TOME IV. l/j
gères, les conduisit à Saint-Denis, puis à Montmartre, et voulut que leur introduction dans la maison qui leur était destinée fût précédée par une marche solennelle. Voici comment lEstoile, témoin oculaire, décrit cette cérémonie :
« Le mercredi 9.U août (1603) , jour de la Saint-Bar- » lliélemi, fut faite, à Paris, une nouvelle et solennelle » procession des sœurs carmélites, qui, ce jour-là, pre- » noient possession de leur maison. Le peuple y accou- » rut en grande foule, comme pour gagner les pardons : » elles marchoient en moult bel et bon ordre, étant con- » duites par le docteur Duval , qui leur servoit de bedeau, » ayant le bâton à la main, et qui avoit du tout la res- » semblance d'un loup-garou \
» Mais, comme le malheur voulut, ce beau et saint » mv stère fut troublé et interrompu par deux violons » qui commencèrent à sonner une bergamasque : ce qui » écarta ces pauvres oyes , et les fit retirer à grands pas , » toutes effarouchées , avec le loup-garou , leur conduc- » teur , dans leur église, où étant parvenues comme en » lieu de franchise et de sûreté, commencèrent à chanter » le Te Deum laudamus 2. »
1 Le docteur Duval était devenu méprisable pax son fanatisme : il avait soutenu contre les médecins de Paris que Marthe Brossier , prétendue démoniaque, dont je parlerai , promenée de ville en ville, et surtout à Paris, par le cardinal de La Piochefoucauld ou par ses agents, était vraiment possédée du diable. Les médecins ne trouvaient rien de surnaturel dans la maladie de cette fille , que les prêtres rendaient plus folle qu'elle ne l'était, à force de l'exorciser. Le parlement fit cesser les exorcisrr.es, et ordonna que la démoniaque Brossier serait mise entre les mains du lieutenant criminel. Duval alors prêcha à Saint-Benoit contre l'arrêt du parlement, en disant que cet arrêt privait les hérétiques des miracles que produisent ordinairement les exorcismes , miracles qui auraient pu les convertir. Duval, assigné devant la cour du parlement, avoua qu'il avait tenu ces propos indiscrets.
2 Journal de Henri If, 24 août K>0o,
Les pompes les plus solennelles , les cérémonies les plus graves, sont les plus voisines du ridicule.
L'église des Carmélites était du nombre des églises les plus richement ornées de Paris.
Le grand autel s'élevait au-dessus de douze marches en marbre, entourées d'une balustrade de même matière, et dont les baiuslres étaient de bronze doré. Au-dessus de l'autel figurait un tabernacle tout en argent, chargé de bas-reliefs. Le soleil, ou ostensoire, que Ton mettait en évidence dans les grandes solennités, était tout en or, et enrichi de pierres précieuses. Tous les objets accessoires offraient la même richesse.
On voyait dans celte église des chefs-d œuvre de peinture , des tableaux des grands maîtres : de Philippe de Champagne, de La Hire , de Stella, de Le Brun, du Guide. On admirait la Salutation angélujue de ce dernier , et ta Madeleine pénitente de Le Brun, figure que le vulgaire croyait être le portrait de madame de La Vallière.
La voûte, peinte à fresque par Philippe de Champagne, offrait l'effet merveilleux de la perspective d'un Christ peint sur un plan horizontal, et qui semblait l'être sur une surface verticale.
Toutes ces richesses, tout ce luxe des cours et des salons, entassés dans le temple d'un Dieu né dans une étable , ne tendaient qu'à donner de fausses idées de la religion chrétienne : comme si de riches métaux, les vanités et les parures mondaines, pouvaient en rehausser la sainteté. C'est assimiler le culte aux usages des hommes riches et sans vrai mérite, qui, pour se faire respecter du sot vulgaire , ont besoin de recourir aux richesses étalées sur leurs habits ou leurs ameublements ; c'est corrompre la morale publique; au lieu de.mettre au grand jour les vé-
lilSTOIJlE DE PARIS
rites évangéliques , c'est les cacher sous un voile doré. A quoi bon étaler L'or dans nos églises ? disait saint Bernard : la religion aurait-elle besoin d être secourue par le luxe?
Cette église fastueuse contenait les monuments funèbres de plusieurs personnages remarquables : tel était le tombeau du cardinal de Bérulle, un des fondateurs des Carmélites. Sa figure en marbre, représentée à genoux, est l'ouvrage de Sarrazin ; le piédestal et ses ornements , celui de Lestocard. Ce tombeau , transféré dans le musée des Monuments français , en a été tiré en septembre \ 81 7, pour être placé dans la chapelle nouvellement construite par les carmélites rétablies. Tel était le tombeau d'Antoine Varillas, mort en i 696, historiographe gagé, et non pas historien.
Dans ce couvent , dont la règle était fort austère , se retira, en 1676, Louise-Françoise de La Baume-le-Blanc, créée duchesse de La Vallière, maîtresse de Louis XIV. Désolée de voir ce monarque lui préférer madame de Montespan, elle prit la résolution violente de fuir le roi , la cour et le monde. Son dépit lui donna le courage de se dépouiller des titres de duchesse et de favorite pour prendre celui de sœur Louise de la Miséricorde. Elle vécut trente-six ans dans cette maison , se soumettant rigoureusement à la règle , et y mourut en -1710.
Ce couvent fut, en 1790, supprimé; dans la suite on démolit l'église, et les autres bâtiments lurent vendus.
En 4815, quelques anciennes carmélites se sont réunies dans une partie des bâtiments qui subsistaient encore, et y oit fait construire une chapelle, où, comme je l'ai dit, elles ont placé, en 1817, le tombeau du cardinal de Bérulle.
Capucines, couvent de religieuses situé, d'abord rue
SOUS HENRI JV. -2 10
Saint-Honoré , en face de celui des capucins; puis, rue Neuve des Capucines , en face dç la place Vendôme.
Louise de Lorraine , épouse de Henri III , avait conçu le dessein de fonder un couvent de capucines à Bourges. Elle ne put l'exécuter ; mais à sa mort , arrivée en -IGOi ; elle laissa pour cetle fondation la somme de soixante mille livres. Marie de Luxembourg, duchesse de Mercœur, sa belle-sœur, exécuta en partie la volonté de la défunte reine , ajouta quelques sommes à celle qu'elle avait laissée , et, au lieu de fonder un couvent de capucines à Bourges, elle le fonda dans Paris. Elle acheta i hôtel du Perron , et posa , le z9 juin AGOk , la première pierre du bâtiment , qui fut achevé et occupé par les religieuses en A*G06.
L'Estoile , parlant de cet établissement, dit que les capucines prirent d'abord le litre de Filles de la Passion, et qu'elles figuraient aux processions publiques, portant une couronne d'épines sur leur tête. Il ajoute que leur règle surpassait en austérité toutes celles des autres communautés; mais la rigueur de leurs pratiques, de leurs abstinences n'approchait pas de celle à laquelle s'assujettissent volontairement les pénitents de l'Inde. Toutes les sectes religieuses ne peuvent pas parvenir au môme degré d'exaltation et de démence.
Louis XIV, en '1688, pour faire construire la place Vendôme, ordonna la démolition du couvent des capucines et l'érection d'un nouveau couvent plus vaste et plus commode à l'endroit où finit la rue des Petits- Champs, et commence la rue des Capucines. La façade de l'église correspondit à l'axe de la place Vendôme, et servit de perspective et de décoration à cette belle place.
Celte église , construite sur les dessins d'Orbay, le fut
2l/f HISTOIRE DE PARIS
avec si peu de soin qu'on se vit obligé cTen recommencer jusqu'à trois fois la façade , qui était simple et n'avait rien de remarquable.
Dans l'intérieur se voyaient quelques tableaux de Restout et d'Antoine Coypel , et quelques tombeaux fastueux. Dans la chapelle de saint Ovide* étaient les tombeaux de la famille Créqui , que l'on déplaça lorsqu'en 4 755 on fit rétablir cette chapelle , et qu'on négligea de faire replacer lorsqu'elle fut reconstruite.
On voyait aussi dans cette église le tombeau du marquis de Louvois , composé de plusieurs figures , ouvrage de Girardon , et qui s'est vu plus tard au Musée des monuments français.
La marquise de Pompadour, morte à Versailles le 15 avril \ 764- , eut son tombeau dans cette église , à côté de celui d'Àlexandrine Le Normand d'Étiolés , sa fille.
Ce couvent fut supprimé en 1790 : il y avait alors dix à douze religieuses , qui furent traitées avec les égards dus à leur âge et à leur position. Les bâtiments de ce monastère furent, dans la suite, destinés à la fabrication des assignats , puissante ressource financière pendant la révolution, Il est certain qu'au 25 brumaire an IV (16 no-
1 En -I 66o, le pape Alexandre VII fit au duc de Créqui, ambassadeur à Rome, présent des ossements d'un individu que l'on nomma hardiment saint Ovide. Le duc ambassadeur, bon croyant, fit transporter ces ossements à Paris ; et, lorsque la nouvelle église des capucines fut achevée, on y consacra une chapelle à ce saint Ovide , ainsi qu'aux tombeaux de la famille de Créqui. Les reliques de ce nouveau saint attirèrent un grand concours de curieux parisiens. Ce concours, comme a l'ordinaire, attira des marchands : il s'établit une foire à la place Vendôme, où se trouvaient des cafés et des spectacles : le plaisir était contigu à la dévotion. En -1771 , cette foire Saint-Ovide fut transférée a la place Louis XV : un incendie en ayant réduit les barraques en cendres, elle fut réunie à celle de Saint-Laurent , qui à son tour a cessé d'exister. Je parlerai en son lieu de cette foire Saint-Ovide.
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vembre 4795) il avait été fabriqué pour vingt* cinq mil- Uards d'assignats à peu près. Il est difficile de savoir la somme qui fut dans la suite fabriquée sous le Directoire exécutif.
Les jardins de cette maison , théâtre des gémissements et des austérités, devinrent, pendant quelques années, une promenade publique et le séjour des jeux et des amusements : là fut établi le premier Panorama.
C'est sur une partie de remplacement de cette maison religieuse qu'en -1806 fut ouverte la belle rue dite de Napoléon, puis de la Paix , qui se trouve dans l'alignement de la rue Castiglione et de Taxe de la place Vendôme.
Hôpital Saint-Louis , situé rues du Carême-Prenant et de l'Hôpital Saint-Louis.
La peste , ou une maladie contagieuse presque aussi désastreuse, vers la fin de 4(î06 , répandait Falarme dans Paris. L'effroi , dit l'Esloile , en fut plus grand que le mal. L'hôpital de l'Hôtel-Dieu , si insuffisant, si mal administré, élait plus propre à propager cette contagion quà la détruire. Les pestiférés couchaient ordinairement dans le même lit avec d'autres malades. Le bureau de la ville exposa au président de Ha ri ai l'urgente nécessité d'avoir un lieu spécialement affecté aux pestiférés , dont le nombre croissait et devenait inquiétant. Le roi , par un édit du mois de mai 4607, assigna des fonds pour la construction et l'entretien d'un nouvel hôpital , qu'il fit nommer de Saint-Louis ; et , le vendredi 15 juillet de la même année, ce roi posa la première pierre de la chapelle.
Un grand nombre d'ouvriers travaillaient journellement à la construction de ce vaste édifice , sous la coud ni le
2l6 HISTOIRE DE PAH1S
de Claude Villefaux : dans l'espace de quatre aus les bâtiments furent achevés , mais en A6\9 seulement on put y placer des malades.
Cet hôpital n'a pas cessé d'être en activité, et a reçu des améliorations dont je parlerai dans la suite.
Hôpital Sainte-Anne ou de la Santé , situé au delà de la barrière de la Santé. Marguerite de Provence , veuve de saint Louis , avait établi en ce lieu un petit hôpital. La contagion qui effraya Paris pendant les années -1608 et -1G07 fit penser à la construction de deux hôpitaux pour y placer !es pestiférés. Le premier fut l'hôpital Saint- Louis , dont on vient de parler; le second lut celui qui nous occupe. Ses bâtiments commencés en 1607, furent terminés en 1GO8 , et on le nomma Y hôpital Sainte-Anne ; mais il conserva son ancien nom, maison de la Santé ou Hôpital de la Santé. On le trouve ainsi nommé dans un acte de 4607. Le roi le donna à l'Hôtel-Dieu.
On sait que les frais de construction et d'ameublement de ces deux hôpitaux s'élevèrent à la somme de 79,500 livres. Ils furent d'un grand secours en 4649, époque où une nouvelle maladie contagieuse vint affliger Paris.
Cet hôpital Sainte-Anne a servi longtemps de lieu de convalescence pour les malades de l'Hôtel-Dieu. Son emplacement fut, en -1 787, choisi pour un des quatre hôpitaux destinés à remplacer l'Hôtel-Dieu. Plusieurs dispositions étaient déjà faites pour sa reconstruction, mais des événements politiques arrêtèrent l'exécution. Cet établissement qui a porté en dernier lieu le nom de Maison de santé , ne sert plus aux malades. Les bâtiments, assez vastes, et son enclos, entouré de hautes murailles,
sont devenus ceux d'une ferme appartenant à l'Hôtel- Dieu.
Manufacture de tapis , façon de Perse, établie en janvier, Tan -i 607; ou maison de la Savonnerie , située au bas de Cbaillot, quai Debilly, n. 50. Henri IV, favorisa les manufactures : il fit des établissements de ce genre clans les galeries du Louvre, dans les bâtiments de la Place-Royale. 11 favorisa pareillement la manufacture de tapis faconde Perse. Pierre Dupont et Simon Lourdet furent les premiers qui dirigèrent cet établissement, lequel, en 4663, reçut du ministre Colbert une organisation nouvelle ; mais , dans la suite , il languit presque abandonné , jusqu'en \ l\ù , époque où le duc d'Antin fit réparer les bâtiments, et lui rendit son activité. Les productions de cette manufacture sont admirables , et l'art y est arrivé à son dernier degré de perfection \
Pont-Neuf. Depuis longtemps on avait senti la nécessité dune communication facile entre les quartiers de la Ville , de la Cité et le quartier du faubourg Saint-Germain. Henri III, en 4 578, sous la conduite de son architecte, Jacques Androuet du Cerceau, entreprit la construction de ce pont. Voici comment TEstoile parle de cette entreprise.
« En ce même mois (de mai), les eaux de la Seine » étant fort basses, fut commencé le Pont-Neuf , de pier- » res de taille , qui conduit de Nesle à l'école de Saint- » Germain (l'Auxcrrois), sous l'ordonnance du jeune du
1 La manufacture dos tapis Je la Savonnerie, a été réunie, en 4S2S , à celle des Gobelins. Une partie des anciens bâtiments remplacée par des constructions nouvelles, destinées aux magasins et à l'administration des subsistances militaires. (B.)
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HISTOlitE " DE PARIS
» Cerceau , architecte du roi1...., et furent, en ce même » an, les quatre piles du canal de la Seine, fluant entre » le quai des Âuguslins et File du Palais , levées environ » une toise chacune par-dessus le rez-de-chaussée. Les
» deniers furent pris sur le peuple , et disoit-on que la
» toise de l'ouvrage coûtoit 85 livres. »
Le 51 mai de cette année, le soir du jour où Henri III fit inhumer avec une pompe extraordinaire les corps de ses mignons Quélus et Maugiron , ce roi vint, en grande cérémonie et avec une suite brillante, poser la première pierre de la culée de ce pont du côté des Augustins: quatre piles seulement de ce côté furentélevées d'environ une toise au-dessus du fond de la rivière. L'ouvrage en resta là : les troubles civils en empêchèrent la continuation. Vers Tan 1602, Henri IV lit reprendre les travaux de ce pont : ils étaient fort avancés le 20 juin 1605 , époque où ce roi voulut y passer malgré les dangers qu il avait à courir : » Le vendredi 20 de ce mois (juin 1602), le roi passa du » quai des Augustins au Louvre par-dessus le Pont-Neuf, » qui n'étoit pas encore trop assuré , et où il y avoit peu » de personnes qui s'y hasardassent. Quelques-uns, pour » en faire l'essai, s'étoient rompu le cou, et tombés dans » la rivière; ce que Ton remontra à sa majesté, laquelle fit » réponse, à ce qu'on dit, qu'il n'y avoit pas un de tous » ceux-là qui fut roi comme lui2.»
On pouvait, en 160^, passer sans danger sur ce pont , dont la route ne fut achevée qu'en 1607.
Charles Marchand fut l'architecte de ce pont, un des plus beaux de l'Europe. Sa longueur totale est de 229
4 On commença vers cette époque a se servir du mot architecte, au lieu de celui de maître des œuvres , qu'on employait auparavant. s Journal de Henri IV, au 20 juin -1 605.
SOUS HEJVRI IV. '219
mètres Ai centimètres, ou 708 pieds de roi ; sa largeur entre les têtes est de 25 mètres -10 centimètres, ou 70 pieds 8 pouces.
Pour établir la communication de ce pont avec l'île de la Cité, on prolongea la pointe occidentale de cette île, et celte prolongation divisa le Pont-Neuf en deux parties.
La partie méridionale se compose de quatre arches , et a , d'une culée à l'autre , 80 mètres A9 centimètres , ou 2,47 pieds.
La partie septentrionale , plus longue, a iAS mètres 92 centimètres, ou AG'ô pieds 6 pouces, et se compose de huit arches.
Toutes les arches sont à plein cintre ; leur diamètre moyen, dans la partie méridionale du pont, est de 12 mètres AS centimètres , ou de 39 pieds 8 pouces, et dans la partie septentrionale de 17 mètres 54 centimètres, ou o2 pieds 5 pouces.
Ce pont est orné , sur ses deux faces , d'une corniche très-saillante qui règne dans toute sa longueur : elle est supportée par des consoles en forme de masques de satyres , de sylvains et de dryades d'un beau caractère. On croit que quelques-unes sont l'ouvrage de Germain Pilon.
En 4 77o , on fit de grandes et utiles réparations à ce pont. On abaissa et l'on rétrécit les trottoirs : les demilunes qui s'élevaient à l'aplomb des piles laissaient un espace vague et ordinairement rempli d'immondices. Sur ces espaces furent bâties des loges ou boutiques en pierres de tailic , et couvertes de voûtes en demi-coupole. Ainsi furent, des deux côtés, établies vingt petites boutiques qui , sans nuire à la vue du cours de la Seine , décorent et vivifient ce pont.
Pendant les campagnes de i 820 et i 821 , on a exécuté
sur les deux parties de ce pont diverses réparations, baissé la route et adouci sa pente.
Château-Gaillard, situé vers l'extrémité méridionale du Pont-Neuf , sur le quai Conti , au bord de la Seine , et à l'endroit où est aujourd'hui la voûte sous laquelle on passe pour descendre à l'abreuvoir. 11 présentait une construction isolée, munie dune tour ronde. 11 est figuré dans les anciens plans. Un rimeur du siècle de Louis XIV a dit :
J'aperçois là-bas sur la rive Le beau petit château Gaillard.
A quoi sers-tu dans ce bourbier?
Est-ce d'abry, de colombier ?
Est-ce de phare ou de lanterne ?
De quoi ? de port ou de soutien?
Ma foi, si bien je te discerne, Je crois que tu ne sers de rien 1 .
Ce château Gaillard, où Brioché faisait jouer ses marionnettes, fut démoli sous lé règne de Louis XIV.
Rue, place et porte Dalphiise, etc. La construction du Pont-Neuf entraîna , dans les parties aboutissantes, plusieurs changements heureux. L ile de la Cité fut agrandie, à son extrémité occidentale, par la jonction de deux îlots qui s'y trouvaient , et dont j ai parlé ailleurs. On combla les bras de la Seine qui séparaient ces îlots l'un de l'autre, et les séparaient de l île de la Cité. On éleva le terrain à la hauteur de la route du pont : on le revêtit de murs de terrasse, et on construisit, en même temps , les quais de l'Horloge et des Orfèvres, qui viennent abou-
1 Paris ridicule , poëmè satirique.
SOCS HENAÏ IV. 221
tir au milieu du Pont-Neuf et au môle où s'élève la statue équestre de Henri IV.
Ces quais furent bordés de maisons, et l'espace triangulaire qui se trouvait entre elles servit à former la place Dauphine, dont je parlerai avec plus de détails.
A l'extrémité septentrionale du Pont-Neuf, on reconstruisit une grande partie des quais de l'Ecole et de la Mégisserie; on élargit et régularisa la place des Trois- Maries, place qu'on voulut nommer du Pont-Neuf; mais la routine triompha de la volonté des magistrats. Le nom des Trois-Maries , dû à l'enseigne d'un marchand , lui fut conservé.
A l'extrémité méridionale, on reconstruisit les quais de Conii et des Augustins; mais, au lieu d'un débouché ou d'une vaste avenue au Pont-Neuf, se présentait de ce coté une masse de bâtiments, de cours , de jardins , un hytel ou collège , toutes propriétés religieuses \ Il fallut , à travers ces obstacles , ouvrir une rue dans la direction du Pont-Neuf. Une compagnie , dont Nicolas Carrel était le principal membre, se chargea de cette entreprise : elle acheta des religieux de Saint-Denis, en '{GOG , le collège ou l'hôtel de l'abbé de Saint-Denis, ses cours, jardins et une ruelle attenant à l'hôtel de Nevers ; elle acheta aussi l'hôtel de Chappes; le tout, pour la somme de 76,o00 livres.
A l'ouverture de cette rue, depuis le quai jusqu'à l'hôtel de l'abbé de Saint-Denis, on prit, du jardin des Augustins, trente toises en longueur sur cinq toises et demie
A Ce collège ou Y hôtel de Saint-Denis était contenu entre les rues Contrescarpe et Saint-André-des-Ars , et occupait une partie de remplacement de la rue Dauphine; des rues d'Anjou, Christine et des Grands-Aufjustins. On y arrivait , de la rue Saint-André-des-Ars par une ruelle qui parait avoir été anciennement nommée rue de la Barre.
de largeur. On nomma des magistrats pour estimer la valeur de ce terrain de moines. Il fut évalué à 50,000 livres tournois.
Cette estimation fut faite à ces conditions , rapportées par TEstoile, «que les matériaux des démolitions reste- » roient aux Augustins ; que les murs de clôture , des » deux côtés de ladite rue, seroient élevés de trois toises » de haut au-dessus du pavé , aux dépens de sa majesté ; » et qu'il seroit fait deux voûtes sous ladite rue pour » communiquer aisément avec les maisons desdits reli- » gieux qui sont auprès de l'hôtel de Nevers , pareille- » ment aux frais de sa majesté.
» Ils députèrent auprès du roi, continue le même au- » leur, pour rassurer de leur soumission à son plaisir. » Lui ayant remontréqu'iîs seroient doresnavant sans jar- » din, le roi leur a dit : Ventre-saint gris , mes pères, l'ar* » gent que vous retirerez des revenus des maisons vaut bien » des choux. » Le traité avec les Augustins ne fut conclu que le 6 février 1607 {.
Ce fut en la même année que cette rue fut ouverte : elle avait alors cinq toises de largeur, était hordée de murs, et couverte en deux endroits, à son entrée du côté du Fout-Neuf, de deux arcades qui établissaient la communication entre le couvent des Augustins et les bâtiments situés de l'autre côté de la rue, et qui dépendaient de ce couvent.
La ligne de cette rue , qui est une prolongation de Taxe du Pont-Neuf, aboutissait à la muraille de la ville. Là on ouvrit une porte, appelée porte Dauphine.FAle a subsisté jusqu'en 4673 , époque de sa démolition 2.
' Journal de Henri IV, au 6 février i 6'07.
2 Voyez ci après Tableau physique de Paris. — Cette porte était située à
SOUS HENRI IV. 1l'5
Le nom de Daupliine fut donné à celte rue , à la porte Ouverte à son extrémité méridionale, et à la place dont il a été fait mention , à l'occasion de la naissance du fils de Henri IV. Cette rue et cette place reçurent, en 4792 , le nom de Thionville, en mémoire de la vertueuse résistance que les habitants de la ville de ce nom opposèrent aux ennemis des Français. En 481>4, on leur restitua leur ancien nom de Daupliine.
Pont-aux-Meuniers. Le dimanche 22 décembre 4596,
à six heures et un quart du soir, le Pont-aux-Meuniers
fut entraîné par la violence des eaux. Ce pont était en bois,
et presque à chaque arche on avait attaché un bateau à
moulin. Ces bateaux , offrant une grande résistance au
courant , contribuèrent beaucoup à la chute du pont. Il
était chargé de maisons habitées : hommes et biens, tout
périt. On évalua le nombre des personnes qui perdirent
la vie à cent cinquante. «On remarqua, dit TEstoile ,
» que la plupart de- ceux qui périrent eu ce déluge
» étoient tous gens riches , aisés, mais enrichis d'usures
» et pillages de la Saint-Barthélemi et de la Ligue. » Cet
écrivain voit , dans la ruine de ce pont, le doigt de Dieu
comme cause principale, et dans le mauvais gouvernement
et méchante police de Paris une cause accessoire ; il aurait
pu ajouter le défaut de talents des architectes.
Le lendemain , les gens du roi dirent à la cour du parlement « qu'ils ne savoient d'où procédoit cet accident, si » ce n'est de ce que , les roys ayant donné ledit pont au «chapitre de Notre-Dame, ledit chapitre n'a voulu
l'endroit où la rue Contrescarpe débouche dans Ha rue Daupliine. On voit encore aujourd'hui, sur le mur de la maison qui fait face à la rue Contrescarpe , une table de marbre noir portant une inscription qui indique la situation précise de cette porte, ( R.)
» souffrir que ledit pont fût visité par les maîtres des » œuvres (architectes) du roy \ »
Pont Marchand. En janvier -Î598 , Charles Marchand, dit le capitaine Marchand 2, le constructeur du Pont-Neuf, obtint des lettres-patentes qui l'autorisaient à rétablir , à ses dépens, le Pont-aux-Meuniers. En lo99, il en commença la construction , et parvint à lever les difficultés que lui opposaient le maître de la voirie et les anciens propriétaires des maisons du pont détruit ; et , après dix ans de travaux, en décembre 4609, il l'acheva entièrement.
Dans les lettres-patentes, il est spécifié que ce nouveau pont portera le nom de son constructeur. En conséquence , Marchand avait placé à chaque extrémité de ce pont une table de marbre , où ce distique était gravé :
Pons olim submersus aquis , nunc mole resurgo : Mercator feclt , noinen et ipse dédit.
Toutes les maisons étaient uniformes, peintes à l'huile, et chacune était distinguée par une enseigne représentant un oiseau, ce qui le fit aussi nommer le Pont-aux-Oiseaux.
Dans la nuit du 22 au 25 octobre 4 621 , le pont Marchand fut la proie des flammes, qui , poussées par un vent d'ouest, mirent en cendres le Pont-au-Change et plusieurs maisons voisines. Ces deux ponts étaient proches l'un de l'autre et construits en bois.
Le pont Marchand ne fut point rétabli.
Galerie du Louvre. Cette galerie, qui depuis l'aile du
1 Registres manuscrits du parlement de Paris.
a II était capitaine des arquebusiers et archers de Paris.
Louvre qui s'avance jusqu'au bord de la Seine , se continue , sur la rive droite , jusqu'au château des Tuileries, fut commencé par le conseil de la reine Catherine de Médicis, sous Charles IX, qui en posa la première pierre : Àudrouet du Cerceau en fut l'architecte. Henri 111 la fit continuer; mais les travaux furent bientôt interrompus.
Henri IV , en \ 600 , les fit reprendre : il écrivait à son ministre Sully, le 2 mars 1603 : « Vous priant de vous » souvenir de me mander des nouvelles des bâtiments de » Saint-Germain... et continuer à faire avancer, tant » qu'il vous sera possible , le transport des terres de la )> galerie du Louvre , afin que les maçons puissent beso- » gner , estimant qu'ils donneront ordre cependant à » leurs matériaux , de façon qu'ils avanceront bien la » besogne, quand la place sera nette desdites terres1. »
On voit qu'alors on ne faisait encore que déblayer des gravois entassés par le long abandon des travaux.
Dans une lettre du même roi au même ministre, du 8 avril 1603 , on trouve ces mots : « J'ai été bien aise » d'apprendre que l'on continue , en la plus grande di- » ligence qu'il se peut, mes bâtiments du Louvre et de » Saint-Germain , comme ce que vous faites faire en cette » année à l'Arsenal2. »
La communication entre le Louvre et les Tuileries, par cette galerie , commençait à s établir sous Henri IV. Ce fut ce roi qui fit aussi réparer et peindre, en partie, la galerie d'Apollon, placée en retour de celle du Louvre.
En 4604, ces travaux étaient fort avancés, comme
1 O Economie s royales de. Sully, 2e partie , t. HT , chap. \ 5. 1 Idem.