TOME IV. 3l
à ce sujet seraient exécutées , et que le bailli du Palais y tiendrait la main1.
C'est trop m 'arrêter , dira-t-on, sur un sujet si futile; mais les succès de Tabarin ne contribuent-ils pas à caractériser la période qui m'occupe? Le théâtre, quelque grossier qu'il soit , n'est-il pas l'image fidèle des mœurs publiques? Ce charlatan n'a-t-il pas été l'objet de l'admiration publique? NVt-il pas dupé et diverti pendant sept à huit ans la cour et la ville? Ne voit-on pas qu'en peignant la grossièreté des comédiens . j'ai voulu peindre celle des spectateurs ?
jj VII. Élat physique de Paris.
Soixante-neuf maisons religieuses , vingt d'hommes , quarante-neuf de femmes, et quelques autres établissements pieux ou civils, tous composés de grands bâtiments, cours, jardins et enclos, fondés dans Paris sous le règne de Louis XIII, devaient y occuper un espace considérable, et faire, pour ainsi dire, déborder les bâtiments de cette ville hors de son enceinte. Une autre cause avait accru la population et le nombre des maisons de Paris, et contribué à la plénitude de cette ville. La paix intérieure depuis si longtemps bannie de Paris , rétablie par Henri IV , ayant ramené l'aisance et la sécurité , une multitude d'habitations nouvelles s'éleva dans cette ville et dans ses faubourgs. D'autre part, les troubles et les guerres civiles qu'engendrèrent en France la faiblesse et l'incapacité des gouvernants, l'ambition et l'avidité des princes et seigneurs, firent sentir le besoin de mettre à l'abri de leurs atteintes et de protéger par une enceinte plus vaste une
* Begisirps du Parlement, au 4 G aoui \ Gr>i.
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partie des maisons, hôtels, monastères établis dans les faubourgs du nord.
Accroissement de l'enceinte de Paris. Dès l'an -11502, Charles IX avait eu le projet d'étendre l'enceinte de la partie septentrionale de Paris ; mais les troubles qu'il contribua à faire naître s'opposèrent à l'exécution de ce projet.
En ^16â6, un nommé Boyer , secrétaire du roi , proposa de faire construire entièrement la partie septentrionale de l'enceinte. Elle devait commencer à Test de Paris, au bord de la Seine , près du boulevard de l'Arsenal , et aboutir à cette rivière, à l'ouest de cette ville, et à l'alignement de la gorge du bastion qui joignait la porte dite de la Conférence,
Cette porte , située sur la rive droite de la Seine ,,à l'endroit où se terminait le jardin des Tuileries , reçut le nom de Conférence, et existait en 4608. 11 ne faut pas la confondre avec la Porte-Neuve, qui se trouvait sur le quai du Louvre, au point où la rueSainl-Nicaise venait aboutir à ce quai. 11 ne faut pas non plus la confondre avec la barrière de la Conférence, située à l'extrémité du Cours.
Le projet de Boyer n'eut qu'un commencement d'exécution. Le bureau de la ville , mu par divers intérêts , fit suspendre les travaux , et s'opposa même à l'enregistrement de son contrat.
En 4651 , Barbier, intendant des finances, fut plus heureux ; mais son projet n'obtint pas une entière exécution. D'abord il devait comprendre dans l'enceinte projetée une grande partie des faubourgs actuels; ce plan parut trop vaste, et lésait trop d'intérêts. Son marché fut annulé en 1652. Alors il renferma son plan dans des bornes plus circonscrites, et en commença l'exécution
sous le nom de Charles Frogcr, secrétaire de ia chambre du roi1.
Il se chargea de faire construire une enceinte qui commencerait à la porte Saint-Denis, suivrait, le long des Fossés-Jaunes- , jusqu à la nouvelle porte Saint-Honoré , dont la construction avait été commencée par Boyer, et qu'il s'engagea d'achever. Il fut tenu aussi de bâtir deux autres nouvelles portes, Tune au bout du faubourg Montmartre , et l'autre entre ce faubourg et celui de Saint- Honoré ; d'abattre les anciens murs, les anciennes portos qui se trouvaient depuis la porte Saint-Denis jusqu'à la porte Neuve; de combler les anciens fossés, où l'eau croupissait, etc.
En vertu de ce traité , l'ancienne porte Saint-Honoré , située vers l'endroit où la rue de ce nom reçoit celle de Richelieu , fut démolie en 165! . On établit mr son emplacement une boucherie , et la nouvelle porle fut placée à l'extrémité de la rue Saint-Honoré, entre le boulevard et la rue Royale.
L'ancienne porte Montmartre fut, en 4G55, pareillement démolie, et à sa place on établit une boucherie. Cette ancienne porte était située dans la rue de ce nom , un peu au suddesanglesméridionauxdes rues des Fossés- Montmartre et Neuve-Saint-Euslache. La nouvelle porte Montmartre construite alors fut élevée sur la rue de ce nom, entre la fontaine et la rue des Jeûneurs , presquen
4 Voyez dans le Recueil des anciennes lois et ordonnances françaises , par MM. Isambert et Decrusy, t. 1 G , p. 583, les lettres-patentes pour l'activement de la clôture de Paris , et l'adjonction des faubourgs Saint-Honore\ Montmartre et Villeneuve. Note. ( B.)
* Les Fossés Jaunes, ainsi nommés à cause de la couleur des terres, furent creusés sous le rè^ne de CbarlesTX : ils étaient situas près de la rue Bourbon-^ IIleneuve.
face de la rue Ncuve-Saint-Marc. Elle subsista jusqu'en 1700, époque de sa démolition.
Entre ces deux portes, il en lut construit une troisième, à laquelle on donna le nom de Richelieu. Elle était située dans la rue de ce nom, près celle Feydeau ; elle a subsisté jusqu'en 4 701 .
Sur remplacement enserré dans cette nouvelle enceinte lurent ouvertes , peu de temps après , les rues de Cléry, du Mail, Neuvc-Saint-Eustaehe ; celles des Fossés- Montmartre, Saint-Augustin , des Victoires, de Richelieu, Sainte-Anne, des Petits-Champs, etc.
La butte Saint-Roch , butte dont la iormation a été expliquée1 , s'élevait au milieu de ces nouvelles constructions, et conservait encore sa hauteur , sa forme agreste et ses moulins à vent2.
Outre ce quartier, on en vit alors commencer et se terminer plusieurs autres. L'église de Notre-Dame-de- Bonnes-Nouvelles fut bâtie eiHGfU; et plusieurs rues construites à l'entour reproduisirent l'ancien village de la Ville-Neuve , situé autrefois sur cet emplacement , détruit pendant le siège de Paris, et dont le nom est encore rappelé par celui d'une rue 3.
Le Marais, quartier dont une grande partie , encore en culture , n'offrait que de vastes enclos 7 se couvrit aussi de maisons et de rues nouvelles. En 1620 , sur remplacement de la rue Culturc-Saint-Gervais , on traça les rues de Saint-Anastase, de Saint-Gcrvais ; et, en l'année 1656, celles d'Anjou, de Beaujolais, de Bcauce, de Bourgogne,
1 Voyez t. I, p. 28 et 29.
a Mercure français, l. XX , y. 74 8 et suiv.
3 Rue Bourbon-Villeneuve . \o\ei ci-dessus Noirc-Dame-dc-Bonncs-Nouv elle s.
de Bretagne, du Foretz, de la Marche , du Perche, etc., lurent ouvertes.
Le projet de construire ce quartier avait ; en 4608, été conçu par Henri IV, mais sur un plan plus vaste. Ce prince voulut établir au Marais une place d'une grande étendue , qui devait porter le nom de place de France, à laquelle auraient abouti huit rues, larges chacune de six toises, bordées de bâtiments uniformes , et désignées toutes par une dénomination géographique. Telle est l'origine des noms de province que portent la plupart des rues de ce quartier.
L'île Saint-Louis fut, sous ce règne , entièrement couverte de maisons, et donna à la ville de Paris un nouveau quartier régulièrement construit1.
Dans Tile de la Cité, la rue Sainie-Ànne, près du Palais, fut ouverte en i65i; la rueSaint-Louis, qui n'existe plus, le fut en 4650.
Au faubourg Saint-Germain , sur remplacement du petit Pré-aux-Clercs , et sur celui qu'y occupaient l'hôtel et les jardins de la reine Marguerite , on ouvrit la rue des Petits-Augustins et quelques autres.
Le grand Pré-aux-Clercs vit ses prairies, ses jardins, ses clos commencera se couvrir de couvents, de maisons, d'hôtels et de larges rues, telles que celles Saint-Dominique , autrefois nommée le Chemin-aux-Vaches , les rues de Bourbon, de Verneuil, etc. Mais ces rues furent ouvertes , ces constructions s'exécutèrent sans plan, sans règle : chacun bâtissait sur son terrain , ne s'assujettissait à aucun alignement , et suivait les ondulations des anciens chemins.
Paris lut aussi pendant ce temps orné de vastes édi=
' Voyez ci-dessus Ue Saint-Louis', dans la présente période.
lices , de soixante-neuf maisons religieuses , de trois églises paroissiales, de quelques hôpitaux, du palais du Luxembourg , du palais Cardinal ou Royal , de la Sorbonne , du collège Du Plessis , des bâtiments et du jardin des Plantes, et d'autres établissements, dont j'ai parlé, etc. , etc. Cette ville reçut une face nouvelle.
De si grands changements lurent célébrés par un poëte de ce temps. Corneille, dans sa comédie du Menteur, représentée pour la première lois en \<6I£L, fait dire à Dorante, un des personnages de cette pièce :
Paris semble à mes yeux un pays de romans •
J'y croyais ce matin voir une île enchantée ' ;
Je la laissai déserte, et la trouve habitée.
Quelque Amphion nouveau , sans l'aide des maçons .
En superbe palais a changé ces buissons.
CÉRONTE.
Paris voit tous les jours de ces métamorphoses; Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses : Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal Aux superbes dehors du Palais-Cardinal 2; Toute une ville entière, avec pompe bâtie , Semble d'un vieux fossé par miracle sortie 3.
Par la ville entière, dont parle Corneille, on doit entendre les quartiers nouveaux qui avoisinaient le Palais- Royal, que traversaient la rue de Richelieu et autres rues adjacentes.-
L'aquéduc d'Ârcueil porta le bienfait de ses eaux dans les jardins du Luxembourg et dans plusieurs quartiers de l'Université et du faubourg Saint-Germain.
L'hôtel de Ncvers figurait avec distinction sur remplacement de P hôtel des Monnaies. Le mur de ses jardins
' L'île Saint-Louis.
8 Palais-Royal.
■ le Menteur, acte II , scène v.
bordait le quai jusqu à la rue Guénégaud ; et ce quai, dépourvu de parapet, se terminait entre l'hôtel des Monnaies et le collège des Quatre-Nations.
La tour de Nesle, ainsi que la porte de ce nom, située sur la rive gauche de la Seine; la tour du Bois, sur la rive opposée , tour qui s'élevait beaucoup plus haut que le comble de la galerie du Louvre, et la Porte-Neuve, qu'elle protégeait, existaient encore. Chacune de ces deux tours, rondes, très-élevées, était accouplée à une seconde tour ronde d'un moindre diamètre, mais dont la hauteur surpassait de plusieurs toiles la tour principale. L'ancien Louvre était encore entouré de fossés alimentés par les eaux de la Seine. Deux ponts construits sur la route du quai laissaient entrer dans ces fossés Peau contenue par des écluses.
La façade de ce palais, du côté de Saint-Germainl'Auxerrois, conservait encore son ancien caractère. Elle était terminée aux deux angles par deux tours rondes couvertes d'un toit en forme conique. On arrivait à la porte principale par un pont composé d'arches en pierre et d un pont-!evis.
Le jardin des Tuileries était séparé du palais de ce nom par un espace assez considérable et par une rue qui portait le nom de ce jardin1. Ce jardin, le Cours-lalieine, les jardins du Luxembourg, des Plantes et du Pa-
* Un rinieiu'. qui dérivait dans les premiers temps de Louis XIV, parle ainsi de ce jardin :
Qu'il est beau , qu'il est bien muré ! Mais d'où vient qu'il est séparé Par tant de pas du domicile ?
Lst-ce la mode , dans ces jours , n'avoir la maison à la ville , Ll le jardin dan» les faubourgs ?
(Paris ridicule, pocuie satirique, par Petit, avocat
lais-Royal étaient, avec le Pré-aux-Clers, qui commençait à se couvrir de maisons et de rues nouvelles , les seules promenades de Paris; mais tous les Parisiens n'avaient pas la liberté d'en jouir.
Le Pont-Neuf était le rendez-vous commun des étrangers, le lieu le plus passant de la ville. On le trouvait constamment couvert dune foule de curieux , de charlatans qui vendaient du baume et jouaient des farces, de banquistes qui faisaient des tours de gobelets, de marchands de chansons, qui les chantaient, de jeux de marionnettes, de marchands de joujous, de quincaillerie, de livres, etc. Il présentait des scènes très-variées et un tableau fort animé.
Voilà le beau côté , la face riante et gracieuse de Paris récemment embelli.
Examinons cette ville sous une autre face. Les tours de Nés le et du Bois , la façade du Louvre, et ses tours rondes, les édifices du Grand et du Petil-Ghàtelet, le Palais de la Cité,, la forteresse du Temple , celle de la Bastille , la plupart des tours et portes de l'enceinte de la partie méridionale de Paris, etc. , conservaient encore à cette ville les traits prononcés de son ancienne barbarie , un aspect hideux, menaçant et féodal.
Si nous parcourons Y intérieur, nous y voyons des rues très-étroites, tortueuses, bordées, de loin en loin, de quelques édifices somptueux ou solides, mais dont les intervalles étaient remplis par des maisons mal bâties, ou plutôt par de pauvres baraques; nous y voyons un peu d'opulence a voisinant beaucoup de misère.
L'état des rues n'était pas plus satisfaisant que celui des maisons qui les bordaient: puantes, fangeuses, obstruées souvent par des immondices, des fumiers , et inondées
d'eaux stagnantes et corrompues, elles blessaient également la vue et l'odorat.
Dans les procès-verbaux qui furent dressés , en 1636, sur les rues de Paris, on peut voir quel en était le déplorable état : des rues non encore pavées , ou qui ne Tétaient que dun côté , ou seulement en quelques parties ; des amas de gravois, de fumier, d'immondices , entassés sur le bord des maisons depuis environ dix ans, d'autres amas de mêmes matières, encombrant le milieu des rues, obstruaient le cours des eaux, et fermaient l'ouverture des égouts. Ces égouts étant obstrués par ces amas ou par les matériaux de leur propre maçonnerie tombée en ruine, les eaux, sans écoulement, remplissaient les rues où se trouvaient ces égouts, reiluaient dans les rues voisines , et y formaient d'immenses et fétides cloaques , continuels obstacles pour les passants , et foyers très-actifs de corruption et de maladies contagieuses pour les habitants du quartier1. Ces procès- verbaux font la censure du gouvernement, des administrateurs de la police, et peuvent servir de pièces justificatives aux poètes qui ont qualifié Paris de ville de boue , ville de fanges et de crottes. Les poètes , contre lusage , ont à cet égard très-peu
exagère
Ce Pont-Neuf, si peuplé de marchands et de charlatans, l'était aussi par de nombreux filous et de hardis voleurs, comme on le verra dans la section suivante.
Paris alors ressemblait assez bien à un homme pauvre et orgueilleux , qui porterait des vêtements dorés sur du linge sale et peuplé de vermine.
1 Histoire de Paris } par Fclibien , preuves, t. IV, p. \\ 9 et suiv, Kffl m QUATRIÈME VOLUME.