I . Ili}toire de l'Art, ii, 46o
l'art GOTHIQDE au XlV ET AU XV» SIÈCLE
L'art gothique au XIV" et au XV' siècle.
Malgré les désastres de la guerre de Cent Ans et les guerres civiles qui désolèrent si souvent les villes italiennes, cette intensité de vie artistique se poursuivit au xiv« et au xv" siècle jusqu'à la Renaissance. Nous ne prétendons pas la décrire dans toutes ses manifestations et rédiger une histoire générale de l'art à la fin du Moyen- Age. Qu'il nous sufBse de prouver la continuité de cette activité par des exemples empruntés à tous les paya chrétiens et à toutes les branches de l'art.
La plupart des villes importantes et des monastères avaient reconstruit, au xii«et au xiii° siècle, leurs cathédrales et leurs églises ; il ne restait guère qu'à en parfaire la construction et l'ornementation. Cependant nous sommes redevables au xiv» siècle d'un certain nombre d'églises qui, par les proportions etl'habilelé de la construction, ne sont pas indignes de leurs devancières du siècle précédent. Nous n'en citerons que quatre : Saint-Oucn de Rouen, « œuvre de réflexion et de science, sans imprévu et sans fantaisie... œuvre classique» avec son ornementation très riche aux portails et aux parois de la tour, discrète partout ailleurs ; la cathédrale de Metz, construite par un architecte français, avec son immense nef plus haute encore que celle d'Amiens, dont elle s'inspire ; la cathédride de Narbonne qui, commencée dans la deuxième moitié du xiii» siècle, en une austérité mathématique, atteint sans effort une hauteur merveilleuse; enfin le chœur de Saint-Nazaire de Carcassonne ajouré de magnifiques vitraux comme la Sainte-Chapelle.
Déjà prospère au siècle précédent,puisqu'elle avait élevé alors une partie des bâtiments du Mont Saint-Michel, le palais archiépiscopal de Sons et le palais de Saint-Louis,
l'archileclure civile prend un grand développement, au xiv" siècle. Alors se construisent les beaux hôtels de ville des riches cités commerçantes du Nord (Clermont, Saint- Quentin, Bruges, Gand, Douai, Arras) et de l'Italie, les halles monumentales, les hôtels où les seigneurs viennent résider en ville, las de leurs austères donjons ^ qu'ils commencent à délaisser. Charles V donne l'exemple en rajeunissant le Louvre pour le rendre plus agréable, en construisant avec plus de confort l'hôtel Saint-Pol qui est sa résidence préférée ; et bientôt les rois de Sicile, de Navarre, les comtes d'Artois et de Flandre, les archevêques de Sens, les abbés de Cluny ont leurs hôtels à Paris. L'architecture militaire avait fait aussi ses preuves au xin° siècle avec les merveilleuses fortifications de Carcassonne et d'Aigues-Mortes, commencées par saint Louis et continuées par Philippe le Hardi. Au xiv^siècle, elle se développe et se transforme en essayant d'unir les conditions indispensables de la défense mihtaire et les agréments que réclame une société féodale plus élégante et plus désireuse de bien-être. Le palais que les papes se construisirent à Avignon en est le type ; car si l'on y avait réuni tous les moyens de défense : épaisses courtines, tours d'angle, étroites meurtrières, mâchicoulis, créneaux et souterrains, on y avait aménagé aussi, pour les grandes réceptions, d'élégantes galeries, de vastes salles magnifiquement décorées de fresques et de tentures et ornées de meubles précieux. Louis d'Orléans poursuivait, en 1390, ce double objet, quand il faisait construire son château de Pierrefonds.
Il semblait que les sculpteurs du xin" siècle n'eussent rien laissé à faire à leurs successeurs des siècles suivants. La plupart des cathédrales avaient reçu leur décoration
%. Les manuels scolaires attribuent celle évolution seigneuriale à la Renaissance du xvi» siècle; en réalité elle date du xiv» siècle et du la tin du Mojen Age.
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monumentale: pouvait-on dépasser les altistes qui avaient décoré les façades de Reims et d'Amiens ? Et cependant la vie se poursuit au xiV siècle. Les sculpteurs continuent les décoraUons commencées avant eux a Rouen, à Reims à Auxerre, à Sens, à Bourges, à Saint-André de Bordeaux, à Saint-Nazaire de Carcassonne, et de leurs travaux il nous reste de belles œuvres telles que le pourtour du chœur de Notre-Dame, les merveiUeuses clôtures des chœurs de Chartres et d'Albi. le Couronnement de la Vierge au gable de Reims. En même temps, « on assiste à l'élaboration d'un ordre nouveau. Les sculpteurs cherchent progressivement dans la nature individuelle, dans le portrait les directions et la certitude qu'une doctrine moins vivante et des traditions d'atelier surannées sont désormais impuissantes à leur fournir.... De la France de saint Louis à celle de Charles V, on dirait qu'une révolution s'est faite ; c'est ce que Courajod appelait le commencement de la « Renaissance septentrionale, française ou franco-flamande. » De cet art plus réaliste, nous avons des exemples dans les statues de personnages|historiques, que l'on érigeait, parfoismêmode leur vivant, dans leurs palais ou dans les chapelles qu'ils avaient fondées. C'est ainsi qu'une statue de Charles V ornait le portail des Célestins de Paris et la statue de la duchesse de Berry se voit encore à la cheminée du palais de PoiUers-lLes tombeaux qui s'élevaient de plus en plus nombreux dans les cathédrales et les églises seigneuriales donnaient à celte sculpture de portraits le moyen de s'exercer.
Bientôt se créent des écoles de sculpteurs. Charles V en avait réuni à sa cour plusieurs qui travaillèrent pour lui et pour ses frères, les ducs de Bourgogne et de Berry, et pour son fils, le duc d'Orléans. Philippe le Hardi, à son tour, réunit à Dijon un autre groupe d'artistes qui, bien que venus de pays fort différents, formèrent par leur commune coUaboration l'école de Bourgogne. Le plus
lue HISTOIRE PARTIALE, HISTOIRE VRAIE
illustre de tous fut Claus Sluter, l'auteur du Puits de Moïse et du portail delà Chartreuse de Champmol près Dijon. « II reste de ce portail la Vierge qui le surmontait, les effigies du duc et de la duchesse de Bourgogne, les statues de saint Jean et de sainte Catherine. Le travail en est e-wellent, d'un réalisme vigoureux.exubérant.Lavie éclate dans les figures du duc et de la duchesse. • Dans le Puits de Moïse, pour lequel Claus Sluter fut aidé par son neveu Claus de Werve, c'est la même vie qu'au portail de l'église, plus épanouie encore, la même recherche passionnée de vérité, les mêmes plis tumultueux des vêtements ^ ». Claus de Werve exécuta presque seul le magnifique tombeau du duc Philippe le Hardi, aujourd'hui conservé au musée de Dijon (1411) ; c'est à lui que l'on doit l'idée si orignale de donner à la statue du défunt, couchée sur le tombeau, tout un cortège de « pleurants » se déroulant sur les quatre côtés du sarcophage. Il put ainsi varier par le geste et l'attitude de ces «pleurants », l'expression de la douleur ; il sut aussi, «avec un art infiniment ingénieux, tirer parti des costumes eux-mêmes et faire servir la draperie à l'expression moraleet dramatique *. » Ce fut dans le même style que doux « imagiers », l'un Juan de lalluerta, d'origine espagnole, l'autre Antoine le Morturicr, venu d'Avignon, composèrent, vers 1470, le tombeau de Jean sans Peur et de Marguerite de Bavière. Ce type de tombeau à pleurants se généralisa ; ou en trouve un certain nombre, parmi lesquels celui de Philippe Pot, au musée du Louvre. En môme temps que Paris et Dijon, Lyon et Avignon virent se développer une école de sculpture qui rayonna dans le Midi elle Contre de la France, f/un de ses représentants, Jacques Morel, sculptait, vers 1450, le monument funéraire du duc Charles de Bourbon pour l'abbaye de Souvigny. Mais auparavant, il avait travaillé à Lyon, à Avi-
I. Histoire de France, do Lavisse, iv , p. 43î, a. Histoire de l'Art, m, p. SgÔ.
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gnon, à Rodez où il fit probablement le Christ au jardin des Oliviers de la cathéilrale ; et plus tard, il fut sans doute chargé de l'exécution du tombeau d'Agnès Sorel à Loches. Il était fils et petit-fils de sculpteurs qui travaillèrent à Lyon depuis le milieu du xiv« siècle, et lui-même eut pour neveu cet Antoine le Morlurier qui collabora au tombeau de Jean sans Peur.
Le duc de Berry montra pour les arts un goût aussi marqué et aussi éclairé que ses frères Charles V et Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Il confia à André Beauneveu le soin de décorer de peintures et de sculptures le château de Mehun-sur-Yèvre et la Sainte-Chapelle de Riom qu'il fit construire vers 1390 ; ces sculptures servirent de modèle à Claus Sluter lui-même. Le successeur de Beauneveu comme « imagier » du duc de Berry, Jean de Cambrai, commença le tombeau que ce prince fit faire de son vivant dans la Sainto-Cliapelle delBourges ; Paul Mosselman, qui avait déjà sculpté les stalles de la cathédrale de Rouen, fut chargé par Cliarles VII de terminer ce travail.
A la même époque, en Italie, Nicolas et Jean Pisano composent les chaires de marbre de Pise et de Sienne en s'inspirant de l'art français. « En dessinant l'architecture de la chaire du baptistère de Pise, Nicolas avait suivi des formules toutes françaises; à Sienne, il avait sculpté sur la chaire de la cathédrale une [partie de l'Encyclopédie chrétienne qui était exposée sur les façades des cathédrales du Nord : son Christ juge et sa Vierge debout auraient pu passer pour des fragments détachés d'un portail français. Jean Pisano a directement copié quelqu'une de ces statuettes qui étaient pour les ateliers de Paris un article de commerce et d'exportation. La petite Vierge d'ivoire qu'il tailla, en 1299, pour la cathédrale de Pise a le « hancheraent » caractéristique des Vierges parisiennes ses contemporaines. {Histoire de l'Arl) » C'est cet art à moitié français qui est répandu dans toute l'Italie du XIV' siècle par les discioles de Jean Pisano ; Tino di
Camaino l'apporte à ïlorence où il sculpte, en 1321, le tombeau de l'évêque Orso, et à Naples, où il fait le tombeau du duc de Calabre ; Balduccio le révèle à Milan avec la châsse de saint Pierre martyr (1339). C'est delà France encore beaucoup plus que de l'antiquité, que s'inspire Andréa Pisano quand il sculpte à Florence, en 1334, la porte du baptistère et les 54 bas-reliefs du campanile que venait d'ériger Giotto. Il y figura une encyclopédie des sciences, des lettres et des arts sur le modèle de celles qui ornaient les façades des cathédrales françaises du xiii° siè" cle. Son disciple Orcagna exécutait, quelques aimées plus tard, le tabernacle d'Or-San-Michele à Florence avec son retable et son ciborium ; et sous sa direction et celle de son fils Nino, une équipe de sculpteurs décorait la façade de la cathédrale d'Orvieto.
L'Italie du Nord voyait, au milieu du xrf siècle, se créer dansjchacune de ses viDes, une école de sculpture. A Vérone, c'étaient les Campionesi, auteurs des tombeaux des Scaliger et de plusieurs travaux de la cathédrale de Milan ; à Bologne et à Venise, c'étaient les Massegne, auteurs du tombeau de Jean do Legnano et de l'autel de marbre de Saint-François à Bologne, de la loggia si élégante du palais des Doges à Venise ; enfin, à Florence se développait toute une école de marbriers, qui décoraient la cathédrale, alors en construction, en s'inspirant peu à peu des modèles antiques. Et ainsi, c'était par une transition progressive que les sculpteurs italiens du xiV siècle, élevés à l'école des imagiers français, préparaient les voies à leurs successeurs du xV siècle, les maîtres de la première Renaissance'.
Presque libérée des Arabes qui ne conservaient plus
1. Ces faits nous montrent que la France du Moyen-Age a été, au xm», au xivo et au xv» siècle l'éducatrice artistique de l'Italie, bien loin d'avoir été tirée elle-même do la barbarie par l'Italie, comme l'enseignent faussement les Mauueb condamnes.
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[u'un lambeau de la péninsule au Sud, l'Espagne chréienne put donner aux arts et en particuUcr à la sculpture in riche développement, au cours du siv» et du xv« siècle. :'est de ce temps que datent les décorations sculpturales le la cathédrale de Pampelune et de son cloitrc, « le plus •iche de tous les cloîtres du xiv» siècle » », celle de la açade de Santa Maria la Real à Olete (Navarre), « la plus •eraarquable des façades des églises navarraises du iv," siècle, » celle des cloîtres d'Oviedo et de Léon. Dans la première moiUé du siècle, la cathédrale de Tolède reçoit la magnifique Puerta del Reloj sur la façade Nord. En 1375, était terminée la décoration du portail de la cathédrale de Tarragone et, en 1389, était commencé le portail de la cathédrale de Majorque. Un grand nombre de cloîtres s'élèvent vers la même époque, ceux par exemple de Vich et de Sautas Creus, et une multitude de figurines peuplent leurs chapiteaux historiés. Des tombeaux maieslueux se pressent daus les nécropoles royales, comme celle de Tolède et dans les cathédrales, et ainsi sont sculptés les riches monuments funéraires de l'archevêque Lope de Fontecha, dans la cathédrale de Burgos, du roi d'Aragon, don Pedro.'.à Sautas Creus, de l'évêque Antonio Galiana à Palma de Majorque. Enfin de magnifiques clôtures de chapelles, telle que celle de la Capella Major de Tolède, des retables, comincceux des Abadesses, des cathédrales de Barcelone et de Manresa, prouvent l'activité des imagiers espagnols du xiv» siècle. Comme la sculpture italienne de la même époque, la sculpture espagnole procède de l'art français. « Tous les portails des églises sont des imitations littérales des modèles français.... le cloître de Pampelune est un pur monument d'art français isolé au delà des Pyrénées. » Plusieurs vierges du Musée de Vich sont les sœurs de Notre-Dame de Bethléem de Saint- Just de Narbonne.