‹ Histoire partiale, histoire vraieChapitre 30 sur 201 · LA LITTÉRATURE AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE AU MOYEN AGE

SOMMAIRE. — La langue latine et les langues vulgaires dans les littératures du Moyen Age. — Création des langues et des genres littéraires au Moyen Age — Évoluiion littéraire continue. — La littérature française au XIIs et au XlIIf siècle. — La littérature espagnole. — La littérature italienne. — Les poètes franciscains. — Dante. La poésie allemande et les Minnesinger. — La littérature anglaise avant Chaucer. — Vie littéraire intense au Moyen Age.

Dans le domaine des letties. le Moyen Age a fait preuve de la méine activité intellectuelle. Ceux qui le nient oublient deux choses :

i" Que jusqu'à la Renaissance, il y a eu, dans tous les pays d'Europe, deux langues également vivantes, em. ployées l'une et l'autre par les écrivains, la langue latine et la langue vulgaire, propre à chaque peuple.

2» Que chaque nation a dû faire un effort considérable pour élever au rang de langue littéraire le patois roman ou germanique qui était d'abord l'idiome des illettrés et quia fini par devenir la langue nationale.

I. — C'est avoir une connaissance superficielle et incomplète du Moyen Age que do faire consister toute sa littérature dans les écrits en langue vulgaire que nous ont transmis, avant le xv" siècle, les pays latins ou germaniques. Ou oublie que, pendant ces siècles, les érudils, les lettrés, tous ceux, en un mot, qui formaient le monde intellectuel, se servaient de préférence du latin, la langue savante, la langue universelle. Ainsi l'ont compris les Bénédictins qui ont fait entrer dans leur immense Histoire littéraire de la France tout ce qui a été écrit en latin, chez nous, depuis le i"" siècle de notre ère, et Tiraboschi qui, à la fin du xviii» siècle, a fait de même, pour l'Italie, dans sa monumentale Histoire de la littérature italienne. Dès lors, l'inventaire du travail littéraire du Moyen Age prend des proportions considérables. Il comprend la multitude des écrits encore inédits qui dorment

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dans les innombrables manuscrits des bibliolhèques européennes; les ouvrages considérables, chroniques, Vies de saints, légendes, traités de théologie, de philosophie, de polilique, controverses de toutes sortes, qui remplissent les grandes collections historiques, Ihéologiques, philosophiques, telles que la Patrologie, les Actn sanctnnim des Bollandisles, les Momunenta hisloriœ paliiœ de tous pays avec leurs immenses in-folios et in-quartos. Il comprend aussi les œuvres gigantesques qu'ont écrites les grands maîtres de la scolastique, saint Thomas d'Aquin. saint Bonaventure, Dans Scot, Vincent de Baiivais, Albert le Grand, Roger Bacon, etc. Il comprend encore la floraison des poésies lai i nés dont le bréviaire a conservé de si gracieux spécimens et dont les seuls titres remplissent des volumes. Pour n'avoir pas la forme impeccable de tel do nos écrivains des xvii", xviii" ou XIX" siècles, ces œuvres n'en représentent pas moins l'efTort de toute une époque. Or les connaissenl-ils seulement de nom ceux qui à la légère taxent le Moyen Age de torpeur intellectuelle?

II. — Ils oublient aussi qu'au lendemain des cataclysmes qui, en emportant l'ancienne civilisation romaine, ont en même temps appelé d'autres peuples, Germains et Slaves, à la civilisation chrétienne, il a fallu créer de nouvelles langues et reconstituer les genres littéraires disparus. Des invasions au xi" siècle, les langues nationales naissent dans l'ombre, comme les fleuves dont les sources sont dissimulées par des broussailles ; au ix« siècle, elles apparaissent aux serments de Strasbourg. Vers le même temps, elles s'essayent dans les chants populaires qui deviennent bientôt des épopées; au xii* siècle, elles donnent naissance à des écrits en prose ; enfin, au xin", les chefs-d'œuvre des langues nationales s'élèvent en même temps que les cathédrales gothiques. Elles vivent, dès lors, côte à côte avec le latin, de sorte que, pendant ces derniers siècles du Moyen Age, cha(iue peuple a produit

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deux littératures juxtaposées : une littérature latine qui le mettait en communion avec la clirétienlé tout entière, ctune littérature dite vulgaire par laquelle ilaffirraait, dans l'unité du monde chrétien, la nature particulière et le caractère propre qui, en se dcveloppant.allail bientôt faire de lui une nation. Ne devons-nous pas tenir compte de cette ascension lente, inconsciente d'abord, de plus en plus rapide et consciente ensuite, de ces idiomes barbares qui deviennent des langues littéraires et nationales ? N'estce pas une grande œuvre pour un peuple que de créer la langue qui sera linstruraeut de sa pensée et de ses sentiments, l'expression de ses aspirations, la marque do sa personnalité? Or c'est ce travail qu'ont accompli tous les peuples de l'Europe pendant les siècles du Jloyen Age.

Ils ont fait plus encore. « Le grand titre du génie français à l'attention et à l'admiration de l'histoire pendant cette longue période, a écrit Gaston Paris», c'est qu'il a su tirer de son propre fond l'épopée, la poésie narrative sous ses formes les plus variées, l'histoire, la satire, la poésie morale et descriptive, plaisante, satirique, la poésie lyrique.» Or cette réOexion si juste s'applique aussi à tous les autres peuples de l'Europe. Sans doute, leur évolution littéraire a été aidée par la nôtre de laquelle elle procède plus ou moins selon les pays ; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle a eu, elle aussi, à se faire partout, en Allemagne par exemple pour tirer des vieilles légendes germaniques la poésie épique des Niebelungen, en Italio pour créer la poésie courtoise en langue vulgaire et la grandiose épopée de Dante, en Espagne pour produire le Romancero.

Assurément ces littératures du Moyen Age n'ont pas acquis du premier coup ces qualités de maturité, de distinction, d'élégance de style qu'elles devaient gagner peu

1 . K^-riisse historique de la UUérature /rançaite "" H-^yen Age, p. 7.

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à peu au cours des siècles. Mais « le temps n'est plus, dit Gaston Paris en parlant de la littérature française, où l'on considérait tous les siècles qui ont précédé la Renaissance, comme indignes d'attirer l'attention de la critique, comme occupés par de vagues et informes productions qui no méritaient pas d'être classées dans la littérature nationale, et où on les abandonnait à une érudition dont les recherches n'intéressaient que ceux qui s'y livraient... Ils figurent dans l'hiï^loire des formes qu'a prises notre pensée au même titre que dans celle des faits de notre vie nationale'.» M. Bossert est amené aux mêmes conclusions par ses études sur l'Histoire de la littérature allemande. « Le Moyen Age, dit-il, cet âge de prétendue immobilité, se transforma et se renouvela sans cesse. En littérature, il produisit successivement une poésie héroïque, se rattachant à l'invasion germanique et à l'invasion musulmane, une poésie chevaleresque provoquée par les croisades, enfin une poésie bourgeoise et satirique, contemporaine de l'organisation communale'.» Nous n'entreprendrons pas de raconter l'histoire de toutes les littératures nationales du Moyen Age pour montrer la vie intense qui les animait. Qu'il nous suffise de les considérer au cours de ces xri« et xili= siècles qui ont produit dans la théologie saint Thomas d'Aquin, dans les sciences Albert le Grand et Roger Bacon, dans le domaine des arts, les magnifiques cathédrales de Chartres, d'Amiens et de Reims et qui ont vu sur le trône de France saint Louis, sur le trône de Castille saint Ferdinand, sur la Chaire de saint Pierre, Innocent III. En examinant ses manifestations artistiques, scientifiques et littéraires, Renan a appelé cette époque une première Renaissance. Dans la conclusion de l'un de ses chapitres, M. Gastou

I. G. Paris. Préface à l'Histoire de la langue et de la lUti'ratare fviinrnises de Polit de Jullcvillc. I. p. 6.

a . bubbiiUT. La lUtéralurc altanande au Moyen Aje. p 9.

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