LA RENAISSANCE
ciiAriTr.E viii
Renaissance chrétienne, Renaissance païenne.
Calvet (Cours moyen, p. 86 et Cours supérieur p. g»-)
Les hommes du ATi» siècle apprenaient tout d'un coup que Von peut peus^ de façons Jort différentes et qu'il y avaU. u.n pas une seule religion acceptée par tout le monde, mms, pour ams, dire des milliers de religions diverses. D'autre part, devenus plus savants, iU raisonnèrent mieux. Kux qui, jusque là, avaient cru aveuglément ceq^'on leur enseignait, ils voulurent désormais cornprendre avant de croire, c'est là ce qu'on appelle 1 espr.l de hbre examen, esprit qui consiste à raisonner toujours. cest-a-d,reà tout dis'uter, même les croyances religieuses. iiiOT et Ma.se (Cours supéreur, p. laS).
Comment détruire le buisson épineux dt la scohst,que,qui étouffe l-intelligence? p. 124. La l!enais..nce : la raison cultivée, l'esprit de libre examen, l'éveil det'inlelliiienc,: tociE et OEsr.QUES (Cours moyen, p. 7'-)
(Avec la Itenaissance) les hommes remarquèrent que le gouvernement du roi n'aUaitpas sans abus, que l'enseignement de l'Église n'était pas sans contradiction.... p. 61. L'Église perdait chique iour de son influence morale et la civilisation des Grecs et des Romains, révélée progressivement aux Italiens et aux Français, émancipait et affinait l'esprit de ces peuples. (Cours supérieur, p. 191.)
La Renaissance élargit l'horizon intellectuel des hommes. Les anciens ne subordonnaient pas toutes choses, comme fusaient les hommes du Moyen Age, aux dogmes religieux; ils discutaient avec plus de liberté les questions de morale, de philosophie, de politique. A leur école, la raison humaine s'affranchit par degrés; 'esprit de libre eiamen entra dans le monde moderne.
1/a HISTOIRE PARTIALE, HISTOIRE VRAIE
80MMAIRK. — La Renaissance libre-penseuse des manuels,
— Appréciation simpliste et fausse. — L'humanisme chrétien : ses fondateurs, Pétrarque, Nicolas V. — Cardinaux humanistes : Capranica, Bessarion, Cusa. — Pie II Léon X. — Le siècle de Léon X. — Tolérance de l'Église Romaine. — Humanistes chrétiens à la cour pontificale. — A Florence : l'Académie platonicienne. — En Allemagne : ■Wimplieling. — En France : Budé. — VArt
chrétien de la Renaissance. — Fra Angelico; moines artistes. — Inspiration chrétienne des écoles de Sienne, de Florence, d'Ombrie. — Michel Ange et Raphaël. — Le libre examen et la llenaissunce. — Scepticisme religieux.
— Immoralité de la « morale humaine. » — Dévergondage. — Égoïsme féroce. — La virtù.— Déchaînement des passions et des crimes, résultat du libre examen de la Renaissance.
Les manuels scolaires condamnés nous présentaient le Moyen Age comme une période de long engourdissement de l'esprit : et voilà que nous l'avons vu en pleine activité intellectuelle et artistique.
Ils nous le montraient écrasé sous le .joug de l'Église, et voilà que nous l'avons vu opposer à l'Église ses hérétiques et même ses libres penseurs, et que, sur la bouche de l'un de ses grands hommes, nous avons surpris des paroles de tolérance philosophique et religieuse !
Ces erreurs d'esprits sans culture et simplistes, nous les retrouvons lorsqu'après avoir parlé du Moyen Age, les aianuels abordent l'époque de la Renaissance. Comme elle est une réaction contre les siècles qui l'ont précédée, et qu'ils nous ont présenté un Moyen Age parfaitement chrétien, il faudra qu'elle soit radicalement irréligieuse et anticléricale. Au Moyen Age catholique qu'ils méprisent, ils opposent une Renaissance libre-penseuse qu'ils admirent.
Mais les faits leur donnent un nouveau démenti et dressent en face des humanistes païens des humanistes chrétiens.
r.r.NAIS?ANCE CHRÉTIENNE nENMSSA^•CE PAÏENNE 1"3
Ouedes éléments païens aient pénétré la Renaissance. dos ses premières origines, pour se développer davantage. à chaque génération, et battre en brèche les prmcipes essenUels du christianisme, nous n'y contredisons pas. Nous avons eu l'occasion de le constater nous-meme dans la conclusion de notre livre sur iEglise Uomame et les Origines de la Renaissance. Quand les humamstes du xV et du XVI» siècle assuraient que l'homme Ure de lui seul et de ses efforts individuels sa fin dernière et sa perfection, ils niaient implicitement le but surnaturel que doit poursuivre l'âme aidée de ce secours divm indispensable que nous appelons la grâce. Lorsqu'ils proclamaient, avant J.-J. Rousseau, la bonté naUve de 1 homme, ils rejetaient la doctrine du péchéoriginel. Enfin, lorsqui s faisaient de la jouissance égoïste la règle de sesacUons, ils remplaçaient par un épicuréisme plus ou moins grossier l'austère morale de renoncement, de mortification et de sacrifice que le Christ a apportée en ce monde. Il n est donc pas étonnant que les hommes qui prônaient de pareilles doctrines religieuses, philosophiques et morales, se soient insurgés contre le catholicisme et ses ministres et aient attaqué avec mépris les religieux fidèles à l'ascelisrae de leur règle, les prêtres qui ne trahissaient pas leur ministère, enfin la papanté elle-même à la fois cle de voûte et pierre angulaire de lédifice chréUen tout
entier. ' i- . ■ •
Mais ne voir que paganisme, irréligion et anbclencalisme dans la Renaissance italienne et européenne des XV et xvi^ siècles, c'est dénaturer l'histoire, en passant sous silence l'un des éléments essenUels de ce grand mouvement, l'humanisme chrétien ; c'est oubUer ou taire qu'il y a eu à côté des écrivains licencieux et païens
1 Cf. L'Église romaine et les origines de la lienaissance, chap. ii, !n,r'k christianisme et le paganisme au miliea da xV siècle (pp. J87
des auteurs délicats et chrétiens ; à côté des artistes aux tendances pr.ofanes et immorales, des artistes àl'inspiration loncièrement religieuse et pure ; à côté de monstres d'ogoïsrae, de cruauté et do luxure, des héros d'ascétisme et des saints. N'en déplaise ù MM. Calvet, Guiot et Mane, Aulard et Debiilour, la Renaissance n'a pas seulement à nous présenter ces êtres de jouissance, d'immoralité et d'orgueil qui ont toute leur admiration, parce qu'ils apostasiaient plus ou moins le christianisme ; elle a aussi des âmes pures et surnaturelles qu'ils ignorent ou suppriment parce qu'elles tiraient du christianisme leur inspiration et leur beauté.
L'humanisme chrétien, Pétrarque en définissait luimême le caractère, vers le milieu du xiv» siècle. « Tout en admirant le génie des anciens, écrivait-il, réservons notre hommage pour l'Auleur de tout génie ; que la compassion que nous inspirent leurs erreurs nous rappelle la reconnaissance à laquelle nous obligent les grâces que nous avons reçues. N'oublions pas que nous avons été gratuitement et sans aucun mérite personnel, favorisés et préférés à nos anciens par Celui « qui a caché ses mystères aux sages et daigné les révéler aux petits ». Faisons donc de la philosophie ; mais n'oublions pas le point important qui esll'amour de la sagesse. Or la véritable .sagesse de Dieu est le Christ; on ne saurait faire de véritable philosophie sans l'aimer et l'honorer par-dessus tout. Eu toutes choses, avant tout, il faut être chrétien*. »
Lui-même n'oublia pas ces principes, et malgré ses égarements, il tint toujours à honneur de se dire chrétien et de reporter à Dieu la gloire que lui valut son grand talent poétique : € Il fit plusieurs fois publiquement l'apologie du christianisme et, le jour ou, dans une solennité mémorable, il reçut au Capilole la couronne de la poésie, son
I. PÉTRARQUE. LoHrot(di rébus JaniiUaribu$ et uariae)éd. Fracasletti, t. II, p. 3io.
premier acte, la cérémonie terminée, fut de se rendre dans la basilique de Saint-Pierre pour y déposer sa couronne sur la tombe du prince des Apôtres K • Si la plupart (le ses poésies et de ses œuvres sont d'inspiration profane, d'autres lui furent dictées par des pensées profondément chétiennes et même mystiques.
L'illustre humaniste qui, après avoir été humble professeur de grammaire, monta sur la chaire de saint Pierre sous le nom de Nicolas V, allia, pendant tout le cours de sa vie, les goûts littéraires et artistiques de la Renaissance etl'imitation de l'antiquité classique aune piété profonde et à des principes chrétiens inébranlables. « L'intensité de sa foi lui inspira cet amour de l'Ecriture Sainte, ce goût des Pères de l'Église et de saint Augustin en particulier, qu'il conserva toujours vivaces, au milieu de ses études profanes ; ce dévouement à l'Église qui lui dicta, au milieu des souffrances de sa dernière maladie, sa belle exhortation aux cardinaux. S'il appela dans son entourage les humanistes les plus païens, il voulut aussi avoir dans son intimité le spectacle continu des vertus monastiques ; et pour cela, il garda auprès de lui Nicolas de Cortone et Laurent de Mantoue, deux chartreux qui lui rappelaient le cardinal chartreux Albergati, et avec lesquels il s'entretint des choses du ciel au milieu des tortures de sa dernière maladie. Enfin, lorsque au cours des fêtes du jubilé de 1450. il canonisa saint Bernardin de Sienne, il proclama sa dévotion toute particulière pour ce restaurateur de la vie religieuse que l'humanisme païen avait tant calomniée •. » Si la cour des papes, au xV siècle, vit des humanistes aux mœurs méprisables et aux sentiments païens tels que Le Pogge et Valla; si les Souverains Pontifes leur témoignèrent une faveur excessive, — allant jusqu'à imiter eux-mêmes leur épicuréisme, comme
I . Pastoh. Histoire det pnpcs, I, p. 4. a, Gl'ibàuo, op. cit.. p. 3i3.
176 niSTOIRE PARTIALE, HISTOIRE VRAIE
le firent Paul II, Alexandre VI et Léon X, — il n'en est pas moins vrai aussi que, dans le Sacré-Collège et l'eU' tourage immédiat des papes, nous trouvons des esprits élevés et des âmes délicates qui surent soumettre les idées de la Renaissance aux éternels principes du christianisme. Tel fut le cardinal Julien Cesarini, t prêtre vertueux et saint... passionné pour les études classiques... y puisant cette souplesse d'esprit et de langage qui ajoutaient un charme si pénétrant à tous les avantages de sa beauté physique. Il unissait dans une mêmeadmiralion les grands esprits des antiquités païenne et chrétienne. Ses auteurs préférés étaient.d'une part, Cicéron.et de l'autre, saint Augustin et Lactance i. »
Le cardinal Capranica, de son côté, avait constitué dans son palais une richo bibliothèque, presque aussi considérable que celle du Vatican, et comme le pape Nicolas V, il l'ouvrait libéralement à quiconque voulait tirer parti de ses richesses. « Lui-même en usait largement ; en dehors des quatre heures qu'il consacrait au sommeil, ses journées étaient partagées entre la piété, les devoirs de sa charge et l'étude. Avant ses audiences quotidiennes, il se livrait, pendant des heures entières, à la lecture des Pères... Après ses repas, il réunissait dans sa bibliothèque les lettrés de son entourage et engageait avec eux de doctes conversations sur des questions théologiques, philosophiques et littéraires. Le .soir, jusqu'à une heure avancée de la nuit, il retournait à l'étude des Pères de l'Église ou de moralistes païens telsqueSénèque. Aussi laissa-t-il de nombreux écrits. Outre une vaste correspondance, échangée soit avec des humanistes,comrae Filelfe, soit avec des religieux tels que le général de l'Observance franciscaine, saint Jean de Capistran. outre plusieurs discours prononcés en d'importantes circonstances, il a laissé des mémoires sur plusieurs questions