I. IsAMBERT. Ordonnances, XIV, aog
pas éteindre toutes les misères et sa froide philanthropie ne saurait apporter, avec les secours matériels, les consolations et le réconfort, si elle ne fait pas appel à l'action pénétrante de la charité. C'est d'ailleurs ce que comprenaient fort bien les siècles de l'Ancien Régime. Si la monarchie centralisée, si les provinces et les villes, dans leur développement, n'ont pas voulu laisser la vie charitable en dehors de leur action, elles n'ont nullement prétendu la « laïciser », comme on faitdenos jours, et elles ont demandé à l'Eglise de collaborer à leur œuvre, pour la vivifier.
Aussi, du xvi^ siècle à la Révolution, si les biens ecclésiastiques ne sont plus l'unique source du budget de la charité, ils n'en demeurent pas moins sa source principale, sans laquelle taxes des pauvres, subventions royales et communales auraient été des moyens faibles et stériles.
Malgré la création des bureaux des pauvres, les évêques, les curés, les Ordres religieux continuent à être les grands distributeurs d'aumônes, surtout dans les temps de guerres ou de calamités publiques où les revenus ecclésiastiques doivent largement suppléer aux ressources insuffisantes de l'assistance officielle. Sénac de Meilhan écrivait, à la lin du XVIII® siècle, que les archevêques de Paris, depuis plus d'un siècle, distribuaient aux pauvres « les trois quarts » de leur revenu et qu' « un assez grand nombre de prélats » faisaient d'importantes aumônes^. Cette affirmation est confirmée par de nombreux textes, cf Au xvi*^ siècle, les Chroniques bordelaises disaient en termes touchants de Prévost de Sansac, archevêque de Bordeaux : « Grand aumônier, ne faisant aucune réserve. Les malades de la ville envoyaient ordinairement quérir de son pain pour se remettre en appétit, à l'archevêché. Il en faisait donner avec une telle franchise qu'il restait admiré ^. »
I . Du gouvernement, des mœurs et des conditions en France avant la Révolution (éd. Lescure), p. loa.
a. Cité par Sicard. L'ancien clergé de France. Les évêques avant la liévolution, p. 383.
Au xvii^ siècle, les cas de ce genre étaient fréquents. Sébastien Zamet, évêque de Langres de 1G15 à 1655, s'illustra par sa charité. « Il nourrissait d'ordinaire 80 à 100 pauvres dans sa ville épiscopale et s'informait avec soin des pauvres honteux de son diocèse, pour les secourir et les préserver du déshonneur et de la ruine ; parfois, il donnait jusqu'à trois ou quatre mille livres. Il avait recommandé aux gens de sa maison de ne refuser l'aumône à personne. Tous les jours, il faisait faire, à midi, une distribution générale de pain et de potage aux pauvres qui se présentaient ; malgré les plaintes de ses domestiques, il les recevait même dans sa chambre, disant que la maison d'un évêque est celle des pauvres... Pour résumer d'un mot sa charité, il suffira de dire que, chaque année, son revenu était engagé avant d'être perçu, qu'en 1637, à la suite de la peste, il était endetté de 42.000 livres (environ 150.000 francs de nos jours) et qu'à sa mort, de l'immense fortune qu'il avait héritée de son père et des revenus de son évêché, il restait *30 écus qui furent trouvés dans sa chambre ^. »
Nicolas Pavillon, évêque d'Alet de 1637 à 1677, — un ami, comme Zamet, de Port-Royal — partageait ainsi ses revenus- : « Son évêché lui valait 20.000 livres. Il employait quatre ou cinq mille francs pour l'entretien de son séminaire, six ou sept mille pour l'entretien des régentes (institutrices) ; le reste était pour les autres besoins de son diocèse et des pauvres, et pour l'entretien de sa maison et do .sa famille et pour les réparations. » Le même document nous dit qu'il « avait tiré de sa famille 50.000 écus ». Or, par son testament, daté du 9 octobre 1676, après avoir fait certains legs particuliers, il institua « héritiers universels de ses biens les pauvres de son