‹ Histoire Phsique, Civile Et Morale De ParisChapitre 27 sur 29 · TOME IV. 3o · texte numérisé non relu

TOME IV. 3o

succéda aux précédents. Il avait étudié en médecine , même en pharmacie , et renoncé à ces sciences pour embrasser la carrière du théâtre. Il jouait ordinairement les rôles de médecins ridicules , et les faisait rire eux-mêmes. Il était grand, noir et fort laid; doué dune excellente mémoire , il nommait avec une volubilité extraordinaire les drogues des apothicaires et les instruments de chirurgie. Après avoir joué la farce pendant huit ans, il se retira à Melun , où il exerça la profession de médecin. Ennuyé de son nouvel état , il tomba dans une mélancolie qui l'obligea de revenir à Paris , où il mourut en 4648.

Dulaurier, surnommé Bruscambille, était un comédien de Thôtel de Bourgogne, qui obtint beaucoup de célébrité dans son temps. 11 paraît qu'il succéda à Gautier- Garguille dans l'emploi de composer et débiter les prologues avant l'ouverture de la scène. Si l'on compare les prologues de Bruscambille avec ceux qui , sous le règne de Henri IV, étaient prononcés sur le même théâtre , on s'aperçoit que la politesse avait fait quelques progrès. Ils contiennent moins de paroles triviales, moins de grossièretés, mais n'en sont pas exempts; on y trouve des pièces de vers, un mélangé d'érudition et de bouffonneries , et surtout une affectation ridicule pour le style figuré, conforme au mauvais goût du temps; nul trait concernant les mœurs , les opinions , les usages du siècle; enfin beaucoup d'obscénités.

On avait reproché à Bruscam bille de faire des prologues trop sérieux ; pour s'excuser, il en prononça un , en forme de galimatias, comme porte son titre , et le termina par des phrases qu'on ne peut entièrement copier. « Je vous » conjure, dit-il , par..., de nettoyer la poussière de nos

» imperfections avec les époussettes de votre humanité , » et de recevoir un clystère d'excuses aux intestins de » voire mécontentement ; ce que faisant , vous nous obli- » gérez à saisir l'occasion au poil du..., pour cacher la » matière que vous savez dans le bassin de vos comman- » déments, etc. ' »

Le prologue sur Y Impatience des spectateurs contient quelques notions sur les habitués de ce théâtre et le genre des pièces qu'on y jouait. « Je vous dis donc que vous avez » tort, et même grand tort, de venir depuis vos maisons » jusqu'ici pour y montrer l'impatience qui vous est » naturellement habituelle, ou, si vous voulez, qui vous » est habituellement naturelle; c'est-à-dire, pour n'être » à peine entrés dans ce lieu de divertissement, que , dès » la porte, vous criez, à gorge déployée : Commencez! » commencez! Et que savez-vous , messieurs , si le seigneur » Bruscambille aura bien étudié son rôle , avant que de » paraître devant l'excellence de vos seigneuries , et si » votre précipitation ne lui fera point dire quelque im- » pertinence qui pourrait déplaire à la seigneurie de vos » excellences?

» Nous avons bien eu la patience de vous attendre de » pied ferme , et de recevoir votre argent à la porte de » meilleur cœur, pour le moins, que vous nous l'avez » présenté ; de vous préparer une jolie décoration de » théâtre , une belle pièce toute neuve , qui , sortant de » la forge, est encore toute chaude, de broc en bouche, » et se doit gober la serviette sur l'épaule...

» Mais c'est encore bien pis quand on a commencé ! » l'un tousse , l'autre crache , l'autre pette , l'autre rit ,

1 Les pensées facétieuses et bons mots du fameux Bruscambille , comédinn original; Cologne, -1 744 , p. -1 55.

)> l'autre au théâtre tourne le cul; il n'est pas jusqu'aux » laquais qui n'y veulent mettre le nez , tantôt en faisant » intervenir des gourmades réciproquées , tantôt en lan- » çant avec des sarbacanes des pois au nez de ceux qui » ne peuvent mais de leurs folies. Pour ces sortes de gens , » je les réserve à leurs maîtres , qui peuvent , au retour, » avec une fomentation d'étrivières appliquées sur les » parties postérieures , éteindre l'ardeur de leurs inso- » lences\

» Il est question de donner un coup de bec en passant » à certains fanfarons de Gonesse qui se promènent pen- » dant qu'on représente. N'est-ce pas une chose aussi » ridicule que de chanter au lit, ou de siffler à table?... » L'hôtel de Bourgogne est pour jouir et voir des spec- » tacles divertissants , assis ou debout , sans bouger non » plus qu'une nouvelle épousée. Vous répondrez peut- » être que le jeu ne vous plaît pas ; c'est là où je vous » attendais, pour vous prouver que vous êtes d'autant » plus fous d'y venir et de nous apporter votre bel et bon » argent. Ma foi , si tous les ânes mangeaient des char- » dons, je n'en voudrais pas fournir la compagnie à cent » écus par an... Parbleu! se dit un autre, en allongeant » le cou comme une grue antique, n'y devraient-ils pas » mêler un intermède, des feintes F

» Que vous avez le goût dépravé et peu connaisseur ! » Comment donc appelez-vous la scène lorsque Pan , » Diane, Cupidon et autres singèrent dextrement au » sujet? N'est-ce pas intermèdes en langage comique?

1 II est évident que Bruscambille parle ici des pages et laquais qui , chaque joui , commettaient des insolences et même des vols dans Paris. La justice ne pouvait les atteindre, et leurs maîtres quelquefois les faisaient fouetter dans leurs hôtels.

» Pour ce qui est des feintes, je vous entends venir avec » des sabots neufs. 11 faudrait , pour vous ragoûter, faire » voler quatre diables en l'air, vous infecter d'une puante » fumée de poudre , et faire plus de bruit que tous les » armuriers de la Heaumerie n'en font. . . S'il arrive quel- » quefois aux comédiens de faire un tintamarre de fusées , » ce n'est que pour s'accommoder à votre humeur capri- » cieuse , etc. * »

On voit dans les passages de ce prologue que le spectacle était souvent troublé par l'impatience, les clameurs et les attaques des spectateurs; qu'il s'en trouvait qui regrettaient les scènes bruyantes appelées diableries, diable à quatre, que représentaient autrefois les confrères de la Passion , auxquels les comédiens de Bruscambille et compagnie avaient succédé. On voit aussi que ces comédiens , dans leur prologue , traitaient le public un peu cavalièrement.

Il existait dans le même temps un acteur qui portait pour nom de théâtre celui de Jean Farine. Bruscambille , voulant prouver qu'il n'est pas Fauteur d'une pièce satirique intitulée : Caractères et Mœurs des femmes , dit au public : « Afin qu'on ne s'y trompe pas , nous avons cru » qu'il était de notre prudence , Jean Farine et moi , de » vous faire la lecture de ces copies2. »

Jean Farine , dont on ignore le véritable nom , est souvent mentionné dans divers écrits du temps. Un poëte représente un jeune homme qui , après plusieurs fredaines, veut s'engager dans la troupe des comédiens de

1 Les Pensées facétieuses et les bons mots du fameux Bruscambille , comédien original; Cologne, \*lh\ , p. 82 et suiv.

a lbid.f p. 2H.

Thôtel de Bourgogne ; il s'adresse à Lafleur, ou Gros- Guillaume, et lui demande d'être agrégé parmi ses compagnons , nommés les braves lestes,

Qui charment un chacun de parole et de gestes.

L'on m'admet : aussitôt bras dessus , bras dessous ,

Et suis de tous péchés entièrement absous ;

Je prête le serment ez mains de Jean Farine ,

Qui d'un plat plein de fleurs m'en farine la mine.

En usant de ces mots : « Or sus , je te reçois

» Pour être à tout jamais comédien françois ;

» Tu courras avec nous l'une et l'autre fortune,

» Bonne un jour, puis demain marâtre et importune.

» Je veux qu'en premier lieu tu sois très-diligent

9 De garder à la porte et recevoir l'argent;

» Et puis , sur le théâtre, allumer les chandelles,

» Ayant l'œil quand il faut donner des escabelles , etc. ' »

Julien de 1 Épy , dont le nom de théâtre était Jodelet, est un personnage comique qui figure dans les pièces de Scarron. C'est lui qui a joué d'original le rôle de donJaphet d'Arménie, de Jodelet souffleté, de Jodelet maître et valet, comédie de cet auteur. C'était, suivant les écrivains du temps, un acteur très-comique : il lui suffisait de se présenter sur la scène pour exciter les éclats de rire des spectateurs. Il avait un frère qui jouait les vieillards.

Tous ces acteurs, à l'exception de Gros-Guillaume, ne jouaient jamais sans masque ; ils paraissaient toujours sur la scène avec le même costume. On accommodait les pièces de théâtre au caractère de chacun d'eux. Leurs portraits en pied ont presque tous été gravés par les habiles artistes du temps , ce qui prouve l'intérêt qu'ils avaient inspiré au public.

Ce théâtre se composait d'un parterre et de quelques

1 Les exercices de ce temps , le Débauché, neuvième satire, p. 80.

rangs de loges. Lorsque la cour s'y rendait, on y faisait porter des sièges. On lit dans les Mémoires de Bassompierre : « La reine commanda à Sennecterre de porter » un siège à la comédie pour M. d'Epernon et un pour » M. Zamet; car elle voulait qu'ils la vinssent ouïr. Le » marquis d'Ancre me dit lors en ces propres termes : » Pardio, monsUjje me mcque moi délie chose desto monde. La » reine a soin de faire perler un siège pour Zamet, et nen » a point fait autant de M. Du Maine. Fiez-vous à l'affec- » lionne délie principi 4 / »

Théâtre du Marais , situé d'abord rue de la Poterie , hôtel d'Argent, entre les rues de la Tixeranderie et de la Verrerie. Au commencement du règne de Louis XIII , la troupe de l'hôtel d'Argent se transféra dans la Vieille rue du Temple , au-dessous de Tégout de cette rue , où elle avait loué un jeu de paume Ce nouveau local reçut alors la dénomination de Théâtre du Marais. Il était occupé par une troupe de comédiens italiens , pensionnés du roi. Sous le règne du cardinal de Richelieu, Mondori paraît avoir été le chef de cette troupe. Là brillaient Arlequin, Pantalon2, Mézetin, Trivelin, Isabelle, Colombine, le Docteur, etc. La troupe italienne eut un acteur distingué par l'originalité de son jeu , son esprit bouffon et sa pantomime, dans la personne de Tiberio Fiorelli, dit Scaramouche, homme vicieux , qui fut condamné aux galères

1 Nouveaux Mémoires de Bassompierre , p. 273.

7 Voici ce qu'on lit dans une pièce de l'an \ G24 : « Pantalon étant allé* , il y a » quatre mois , trouver le surintendant (marquis de La Vieuville) pour lui faire » signer une ordonnance de quelque somme que votre majesté avoit donnée à sa » compagnie, dès que le marquis le vit entrer dans sa chambre, il se mit sou- » dain et sans dire {jare, à faire mille pantalonnades. Le seigneur Pantalon, tout » au rebours, se met sur sa bonne mine, et, «'approchant de La Vieuville avec » un pas plein de gravité , il lui dit : Seigneur marquis , votre illustrissime sei-

en Italie pour ses escroqueries , et fort accueilli en France , surtout pendant la minorité de Louis XIV \

Mondori, beau parleur, était ordinairement chargé de Temploi d'orateur; c'est lui qui composait et débitait les prologues des pièces. Le cardinal de Richelieu le faisait jouer sur le théâtre de son palais. Cet acteur était admiré dans les rôles de héros comme dans les rôles de bouffons. Il ne voulut jamais adopter sur la scène l'usage des grandes perruques , et y figurait les cheveux courts et crépus. Il mettait trop d'ardeur dans son jeu ; en jouant le rôle d'Hérode dans la tragédie de Mariamne, par Tristan , il fut frappé d'apoplexie, et resta paralysé d'une partie de ses membres. Retiré dans une maison de campagne près d'Orléans, il avait entièrement renoncé au théâtre, lorsque le cardinal lui ordonna de venir à Paris pour jouer le principal rôle dans la comédie de Y Aveugle de Smyrne, comédie dont ce cardinal était auteur avec l'abbé Desmarets. Ce comédien malade obéit à cet ordre barbare. Il fit des efforts pour remplir le vœu du terrible maître; mais il ne put jouer que dans deux actes de cette pièce. Mondori se retira dans sa maison comblé de pensions qu'il tenait de la munificence de Richelieu et de ses courtisans2.

La licence des scènes théâtrales devenait intolérable pour un temps où le goût et la politesse faisaient des progrès. Les habitudes grossières du vieux temps se maintenaient, mais elles commençaient à paraître scandaleuses. Je le dis, et ne puis en fournir la preuve sans craindre le reproche que méritent les auteurs de ces farces

» gn curie vient de jouer mon rôle, je la supplie maintenant déjouer le sien, » en signant mon ordonnance. » ( La voix publique au roi, p. 52. )

1 Voyez la Vie de Scaramouche } par Angelo Constantini.

a Variétés historiques et littéraires , t. I, part. 2 , p. 528.

SOUS LOUIS Xlll. 473

grossières et dissolues , ou que méritent les mœurs de leur temps.

Les indécences de la scène furent prohibées, mais non entièrement bannies par des lettres-patentes du roi, données le 46 avril 46^4 , et enregistrées au parlement le 28 de ce mois. On y fait défense « à tous comédiens de » représenter aucune action malhonnête, de n'employer » aucune parole lascive ou à double entente, à peine » d'être déclarés infâmes , etc. » ; et , ce qu'on ne trouve guère dans des lettres-patentes de cette époque , on emploie le mobile de l'honneur pour amener les acteurs à des principes de décence : « Et en cas que lesdits comé- » diens ne contreviennent , ains règlent tellement les » actions de théâtre qu'elles soient du tout exemptes d'im- » pureté , veut et ordonne que leurs exercices ne puissent » leur être imputés à blâme , ni préjudicier à leur répu- » tation dans le commerce public1. »

Théâtre du Palais-Royal. Ce fut pour faire jouer sa tragédie de Mirante que le cardinal de Richelieu fit bâtir ce théâtre contigu à son palais. La représentation lui coûta, dit-on, â ou 300,000 écus. Guy-Patin écrit que, le 28 janvier 4637, on joua à l'hôtel de Richelieu une comédie qui coûta 400,000 écus , dépense fort intempestive, à cause de la misère publique. Le même ajoute que le lendemain plus de cent bateaux chargés de vin, de blé, d'avoine, de poisson, etc., périrent vers la Grève: grand malheur pour les marchands. Pendant que les uns se réjouissent à grands frais, les autres se ruinent2.

Sur ce théâtre on ne jouait que des tragédies , des tragi-

1 Registres manuscrits du parlement , au 28 avril h 644 . ' Esprit de Gui-Patin, p. 4 87.

comédies, des comédies héroïques , qu'étaient chargés de composer Pierre Corneille, Rotrou, de L'Estoile, Bois- Robert, Colletet, l'abbé Desmarets , etc. Le cardinal contribuait, en tout ou partie, à ces productions dramatiques, et paraissait flatté qu'on les crût son ouvrage.

Montfleuri , acteur le plus renommé de ce théâtre , dont le nom de famille était Zacharie Jacob , fut admis dans la troupe royale en -1656. On attribue sa mort aux efforts qu'il fit en jouant le rôle d'Oreste; car les acteurs qui criaient le plus, qui se donnaient les mouvements les plus violents, étaient sûrs d'obtenir les suffrages de la cour. Il avait le ventre si gros qu'il portait pour en soutenir le poids un cercle de fer à sa ceinture. « Il fait le » fier, disait de lui Cyrano de Bergerac, parce qu'on ne » peut le bâlonner tout entier en un jour. »

Sur ce théâtre , en A 656, parut la tragédie du Cid, qui , en 4659, fut suivie des Horaces et de Cinna. Ainsi ce théâtre , favorisé par un puissant protecteur , fut presque en même temps le berceau et le char triomphal de la tragédie.

Théâtre d'Avenet. Un chef de troupe , nommé Jacques Avenet, avait loué , en \ 652, le jeu de paume de La Fontaine • situé rue Michel-le-Comte, et y avait établi un théâtre où se jouaient des comédies et des farces. Les habitants des rues Michel-le-Comte et Grenier-Saint- Lazare se plaignirent au parlement du grand nombre de carrosses qui obstruaient ces rues , de l'insolence des pages et laquais , et des vols qu'y commettaient les filous attirés par ce théâtre. Le parlement, en 4655, fit droit à la demande des habitants de ces rues. Il ne paraît pas que ce théâtre se soit soutenu longtemps.

Théâtre de Tabarin , situé place du Pont-Neuf, du côté de la place Dauphine. Paris, autrefois bien plus qu'aujourd hui , était le domaine très-productif de toute espèce de charlatans. Je n'entends parler ici que de ceux qui vendaient des remèdes à tous les maux, et qui, par ce seul moyen , vivaient aux dépens de la multitude ignorante et crédule.

Peu de temps avant l'établissement de Tabarin, on voyait , dans la cour du Palais , à Paris , sur un théâtre , il signor Hieronimo , magnifiquement vêtu , décoré d'une chaîne d'or, et vendant de l'onguent contre la brûlure. Il avait pris à gage un bouffon de l'hôtel de Bourgogne, nommé Galinette la Galine, et, en oulre, quatre joueurs de violon , lesquels , le premier par ses bouffonneries , les seconds par leur bruit , attiraient les regards et l'attention des passants. Le seigneur Hieronimo se brûlait publiquement les mains avec un flambeau , jusqu'à ce qu'elles fussent couvertes d'ampoules ; il se donnait des coups d'épée à travers le corps. Aussitôt il appliquait son baume ; et le lendemain il montrait aux nombreux assistants qui se pressaient autour de son théâtre les plaies faites la veille guéries et cicatrisées , les ravissait en admiration , et vendait son baume1.

Tabarin ne faisait point de pareils tours de force. Il n'était qu'un bouffon gagé par un nommé Mondor, vendeur de baume et d'onguent. Il jouait le rôle d'un niais, et proposait à son maître les questions les plus ridicules, que celui-ci , vêtu en habit de médecin, portant la longue barbe au menton, résolvait gravement en termes de la science. Tabarin, toujours mécontent des solutions de

1 Satire contre les charlatans et pseudomédecins , etc. , par Thomas Sonnet, sieur dcGourval; édit. de 4010, p. iOi,

son maître, en donnait d'autres qui paraissaient inspirées par les habitudes contractées dans les lieux d'aisances ou dans les lieux de débauche. Alors le maître contrefaisait l'homme courroucé, répondait souvent aux questions et aux solutions ridicules de Tabarin en le qualifiant de gros âne, de gros porc, de maraud, etc. Tel était le mécanisme des scènes que ce charlatan et son valet jouaient sur leur théâtre , scènes qui pendant plusieurs années attirèrent a son théâtre presque toutes les classes des habitants de Paris. Plusieurs écrits attestent la renommée d'un tel spectacle , dont Boileau parle , mais avec mépris.

Un contemporain a aussi contribué à étendre la réputation de Tabarin : c'est Thomas Sonnet , sieur de Courval j gentilhomme virois , docteur en médecine et poëte satirique. Il avait, en 4640, publié une satire violente contre les charlatans, pseudomédecins, empiriques, etc., en prose mêlée de vers. En 4619, indigné des succès de Tabarin , il fit un extrait de cette satire , et la publia sous le titre : Les Tromperies des charlatans découvertes. Dans le portrait que ce médecin fait des charlatans , Tabarin ou son maître , qui n'y était point nommé, se reconnut. Il fit aussitôt publier une réponse intitulée : La Réponse du sieur Tabarin au livre intitulé La Tromperie des charlatans découverte. On y lit ces phrases : « Malicieusement » et à dessein , le susdit livre , intitulé : La Tromperie des » charlatans , a été publié , non à autre intention que pour » me faire perdre l'amitié que vous me portez , et me » faire sortir de vos bonnes grâces, que j'ai acquises sans » l 'avoir mérité... Sitôt que Dieu m'a fait la grâce d'en- » trer en cette ville de Paris, je n'ai été si téméraire de » monter sur le théâtre, en place publique, sans aller » prendre permission des officiers du roi, de M. le lieu-

» tenant civil, auquel j'ai des obligations infinies \ » Le sieur Courval avait raison de se plaindre des charlatans ; Tabarin avait raison de se justifier ; le lieutenant civil avait tort d'avoir permis à ce dernier d'établir un théâtre et d'y vendre ses drogues.

On a recueilli les œuvres de Tabarin , et elles ont obtenu jusqu'à six éditions. Parmi les questions qui les composent , le nombre de celles qu'on peut citer aujourd'hui est infiniment petit2. En voici une que j'ai choisie :

TABARIN

« Quels gens trouvez-vous les plus courtois du monde? »

LE MAÎTRE

« J'ai été en Italie; j'ai vu les Espagnes et traversé une » grande partie des Allemagnes ; mais je n'ai jamais re- » marqué tant de courtoisie qu'en France. Vous voyez » les Français qui s'embrassent, se caressent, se bien- » veillent , s'ôtent le chapeau ; enfin , je n'ai , entre toutes » les contrées où je me suis trouvé , vu ni remarqué gens » si courtois qu'en France. »

TABARIN

« Appelez-vous un trait de courtoisie que d'ôter le » chapeau? Je ne voudrois pas beaucoup voir de telles » caresses, moi. »

f\ ' La réponse du sieur Tabarin, au livre intitulé Tromperies des charlatans découvertes; Paris , \ Q\ 9 , p. 6 , 7 , 4 5, \h.

a Recueil général des OEuvres et fantaisies de Tabarin, divisé en deux parties , contenant ses rencontres , questions et demandes facétieuses , avec leurs réponses. A cette sixième édition est ajoutée la deuxième partie des questions et farces non encore vues ni imprimées. Paris, 1625.

LE MAÎTRE

« La coutume cTôter le chapeau ? en signe de bien- » veillance , est ancienne , Tabarin , pour témoigner » Thonneur, le respect et l'amitié qu'on doit à ceux » qu'on salue... »

TABARIN

« De façon que toute l'essence de la courtoisie , vous » la jugez consister à ôter le chapeau. Voulez-vous savoir » qui sont les gens les plus courtois du monde? »

LE MAÎTRE

« Qui , Tabarin? »

TABARIN

« Ce sont les tireurs de laine (voleurs) de Paris; car ils » ne sont pas seulement contents de vous ôter le cha- » peau ; mais le plus souvent , ils vous ôtent le manteau » quand et quand1. »

Tabarin demande ailleurs , à son maître , lequel il aimerait mieux d'être cheval ou âne. Le maître préfère la condition du cheval , et Tabarin celle de l'âne , « parce » que , dit-il , les chevaux ont la peine de courir les bé- » néâces, et , le plus souvent, les ânes les prennent. »

Une autre question atteste un usage qui n'existe plus , et dont j'ai déjà parlé. Tabarin demande à son maître pourquoi les femmes portent des masques. « Je me suis » trouvé , dit-il , dans une assemblée de femmes ; je n'ai » jamais vu tant de masques ni tant de beaux mentons. » Je croyois être en carême-prenant. » Le maître lui ré-

1 Recueil général des OEuvres et fantaisies de Tabarin, question 22 , partie K , pag. 63.

pond : « Les femmes portent des masques pour se con- » server le teint irais , pour se garder du haie et ne flétrir » point les roses et les lis qui se vont émaillant le verger » de leurs joues , etc. » ïabarin donne à cet usage un motif ridicule et trop grossier pour être rapporté \

Tabarin représentait aussi , sur son théâtre \ des pièces à intrigues. A la suite de ses Questions, on trouve deux de ses pièces, intitulées Farces tab ar iniques ; et, dans ces deux pièces , on voit des personnages que Ton dupe en les renfermant dans un sac. Molière a imité cette scène de Tabarin dans ses Fourberies de Scapin; imitation que Boileau lui reproche dans ces vers, où il dit que cet auteur comique aurait atteint le sublime de son art , si , pour s'accommoder au goût du peuple , il n'eût

Quitté pour le bouffon l'agréable et le fin , Et sans honte à Térence allié Tabarin.

Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe , Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.

Dans une de ces questions , le charlatan n'oublie pas de faire l'apologie de ses drogues. « Mon maître , dit Ta- » barin , vous vantez tant vos drogues , principalement » votre baume, votre pommade, et tous les autres médi- » caments que vous dispensez ; je désirerois grandement » savoir leur énergie, leur propriété et puissance. » Le maître lui répond modestement : « A la vérité, il faut que » je confesse , sans philautie ou ostentation , que mon » baume est un des plus rares secrets que la nature ait » jamais découverts, tant pour les expériences qu'il en a » fait paroître , tant à Paris qu'en autres villes de France,

1 Recueil général désoeuvrés et fantaisies de Tabarin , partie 2, question 1G, pag. 55.

48o HISTOIRE DE PARIS

» où je l'ai distribué , que pour les événements et guéri- » sons admirables qui en sont réussis , outre même mon » attente. Il est très-bon aux douleurs de tête , aux mi- » graines , vertiges 7 ténébrosités du cerveau ; il est sin- » gulier pour le mal d'estomac , syncope, vomissement, » palpitation..., pour l'obstruction du foie, l'opilation » de la rate, pour le mal de reins, de fluxions catar- » rheuses, pour les sciatiques, etc. * »

Ce n'était pas seulement les personnes du peuple, c'était aussi celles de la cour qui croyaient à l'efficacité des drogues de ce charlatan. Dans une pièce satirique contre les courtisans , on lit :

Que si l'on a les dents gâtées , Faut les pommades fréquentées , L'opiate , le romarin , Que l'on trouve chez Tabarin 7.

Parmi les nombreux écrits publiés dans les premières années du règne de Louis XIII , il en est un qui commence ainsi... « Me promenant sur le Pont-Neuf, atten- » dant la farce qu'a accoutumé de jouer sur le soir Taba- » rin pour mieux vendre ses denrées , je m'arrêtai à la » boutique mobile d'un marchand libraire 3. »

Dans une autre pièce où Ton fait parler des femmes , l'une dit : « N'avez-vous point vu et lu les Questions de » Tabarin? — Oui, madame , répond la femme d'un se- » crétaire du roi, je les ai lues il n'y a pas un mois; » mais je n'y prends pas beaucoup de plaisir ; car on m'a

1 Recueil général des œuvres et fantaisies de Tabarin, question \ 6 , partie 2, pag. 63.

* Le Pasquil de la court, pour apprendre à discourir et s'habiller à la mode ; 4 622.

3 La Pourmenade du Pré-aux-Clercs, pag. i ; 4 622.

sous lotus xm. 48 ï

» dit qu'il y a bien à dire de ce que dit Tabarin } et de ce » qu'on a écrit sons son nom , et qu'il n'y a rien de tel que » de l'ouïr. — Vrami, mademoiselle, dit la femme d'un » médecin , je l'ai oui dire ainsi à mon mari ; mais i! » trouve que Montdor dit beaucoup confusément, et il » s'étonne de la facilité des bourgeois de Paris qui se » laissent persuader si légèrement à ses discours1. »

Le théâtre de Tabarin est figuré sur une vignelte de ses œuvres. On y voit représenté le maître, en habit doctoral, la télé couverte d'un bonnet basque, le menton orné (rime longue barbe, et tenant en ses mains des boîles d'onguent ou de baume. II paraît s'adresser à son valet Tabarin, qui, coiffé dun chapeau d'arlequin , vêtu dune souquenille et d'un large pantalon, porte à sa ceinture une balte d'arlequin et fléchit les genoux en y portant les deux mains. Son visage est couvert d'un masque. Sur l'arrière-plan est une femme assise, coiffée d'une toque ornée de plumes; devant elle estime grande casselte ouverte , contenant des pots ou boîtes de baume.

Tabarin , ou plutôt son maître Montdor, car ee dernier se contentait des profits du charlatanisme et laissait à son associé Tabarin toute la gloire de ses farces , revint à Paris et s'y trouvait en i6o4. Sans doute que son théâtre offrait des scènes plus licencieuses qu'auparavant , ou que la délicatesse parisienne avait fait des progrès ; car, le 8 août de cette année, les habitants de l'île de la Cité se plaignirent au parlement de l'indécence de ce spectacle. « Le nommé Montdor, est-il dit dans cette plainte, » et autres charlatans, jouent des farces, chantent des » chansons et font autres actions messéantes et scanda- » leuscs. » La cour décréta que les ordonnances rendues

1 Troisième après dînéedu caquette l'accouchée , |>. JQj 4622.

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