On allait inaugurer le nouveau régime que l'on a désigné sous le nom d'empire libéral.
En confiant à M. Emile Ollivier la mission de former, pour la première fois, dans FEmpire, un cabinet parlementaire, composé de ministres solidairement responsables devant le Sénat et le Corps législatif, TEmpereur Napoléon III était allé jusqu'au bout des concessions qu'il se résignait à faire aux exigences de lopinion, et il pensait d'ailleurs que ces concessions suffiraient pour rallier à l'Empire la plupart des monarchistes constitutionnels. En effet, c'était bien le régime parlemen-
taire qui était rétabli, et les hommes politiques du régime de Juillet se précipitaient en si grand nombre pour assiéger les avenues du pouvoir, que M. Thiers put dire un jour au Corps législatif, en janvier i870 : « Ce sont mes idées qui sont assises sur ces bancs, » et il désignait du geste le banc des ministres replacé depuis quelques jours en face de la tribune.
L'Empereur ne l'entendait pas ainsi. Ce n'était pas pour ramener les orléanistes aux affaires qu'il avait voulu constituer l'Empire libéral ; c'était pour assurer à son jeune fils la transmission paisible de sa couronne et fonder la dynastie napoléonienne.
De leur côté, les républicains, conformément à leurs doctrines, ne cessaient de réclamer pour la nation française le libre et complet gouvernement d'elle-même. M. Emile Ollivier parlait avec emphase de la liberté politique, comme de Tunique vœu. de l'unique besoin du pays. Fidèles à leur principe, les républicains demandaient que la France rentrât en possession de sa propre souveraineté, dont elle était dépouillée depuis le 2 décembre 1851 : du même coup, ils niaient le droit monarchique et barraient le passage à la dynastie.
C'était là ce que Gambetta exprimait avec une singulière vigueur, quand il disait à M. Emile OUivier, dans la séance du 40 janvier 1870, au Corps législatif,
c II n'est pas exact qu'entre nous et le gouvernement il n'y ait qu'une question de mesure ; il y a une question de principe. Donc, si vous voulez fonder la liberté avec l'Empire et que vous vouliez la fonder avec notre concours, il vous faut y renoncer et vous attendre à ne le rencontrer jamais... On a invoqué tout à l'heure le suffrage universel ; on a dit qu'il est k la fois la base de l'ordre, de la paix sociale et de la liberté. C'est ma conviction absolue. Mais je sais et je dis — et je le démontrerai quand on voudra — que le suffrage universel n'est pas compatible avec le système que vous préconisez. A qui en revient la faute ? aux hommes politiques qui n'ont jamais su fixer leur choix. Les uns, ceux qui voulaient la monarchie, l'ont fondée avec un entourage d'institutions qui la corrompent, la faussent et la dénaturent. Les autres, ceux qui veulent la République et la démocratie, ont eu le tort de vouloir les accompagner d'institutions monarchiques, qui bientôt les enlacent et les font disparaître. . c Ce que nous voulons, c'est qu'on fasse un choix ; c'est
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qu'à la place de la monarchie, on organise une série d'institutions conformes au suffrage universel, à la souveraineté nationale ; c'est qu'on nous donne, sans révolution, pacifiquement, cette forme de gouvernement dont vous savez tous le nom : la République.
« Et je dis qu'au nom du suffrage universel, qui m'a envoyé ici, comme mandataire du pays, je reste constitutionnel, en démontrant qu'il y a incompatibilité absolue entre la forme actuelle, entre le système que vous défendez et les principes, les droits, les aspirations du suffrage universel. Et ce n'est pas à dire pour cela que, nullement satisfait du présent, je chercherais à y porter remède par un appel à la force. Non! cette situation n'a d'ailleurs rien d'illogique, parce que je crois qu'à la lumière de cette tribune, sous le jour qui en découle, il se fera peu à peu, dans la conscience de la France, un progrès de certitude et d'évidence et qu'il arrivera un moment, qui n'est peut-être pas loin, où la majorité qui vous remplacera sans secousse, sans émeute, sans employer l'épée, sans faire appel au renversement de la discipline, par la force des choses, par une conclusion logique, sera amenée inévitablement à un autre ordre de choses : car vous n'êtes qu'un pont entre la République de 1848 et la République à venir, et nous passerons le pont, ou, pour parler plus exactement, ce pont, nous le passons. »
Un tel discours, comme on le pense bien, produisit dans toute la France une émotion considérable. Napoléon III sentit le flot de l'opinion monter, comme une marée qui pouvait tout emporter. Le 21 mars, parut au Journal Officiel une lettre inàpériale, par laquelle Napoléon invitait le président du conseil à lui soumettre un projet de sénatus-consulte destiné à arrêter lé désir immodéré de changement t qui s'était emparé de certains esprits et qui inquiétait l'opinion, en créant l'instabilité )>. Cet acte de l'initiative impériale était la négation même du régime parlementaire que l'on prétendait inaugurer, puisqu'il supprimait la responsabilité coUeclive et solidaire du cabinet contraint de s'effacer devant l'Empereur. Ce n'était ni plus ni moins qu'un retour offensif du pouvoir personnel. On le vit très clairement dans l'article 13 du projet de sénatus-consulte, lequel fut préparé, non par M. Emile OUivier et ses collègues du ministère du 2 janvier mais par l'ancien vice-empereur Eugène Rouher, devenu président du Sénat.
Cet article 13 était ainsi conçu : « L'Empereur est respon-
sable devant le peuple français, auquel il a toujours droit de faire appel. » Ainsi l'Empereur, à la différence de ce qui est établi et reconnu dans tous les pays de monarchie constitutionnelle oii le roi est irresponsable , revendiquait sa responsabilité personnelle devant la nation, et proclamait son droit d'entrer en colloque avec elle, par la voie toute césarienne de plébiscite.
Ce n'était pas tout.
Aux termes de la lettre impériale du 21 mars, le nouveau sénatus-con suite devait fixer invariablement les dispositions fondamentales découlant du plébiscite de 1852, partager le pouvoir législatif entre les deux Chambres, et restituer à la nation le pouvoir constituant, qu'elle avait délégué. Or l'article 44 du projet de sénatus-consulle disait en propres termes : c La constitution ne peut être modifiée que par le peuple^ sur la proposition de l'Empereur. » Donc, on ne restituait pas à la nation le pouvoir constituant, puisque l'Empereur se réservait le droit exclusif de proposer la mise en exercice de ce droit. C'était la violation audacieuse de la maxime de droit : Donner et retirer ne vaut. L'Empereur n'accordait rien, et les promesses libérales n'étaient qu'un leurre. Ainsi, tous les voiles étaient déchirés, le masque libéral de l'Empire tombait, pour laisser reparaître la dictature, le pouvoir personnel de l'homme du Deux-Décembre.
Parmi les ministres du 2 janvier, qui avaient accepté d'entrer aux affaires sur la foi des promesses de M. Emile OUivier, plusieurs crurent devoir se retirer afin de demeurer fidèles à leur attachement aux institutions parlementaires, notamment M. Buffet, qui déposa son portefeuille de ministre des finances, tout confus de s'être fourvoyé dans une pareille aventure.
Les députés républicains déposèrent une proposition de loi, pour demander que la nation française fût remise en possession de son pouvoir constituant, dans sa vérité et sa plénitude. A raison de sa haute autorité dans les matières de droit constitutionnel, c'est M. Grévy qui fut chargé de développer cette proposition à la tribune. Il s'acquitta de cette tâche avec une sereine gravité, qui sembla confirmer la solidité de son discours. M. Emile Ollivier lui répondit, et termina, en plaçant la France dans cette alternative : « En dehors du gouvernement constitutionnel de l'Empereur, dit-il, la nation n'a que le choix entre la réaction et la révolution. Elle optera pour ce que nous lui proposons, la liberté. »
C'est à cette occasion que, sans se soucier de répondre à cette prétentieuse jactance, Gambetta prononça, au Corps législatif, dans la séance du 5 avril, sur le suffrage universel et son identité avec l'institution républicaine, un discours qui fut un événement en France et en Europe, et que beaucoup de bons esprits considèrent encore aujourd'hui comme l'un des plus puissants qui soient sortis de sa bouche éloquente. Quoi qu'il en soit, il fit ce qu'il avait annoncé : il démontra l'incompatibilité du suffrage universel avec la monarchie.
Là plus vive agitation régnait dans les esprits.
Le Sénat vota les 45 articles du sénatus-consulte, le 20 avril.
Le plébiscite fut indiqué au 8 mai.
La formule en était ainsi conçue : « I^e peuple approuve les réformes opérées dans la Constitution depuis 4860 par l'Empereur avec le concours des grands Corps de l'État, et ratifie le sénatus-consulte du 20 avril 1870. >
Pour imprimer plus de solennité à ce que l'on appelait alors la consultation du pays, Napoléon III crut devoir s'adresser en personne à la France, dans un manifeste où il disait : a Donnez-moi une nouvelle preuve de confiance, en apportant au scrutin un vote afflrmatif ; vous conjurerez les menaces de la Révolution ; vous assoirez sur une base solide la liberté, et vous rendrez plus facile, dans l'avenir, la transmission de la couronne à mon fils. >
La question dynastique était ainsi nettement posée, et l'on put voir alors que le prétendu « Empire libéral > n'était qu'un mensonge.
Deux comités généraux, assistés de nombreux comités locaux, se fondèrent à Paris. Tous rivalisèrent d'ardeur pour exciter les électeurs, l'un à voter oui, l'autre à voter non.
Le comité républicain, établi rue de la Sourdière, à Paris, se composait des députés de Paris et des départements inscrits à la réunion extra-parlementaire qui portait ce nom, et des rédacteurs en chef des journaux républicains de la capitale. Une propagande très active fut organisée. C'est par milliers que partaient tous les soirs des exemplaires des feuilles imprimées h Paris, où l'on discutait le plébiscite au point de vue du droit républicain et de ses conséquences inévitables. Un nouveau blanc- seing, donné au pouvoir personnel, c'était la France remise sous le joug. Et alors, o ù irait- on ?
C'est à la demande du comité de la rue de la Sourdière qu'a été composé le petit écrit réimprimé ci-après.
il portait le titre de petite histoire du second empire, utile à tire avant le vote du plébiscite ; il fut tiré à 320 mille exemplaires, du même format que le grand discours prononcé par Gambetta, dans la séance du Corps législatif du 5 avril ; il fut discuté et distribué, en même temps que ce discours, par les mêmes agents et grâce au fonds de cent mille francs que M. Henri Cernuschi avait mis généreusement à la disposition du comité.
Nul ne s*étonnera de me voir rappeler ces détails avec quelque complaisance. Ils comptent parmi les plus chers et les plus mélancoliques souvenirs de ma vie. Tout notre parti ' sait quels liens anciens d'étroite affection m'unissaient à Gambetta, mais le nombre diminue tous les jours de ceux qui savent que Gambetta et moi, nous avons été associés depuis 1861, par notre conûance la plus entière l'un dans Taulrc et dans les mêmes idées, attachés tous les deux au service de la même cause, celle de la République fondée sur le suffrage universel, et que jamais, dans aucune occasion, avant comme après 1870, nous ne nous sommes séparés. Ce petit écrit a donc eu l'approbation de Gambetta, et c'est lui qui la fait répandre. Son grand et indulgent esprit y trouvait — m'est-il permis de le dire? — des qualités d'impartialité, de sang- froid politique et de sagacité dans les jugements, qui ont été pour moi de précieux encouragements dans toute ma carrière. Je dis ces choses avec fierté et reconnaissance.
La Petite Histoire du second Empire est réimprimée dans ce volume, pour la première fois, depuis vingt ans. La menue' plaquette de 1870 est aujourd'hui introuvable. La présente réimpression, a été faite sur mon manuscrit de l'époque, et telle que la brochure a paru en première édition, sauf quelques corrections de forme tout à fait insignifiantes.
Les mots : utile à lire avant le vote du plébiscite, omis aujourd'hui, avaient été ajoutés en avril 1870 au titre principal, afin de faire de ce court opuscule un instrument de propagande, affranchi de tous droits, et jouissant de la liberté relative qui était à ce moment accordée aux écrits de circonstance.
C'est pourquoi également elle était précédée de l'adresse suivante Jux électeurs :
« Citoyens électeurs 1
c En proposant à la nation le plébiscite du 8 mai prochain, le gouvernement impérial nous appelle à renouveler les pleins pouvoirs que Louis-Napoléon Bona parte s'est décernés à lui-même après le coup d'Etat du Deux Décembre, et qu'il exerce avec l'autorité la moins contestée depuis dix-huit ans.
€ C'est à nous qu'il appartient de juger s'il convient à notre dignité comme à nos intérêts de répondre à l'invitation qui nous est adressée.
«Déjà les députés de l'opposition démocratique réunis aux délégués de la presse radicale de Paris et des départements, c'est-à-dire ceux qui nous représentent et défendent nos droits, réunis à ceux qui nous éclairent et nous conseillent dans tous les actes de notre vie publique, nous ont fait connaître leur opinion. Ils nous ont représenté, dans leur manifeste, que, sous prétexte de nous faire ratifier une Constitution à l'établissement de laquelle nos mandataires n'ont pris aucune part, c'est en réalité l'abdication de notre souveraineté que l'on nous demande, et ils nous ont conseillé de répondre non à la question qui nous est posée.
«Si nous voulons que cette réponse négative soit digne d'une grande nation comme la nôtre, il faut qu'elle soit faite en pleine connaissance de cause, par des hommes éclairés, et sûrs de leurs intentions comme de leur expérience.
« L'Empire, après dix-huit ans d'existence, ne peut plus être pour nous l'inconnu. Nous sommes en mesure aujourd'hui de nous prononcer en toute sûreté de conscience, sinon en toute liberté, sur l'homme
placé à sa tête, sur la valeur de son système de gouvernement, sur les résultats d'un règne déjà long et qui abonde en enseignements de tous genres.
L'histoire est la maîtresse de la vie, disaient les anciens; elle doit être la véritable institutrice des peuples.
Relisons donc ensemble l'histoire du second empire, et, après l'avoir relue, demandons-nous quel parti nous avons à prendre en présence des prétentions persistantes du pouvoir personnel.