‹ Histoire Phsique, Civile Et Morale De ParisChapitre 15 sur 29 · TOME IV. l · texte numérisé non relu

TOME IV. l

l'atteste la Chronologie septénaire de Cayet , qui ajoute que le projet de Henri IV était de consacrer la partie inférieure de celte galerie « à rétablissement de diverses » manufactures et au logement des plus experts artisans » de toutes les nations : » projet que combattit Sully avec des raisonnements qui prouvent que ses vues en économie politique n'étaient pas aussi étendues qu'on le pense vulgairement1.

Androuet du Cerceau , qui , aux temps voisins des massacres de la Saint-Barthélemi , préféra renoncer à sa fortune, à son pays, plutôt que de renoncer à sa religion , de retour à Paris , y continua avec succès sa profession d'architecte , construisit plusieurs beaux hôtels2, et fut employé par Henri IV aux travaux de la galerie du Louvre.

Les parties de cette galerie construites sous Charles IX et sous Henri 111 se reconnaissent facilement à la différence de leur structure , à l'interruption et à la discordance des lignes. Elles se terminent à l'endroit où cette galerie forme un avant-corps , surmonté par une campanille3. Depuis ce point jusqu'au pavillon des Tuileries, appelé Pavillon de Flore, la façade de cette galerie présente une ordonnance de pilastres corinthiens , accouplés, cannelés et d'une majestueuse proportion , laquelle est couronnée par des frontons alternativement circulaires et triangulaires. Cette ordonnance n'est pas sans

* Voyez dans les OEconomies royales, 2e partie, t. III, chap. 25, les faibles moyens d'opposition que fait valoir Sully contre le projet qu'avait conçu le roi d'établir à Paris la fabrication de la soie , et autres manufactures.

2 On lui attribue la construction des hôtels Carnavalet, de Bretonvilliers , des Fermes , de Mayenne , de Sully, etc. { B.)

C'est-à-dire au guichet situé vis-à-vis le pont des Saints-Pères (ou pont du Carrousel.) (B.)

défaut : le bon goût est blessé par ces fenêtres qui s'élèvent jusque dans l'entablement , et interrompent la continuité obligée de l'architrave et de la frise. Cette violation des règles et les frontons de diverses formes sont les seules imitations qu'Androuet du Cerceau ait faites dans le dessein de l'ancienne partie de cette galerie.

Château des tuileries. J'ai parlé de l'origine de ce château , de sa première forme et de l'état de ses bâtiments du temps de Charles IX. Ils consistaient alors dans le gros pavillon du centre de la façade , dans les deux bâtiments latéraux et dans les deux pavillons qui les terminent d'un côté et de l'autre.

A ces cinq corps de bâtiments , composant seuls le château des Tuileries , sous le règne de Henri IV, on en ajouta quatre autres : sur la même ligne , on construisit, au midi comme au nord des anciens bâtiments, un corps de logis et un vaste pavillon, de sorte que la façade du côté du jardin , qui n'avait , sous le règne de Charles ÎX, que 86 toises de développement, en eut 468 sous celui de Henri IV.

Ces additions au château des Tuileries offrent le style et , à plusieurs égards, les formes d'architecture que l'on remarque à la façade de la galerie du Louvre ; ce qui fait croire qu'elles ont été construites dans le même temps et par le même architecte.

Les parties additionnelles de ce château , non plus que la galerie du Louvre , ne furent point achevées sous le règne de Henri IV. Sous Louis Xill et sous Louis XIV, les travaux furent continués ; et il est certain que sous ce premier roi la construction des deux gros pavillons qui s'élèvent aux extrémités de la façade des Tuileries fut

terminée. L'historique de ces travaux est trop peu connu ; nous y reviendrons sous le règne de Louis XIV.

Fontaines. Dix-huit fontaines,, alimentées par les eaux des aqueducs du Pré-Saint-Gervais et de Belleville , répandaient leurs bienfaits sur la seule partie septentrionale de Paris , tandis que la Cité et la partie méridionale de cette ville en étaient entièrement privées. De plus, ces dix-huit fontaines ne fournissaient qu'une faible quantité d'eau, ou n'en fournissaient point du tout , et figuraient comme des corps sans âmes. Cette stérilité provenait des inconsidérées concessions d'eau que la cour faisait à des communautés religieuses ou aux hôtels des personnes puissantes. Les fontaines étaient presque taries par ces nombreuses concessions, lorsqu'en 4587 on en réduisit le nombre ; mais bientôt les abus de la faveur se renouvelèrent aux dépens du public. L'eau manquait aux fontaines ; on lit , en 4 594 , une nouvelle réduction de concessions : on retirait par besoin ce qu'on avait accordé par importunité.

En 4598 , on cessa d'accorder gratuitement des concessions d'eau : on les fit payer aux concessionnaires, et on entreprit de faire de grandes réparations aux aqueducs du Pré-Saint-Gervais et de Belleville. Ces aqueducs, depuis longtemps négligés, tombaient en ruines, et ne fournissaient qu'un volume d:eau très-insuffisant. Henri IV ordonna qu'il serait perçu aux entrées de Paris un accroissement d'impôt sur les vins, et assigna sur cet impôt les frais de réparations de ces deux aqueducs. Ces travaux étant achevés , en -1602 ; les anciennes fontaines de Paris furent rappelées à la vie ; et on en créa de nouvelles dont voici la notice,

SOUS HiCNRJ IV. 22(J

Fontaine du Palais. François Miron , prévôt des marchands, auquel Paris est redevable de plusieurs embellissements et réparations utiles, fit, en -1605 , établir la première fontaine de 1 île de la Cité : elle fut alimentée par les eaux de l'aqueduc du Pré-Saint-Gervais.

Cette fontaine fut alors construite sur remplacement de la maison du père de Jean Cbastel, assassin de Henri IV, et fut substituée à la pyramide élevée pour éterniser la mémoire odieuse du crime, de l'assassin , et des jésuites ses instigateurs ; pyramide que Henri IV, par un sentiment de crainte , venait de faire démolir. Sur cette fontaine , on lisait ce distique relatif à cet événement :

Hic , ubi restabanl sacri monumenta f iuoris , Eluit infandum Mironis unda scelus*

C'est-à-dire : « Là , s'élevait un monument consacré à » éterniser les fureurs du fanatisme : Miron Ta remplacé » par une fontaine , dont les eaux pourront servir à effa- » cer les souillures d'un attentat exécrable \ »

Cette fontaine , élevée en 1 605 , fut peu d'années après transférée dans la cour méridionale du Palais-de-Justice : elle y était depuis quelque temps , en l'année 462^. Elle est connue sous le nom de fontaine Sainte-Anne : ce nom lui fut donné , ainsi qu'à une rue du voisinage , en mémoire de la reine Anne d'Autriche. Elle est alimentée aujourd'hui par les eaux de la pompe du pont Notre- Dame.

Fontaine et pompe de la Samaritaine, située à deux toises au-dessous de la seconde arche du Pont-Neuf, du côté du quai de l'École.

' Voyez ci-dessus, présent paragraphe, article Pyramide , etc.

2 3o HISTOIRE DE PAK1S

Les eaux fournies par les aqueducs du Pré-Saint-Gervais et de Belleville ne pouvaient suffire aux fontaines de Paris , sans cesse épuisées par de nouvelles concessions , ni aux besoins toujours croissants du palais du Louvre et des Tuileries ; besoins que le réservoir de la fontaine du Trahoir ne pouvait entièrement satisfaire. On pensa à procurer de l'eau à ces deux palais par un moyen nouveau .

Un Flamand , nommé Jean Lintlaër , proposa d'élever , par le jeu d'une pompe , les eaux de la Seine dans un réservoir construit à une hauteur suffisante pour être, de là , conduites dans les bâtiments du Louvre et des Tuileries. Cette proposition fut admise par Henri IV. Le mécanicien flamand s occupa à établir près et au-dessous de la seconde arche du Pont-Neuf, du côté du nord, les pilotis de sa pompe. En -1603, le prévôt des marchands y mit opposition, motivée sur la gêne que rétablissement de celte machine apporterait à la navigation. C'est à ce sujet que Henri IV, le 23 août -1603 , écrivit à Sully la lettre suivante : « Sur ce que j'ai entendu que le prévôt » des marchands et eschevins de ma bonne ville de Pa- » ris font quelque résistance à Lintlaër, Flamand , de » poser le moulin servant à son artifice en la deuxième » arche du côté du Louvre , sur ce qu'ils prétendent que » cela empêcheroit la navigation , je vous prie les en- » voyer cuérir et leur parler de ma part, leurremon- )) trant en cela ce qui est de mes droits ; car, à ce que j'en- » tends , ils les veulent usurper, attendu que ledit pont est » fait de mes deniers et non des leurs, etc. 4 »

Ou pouvait avantageusement opposer à celte raison

* OEconomies royales de Sully , deuxième partie, t. III, édit. de 1665, page 682.

SOUS HEiNRi IV. Si3l

des raisons meilleures ; mais le prévôt des marchands ne pouvait les l'aire valoir , il lut obligé de céder au vœu du roi.

Les travaux de cette pompe furent continués , et achevés en ^608.

Cette pompe devint un objet de curiosité pour les Parisiens. Elle était la première qui fût établie dans cette ville. Le bâtiment, supporté par des pilotis, et dont l'étage inférieur se trouvait au niveau du trottoir du Pont- Neuf, était fort simple dans sa construction primitive. Cependant la façade du côté du Pont-Neuf offrait une décoration qui lui donna un nouvel intérêt : on y voyait un groupe de figures en bronze doré, représentant Jésus- Christ et la Samaritaine auprès du puits de Jacob. Entre ces deux figures, tombait d'une vaste coquille une nappe d'eau , reçue dans un bassin pareillement doré; au-dessous était cette inscription :

FOINS HORTORUM FUTEUS AQUARUM VIVENTIUM.

Ces paroles de l'Écriture recevaient une application heureuse, parce que les eaux élevées par cette mécanique alimentaient les jets du jardin des Tuileries. On y voyait aussi un cadran et une horloge.

Ces divers objets flattaient les yeux des passants : leurs oreilles étaient encore réjouies par le son d'un carillon , qui, dans l'origine, jouait différents airs à chaque heure du jour* Ce carillon et un jaquemart, qui accompagnait l'horloge , et sonnait les heures, n'existaient déjà plus sous Louis XIV, comme on le voit par une pièce de vers intitulée : Complainte de la Samaritaine sur la perte de son

jaquemart et sur le débris de la musique de ses cloches , par le rimeur d'Assoucy. Il est parlé , dans plusieurs autres écrits du dix-septième siècle , de la Samaritaine , de son jaquemart , qui depuis longtemps avait disparu , et de son carillon , qui dans les derniers temps ne se faisait entendre qu'aux grandes solennités.

Cette machine hydraulique était sujette à se déranger et exigeait de fréquentes réparations. Dans les années 474â, A l\k et \ 71 5, elle fut presque entièrement renouvelée. Les Français, qui plaisantent sur tout, firent alors des couplets sur cette fontaine reconstruite avec plus de magnificence que de goût K .

En 1772, cette pompe-fontaine fut de nouveau reconstruite, et le groupe de figures redoré. Ce bâtiment avait le titre de gouvernement. Le roi nommait et appointait richement l'inutile gouverneur de la Samaritaine. La révolution a fait justice de cette sinécure.

Les nouveaux moyens employés pour alimenter les fontaines et bassins des palais et jardins des Tuileries rendaient cette machine moins nécessaire : elle menaçait ruine ; ses produits ne valaient pas les frais de son entre-

4 Voici deux couplets d'une de ces chansons, qui ne fut pas composée par des jésuites :

Arrêtez-vous ici , passant , Regardez attentivement ; Vous verrez la Samaritaine Assise au bord d'une fontaine :

Vous n'en savez pas Ja raison .

C'est pour laver son cotillon.

Regardez de l'autre côté :

Comme le Seigneur est planté , Qui l'entretient sur la grâce :

Il lui parle sur l'efûcace ; Mais il lui parle doucement , De crainte d'emprisonnement.

tien ni de sa restauration; en 4815, elle fut entièrement démolie.

Place-Royale, située près la rue Saint-Antoine. Catherine de Médicis fît , en 456£, démolir l'hôtel des Tournelles, dont l'existence lui devenait insupportable depuis que le roi Henri II , son époux , y était mort. La cour intérieure de ce palais fut convertie en marché aux chevaux, et eut cette destination jusqu'en "IGCU, époque où Henri IV fit, sur son emplacement, dans le dessein d'y placer des manufactures, commencer les bâtiments nommés depuis Place-Roy aie '.. Ces bâtiments, tous d'une égale forme , tous couverts de combles en ardoise et trèsélevés , suivant le mauvais goût du temps, furent achevés en 4642, à l'occasion d'un magnifique carrousel que Marie de Médicis fît exécuter en avril de cette année ; carrousel dont Bassompierre donne une ample description 2.

Cette place , entourée de trente-cinq pavillons uniformes, est parfaitement carrée : chaque côté a 72 toises de longueur. Sous les bâtiments, au rez-de-chaussée, est une galerie ouverte au public, et qui entoure la place carrée. C'est au milieu de cette place que, le 27 novem. bre 1639, le cardinal de Richelieu fit ériger la statue équestre de Louis XIII , statue dont je parlerai dans la suite.

Théâtre de l Hôtel de Bourgogne. Les confrères de la

1 Henri IV écrivait , le 27 avril 1 607, à Sully : « Je vous recommande la » Place-Royale. J'ai appris, par le controlleur Donon, qu'il se trouvoit quelques » difficultés avec les entrepreneurs des manufactures, pour ce qu'ils vouloient » abattre tout le logis : ce n'est pas mon avis, et me semble que ce scroit assez » qu'ils fissent une forme de galerie devant , etc. »

3 Mémoires de Bassompierre, t. 1 , p. 507, édit. de 1665.

2 34 HISTOIKE DE PARIS

Passion , ayant passé, comme il a été dit ', de l'hôtel de Flandre à l'hôtel de Bourgogne, louèrent leur nouveau théâtre à une troupe de comédiens nommés les Enfants Sans-Souci. Cette troupe portait aussi le titre glorieux de Principauté de la Sottise , et son chef celui de Prince des Sots.

Sous le règne de Henri IV, ce chef était Nicolas Joubert j qualifié de Seigneur d'Engoulevent et de Chef de la Sottise ou Prince des Sots. Dans un procès que cet homme eut à soutenir contre les anciens confrères de la Passion, on le voit , par son avocat, Julien Peleus, caractérisé de la manière suivante : « Il est né et nourri au pays des » grosses bêtes, et n'étudia jamais qu'en la philosophie » des cyniques... C'est une tête creuse... éventée, vide » de sens comme une cane; un cerveau démonté, qui » n'a ni ressort ni roue entière dans la tête 2. »

Dans ce procès , dont je dirai la cause , on saisit la loge que Nicolas Joubert avait au théâtre de l'hôtel de Bourgogue , et il fut prononcé contre lui contrainte par corps. Le prévôt de Paris , devant qui la cause fut portée , par sa sentence donna main-levée de la saisie de sa loge; et, attendu la qualité de prince des Sots que portait Nicolas Joubert, il fit défense à tous créanciers d'attenter à sa personne ; néanmoins , si , dans un jugement ou acte pardevant notaire, il ne prenait pas sa qualité de prince des Sots, il serait susceptible d'être saisi et pris par corps , sauf audit Joubert, sieur d'Engoulevent, d'avoir recours contre le prince des Sots , c'est-à-dire contre lui-même.

Le 46 février 1606, le parlement rendit un arrêt plus

1 Voyez ci-dessus , Théâtre des Confrères de la Passion , et Théâtre de l'hôtel de Bourgogne.

3 Plaidoyers de Julien Pelé us , plaidoyer 4% p. o\ et 37.

digne de la majesté des lois : il condamna le prince des Sots à payer, dans six mois, la somme désignée dans l'obligation de février 11599, sans qu'il pût y être contraint par corps, et lui donna main-levée de sa loge1.

Il paraît que le prince des Sots s'était engagé envers les confrères de la Passion , ou maîtres de l'hôtel de Bourgogne, à faire chaque année une entrée triomphale à Paris, avec cette condition, qu'en cessant de faire cette cérémonie, il perdrait son titre de prince des Sots et les prérogatives qui s'y trouvaient attachées. 11 négligea de remplir cet engagement : les maîtres de cet hôtel , qui alors étaient Valérien Lecomte et Jacques Resneau , le poursuivirent en justice.

Nicolas Joubert se défendait en disant que les autorités publiques l'avaient dûment dispensé de celte cérémonie. Le parlement, après plusieurs procédures et longs débals, rendit, le 49 juillet -1608 . un arrêt définitif portant que «Nicolas Joubert est maintenu et gardé dans la » possession et jouissance de sa principauté des Sots et » des droits appartenants à icelle , même du droit d'en- » trée par la grande porte dudit hôtel de Bourgogne , et » préséance aux assemblées qui s'y feront, et ailleurs, par » lesdits maîtres et administrateurs, et en jouissance et » disposition de sa loge. . . ; décharge ledit Joubert de faire » son entrée en cette ville de Paris , jusque , par la cour, » autrement en ait été ordonné, etc. 2 »

On voit par cet arrêt que ce prince des Sots avait des officiers. Macloud Poulet, guidon de la sottise, et Nicolas Arnauld, héraut d'icelle sottise, sont pris à partie comme le prince des Sots.

1 Récréations historiques , par Dreux du Radier , t. 1 , p. 40 et suiv. 3 Histoire de Paris, par Fclibicn , troisième volume des preuves, p. 44.

a 36 HISTOIRE DE PAKJS

Sous ce règne , on jouait les comédies du Purgatoire et du Paradis; la Farce joyeuse de Toanon; le Mystère de Saint-Sébastien, etc. Jean Prévôt faisait représenter ses tragédies de Turne, SOEdipe, à" Hercule, sa tragi-comédie de Clotilde; mais le plus fécond des auteurs dramatiques de cette époque est sans contredit Alexandre Hardi, Parisien, qui s'engagea envers les comédiens à leur fournir six tragédies par an , et qui avouait lui-même en avoir composé plus de cinq cents.

Pour donner une idée des meilleures farces qui se jouaient au temps de Henri IV, sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, « où, dit l'Estoile, ils sont assez bons cou- » tumiers de ne jouer chose qui vaille», je vais offrir l'extrait dune de ces pièces qui fit , à cette époque, courir tout Paris, et que le roi, la reine et les princes de la cour voulurent honorer de leur présence. « Chacun disoit, » ajoute le même écrivain , que de longtemps on n'avoit » vu à Paris farce plus plaisante, mieux jouée , ni d'une » plus gentille invention. » On va voir que le public était alors très-facile à contenter.

Un Parisien et sa femme se querellent : la femme reproche au mari de fréquenter continuellement les cabarets , tandis que chaque jour des huissiers venaient saisii ses meubles pour payer sa taille au roi; roi qui ruinait leui ménage en s'emparant de leurs biens. Le mari se défendait en disant que c était une raison pour faire bonrn chère , puisque tout le bien qu'il pourrait amasser ne se rait pas pour lui , mais pour ce beau roi. « Je ne buvoi » que du vin à trois sous, disait-il, mais j'en boirai » six. * La femme, peu touchée de ces raisons, crie e tempête. Pendant ce vacarme , arrivent un conseiller d la Cour des aides, un commissaire, un sergent, qui vieil

fient demander les contributions. Les époux ne peuvent rien leur donner : on va saisir leur mobilier.

Alors le mari leur fait cette demande : Qui êtes-vous? Les nouveaux venus répondent : Nous sommes gens de justice. Comment ! gens de justice F réplique le mari avec indignation ; et , prenant pour texte cette réponse , il fait un long exposé des principes de la justice, les met en opposition avec la conduite actuelle des juges , et termine par dire : Non , vous n'êtes point la justice. Pendant ce débat , la femme voyant qu'on va saisir ses habits et son linge , s'assied sur un coffre qui les contenait. Le commissaire , au nom du roi, lui commande de se lever ; elle obéit; on ouvre ce coffre : alors , au grand étonnement des spectateurs, on en voit sortir trois diables qui s'emparent du conseiller, du commissaire et des sergents, et les emportent : tel est le dénoûment de la pièce.

Les membres de la Cour des aides se prétendirent insultés dans cette farce ; ils firent emprisonner les comédiens : mais , dans le jour , ils furent relâchés par ordre exprès du roi , qui traita ses conseillers de sots , ajoutant que lui-même dans cette pièce n'avait pas été épargné ; mais qu'il pardonnait de bon cœur aux comédiens qui l'avaient fait rire jusqu'aux larmes.

Chaque représentation était précédée par un prologue qu'un acteur venait prononcer sur la scène , et qui n'avait aucun rapport à la pièce. Il en existe plusieurs recueils imprimés, que j'ai sous les yeux : ils ne peuvent servir qu'à prouver le mauvais goût des plaisanteries de ce temps , à marquer l'espace immense qui se trouve entre l'état de la scène française sous le règne de Henri IV et son état au dix-neuvième siècle , et à donner la mesure des progrès de la civilisation entre ces deux époques. On \

voit un mélange d'érudition et de pensées burlesques, de saillies triviales , grossières, et trop souvent indécentes par la matière et par l'expression. Je vais, pour donner une idée de ces productions , citer d'après un de ces recueils quelques parties du prologue XVIIe contre les censeurs, le seul dont il soit possible , sans rougir, de rapporter quelques phrases. L'auteur parle d'abord de ceux qui , arrivés dans la salle , attendent le commencement du spectacle ; et, après en avoir fait des portraits ridicules, il ajoute : « Or , je prenois un singulier plaisir à la di- » versité de toutes ces actions ; j'ai vu deux ou trois escor- » nifleurs d'honneur qui en contoient depuis le mardi- » gras jusqu'au lendemain , l'un demandant à l'autre : » Quelle heure est-il? Commenceront-ils bientôt ? A votre avis » que représentent-ils ? Font-ils bien ? Quels gens sont-ce ? » Combien sont-ils F Sur ces questions de haut goût , un de » la troupe, docteur en taille douce pour le moins, » dressant les oreilles comme un rossignol d'Arcadie, » s'avance, sur le pied gauche , pour en dire sa râtelée... » Voulez-vous que je vous dise, messieurs? Ma foi, ils ne font

» rien qui vaille

» Pour moi, continue le comédien, je pardonne de » bon cœur à leur ignorance , vous assurant avec tous les » philosophes de la Place-aux-Veaux, que les plus sou- » verains dictâmes qu'on pourroit choisir pour guérir » ces balourdes de telle frénésie seroient un an de garni- » son au Petit ou Grand-Châtelet ; m'assurant que l'aus- » térité des lieux les contraindroit , faute d'autre exer- » cice, de mettre le nez dans une infinité de bons auteurs » qui les pourroient tirer, avec le temps , du dédale où » leur ignorance les fait entrer '. »

4 Prologue tant sérieux que facétieux , par le sieur D. h. , p. ï>4 « S5.

SOUS HENRI IV. 1 3g

On peut juger , par ce seul échantillon , quel respect les comédiens d'alors portaient au public qui venait les entendre.

L'hôtel de Bourgogne, berceau du théâtre français, où devaient briller , soixante ans après, les productions du génie des Corneille et des Molière, n'était encore qu'un théâtre de baladins. « Autrefois, dit Sorel , l'hôtel de » Bourgogne n'était qu'une retraite de bateleurs grossiers » et sans art , qui alloient appeler le monde , au son du » tambour, jusqu'au carrefour Sainl-Eustache\ «Qu'importe aujourd'hui ce qu'ils étaient autrefois? Le goût du temps présent ne doit rien au goût du temps passé : la scène française, pour établir sa gloire , n'ira point rechercher sa généalogie.

Autres Théâtres de Paris. Le fatal privilège des confrères de la Passion existait dans toute sa plénitude , et le parlement l'opposait sans cesse aux autres troupes de comédiens qui tentaient de former de pareils établissements dans cette ville. J'ai cité des exemples de cet obstacle continuellement élevé contre la concurrence et les progrès de l'art théâtral ; je vais en réunir quelques autres.

En 41595, des comédiens vinrent dresser un théâtre dans la foire Saint-Germain : bientôt les maîtres de la Passion , armés de leurs privilèges exclusifs , firent suspendre leurs jeux. Cette foire était un lieu de franchise , un lieu privilégié. On vit alors un privilège aux prises avec un privilège. La décision était embarrassante; on prit un terme moyen. Une sentence du lieutenant civil , du 5 lévrier 1596, maintint le théâtre de la foire, à condition

4 Maison dos Jeux , première journée , liv. o, p. !)0S.

que les nouveaux comédiens paieraient, cjiaque année qu'ils joueraient , aux maîtres de la Passion, la somme de deux écus. Ainsi on vit la foire Saint-Germain munie d'un théâtre , et offrir le premier exemple à Paris de rétablissement d'un théâtre forain.

Les collèges donnaient encore de temps en temps , mais moins fréquemment qu'autrefois , des spectacles où se jouaient des pièces de la composition des professeurs. Le 23 août \ 594- , Louis Léger , recteur du collège de Montaigu , fit afficher la représentation d'une tragédie intitulée Chilpéric II. Le parlement , qui sans doute craignait qu'on n'appliquât aux circonstances le sujet de cette pièce, en fit défendre la représentation , et emprisonner l'auteur 4.

Sous le règne de Henri IV, des troupes ambulantes venaient , à Paris , établir leur théâtre à la foire Saint- Germain ou ailleurs. En A601 , il se trouvait à Paris des comédiens espagnols. On lit dans le journal de l'Estoile , que deux de ces comédiens tuèrent à coups de poignard une belle et jeune femme, leur camarade , pour lui voler des bijoux précieux quelle possédait , et qu'ils jetèrent dans la Seine son corps, que Ton découvrit à la Grenouillère , ayant une pierre attachée à son cou.

Une ordonnance de police , du 42 novembre {609, fait mention de deux salles de spectacle.

Elle prescrit aux comédiens de l'une et de l'autre salle de finir , en hiver , leurs jeux à quatre heures et demie du soir 2 ;

* Registres manuscrits du parlement de Paris , au 25 août 4 594.

3 Cette ordonnance était motivée par la nécessité de rentrer de bonne heure chez soi : « car Paris, dit le président Hénault, était alors bien différent de ce » qu'il est aujourd'hui; il n'y avait point de lanternes, il y avait beaucoup de » boue . très-peu de carrosses et quantité de voleurs. » (B.)

sons iïknri iv. a/ji

De ne point exiger des spectateurs plus que la somme de cinq sous au parterre, ni plus de dix sous aux loges;

De ne représenter aucune pièce sans l'avoir préalablement communiquée au procureur du roi, et sans l'avoir fait revêtir de son approbation \

Comédiens italiens. Leur théâtre , était situé rue de la Poterie, au coin de la rue de la Verrerie, hôtel d'Argent. L'ordonnance de police que je viens de citer fait mention, en 4609, de ce théâtre qui existait plusieurs années avant. Ces comédiens s'établirent à Paris en -1600 : ils étaient a la solde du roi. Dans une satire publiée en octobre 1603 , l'auteur pense qu'il existe assez de comédiens à la cour , sans que le roi en ait besoin d'en payer d'autres :

Sire, défaites-vous de ces comédiens :

Vous aurez, malgré eux , assez de comédies; J'en sais qui feront mieux que ces Italiens, Sans que vous coûte un sol leurs fâcheuses folies 2.

Le iG octobre 1608, Henri IV écrivit au fils du duc de Sully pour lui ordonner de faire payer aux Comédiens italiens la somme de six cents livres, qui leur était due des mois passés , et de les faire partir sur-le-champ pour Fontainebleau , où ce roi veut qu ils jouent en sa présence : « Quand mon cousin le duc de Sully sera de re- » tour, dit-il, je lui ordonnerai de leur faire payer le » reste \ »

4 Traité de la police , t. I , p. 440.

2 Journal de Henri IV , t. III , p. 1 37.

3 (^Economies royales, t. VI, p. 2j. — Ces comédiens allaient aussi fort souvent jouer à l'Arsenal , où demeurait Sully. Le roi , la reine et les courtisans assistaient d'ordinaire à leurs représentations, et, dit Sully dans se* Mémoiri •

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