I I VT CIVIL
» la Seine , Huant entre le quai des Àugustins et lislc du » Palais, levées environ une toise chacune par-dessus le » rez-de-chaussée. Les deniers furent pris sur le peuple , » par je ne sais quelle crue ou dace extraordinaire ; et di- » sait-on que la toise de l'ouvrage coûtait quatre-vingt- » cinq livres'. » Mais les événements politiques firent abandonner les travaux de ce pont : on ne les reprit que sous le règne de Henri IV. J'en parlerai à cette époque.
I XII. État civil et administratif de Paris.
Le parlement de Paris exerçait la haute police sur cette ville et sur celles de son vaste arrondissement.
Le prévôt de Paris exécutait avec ses archers les ordres du roi et les arrêts du parlement.
Le prévôt des marchands présidait à tout ce qui concerne la défense et le commerce de cette ville , et exerçait, notamment, la police sur la rivière et sur ses ports.
Quatre échevins et le procureur du roi , le greffier, le receveur, présidés par le prévôt des marchands , composaient le bureau de la ville, auquel étaient adjoints vingtsix conseillers et , de plus, dix sergents , qui exécutaient leurs arrêtés.
Seize quarteniers , quatre cinquanteniers, et deux cent cinquante -six dizeniers commandaient la garde bourgeoise de Paris.
Trois compagnies d'archers, arbalétriers, arquebusiers étaient commandées par les prévôts de Paris et des marchands : en 4 5oO, on donna à ces compagnies un capitaine-général.
Le guet, qui servait à la garde de Paris, se composait
1 Journal de Henri III , en mai \ 578.
UlSTOlltfc DE PA1US.
du guet royal, formé d'un certain nombre d'hommes , à pied et à cheval , qui faisaient la ronde dans les rues de cette ville; et du guet assis, formé de bourgeois ou artisans, que Ion plaçait, en divers quartiers de Paris, de manière à ce qu'ils pussent se prêter un mutuel secours.
Ces deux espèces de guets étaient commandés par un seul capitaine , qualifié de Chevalier du Guet.
Un gouverneur de Paris et de la province de Y Ile-de- France, lieutenant du roi, brochant sur le tout, avait le commandement de toute la force armée. Il est remarquable que , pendant cette période, plusieurs de ces gouverneurs militaires étaient des archevêques et des cardinaux. Ainsi les gardes parisiennes et royales de cette ville ont eu , en -!o^2 , pour chef suprême , Pierre Fiihoti , archevêque d'Ail] en -loôfi, Jean du Bellay, cardinal et évêque de Paris; en -loo4, Antoine Sanguin, cardinal de jMeudon , archevêque de Toulouse; en \\%\ et i'ôo7 , Charles de Bourbon , cardinal et archevêque de Rouen ; tous ces princes remplissaient 1 office de militaires.
L'état militaire de Paris, outre la garde bourgeoise et les deux guets, pouvait être renforcé par les archers de la ville , les sergents du Châtelet , les Gardes de la connétablie, et notamment par les compagnies des arquebusiers et des arbalétriers, dont j'ai parlé.
Ces diverses institutions, destinées à maintenir Tordre public, ne le maintenaient point : elles étaient entravées dans leur action les unes par les autres, et surtout par cette multitude de justices seigneuriales , dont chacune avait son tribunal , ses prisons , ses sergents , ses gardes ou ses archers. Le Temple , le monastère de Saint Martin, l'abbaye de Saint- Germain -des- Prés , de Sainte-Geneviève , etc. ; les chanoines de Notre-Dame , la justice épis-
copale, r<)f(icialité , et en outre le bai H i âge du palais, la counétablie, rainirauté , la chambre des comptes, la cour des aides , la cour des monnaies , le Cbatelet , ele., avaient aussi leur juridiction, leurs officiers, et leurs attributions \ Mais ces institutions, surabondantes, inutiles, qui n'existaient que parce qu'elles avaient anciennement existé, ne servaient qu'à compliquer l'action administrative : leur attribution , vaguement limitée, donnait naissance à une infinité d entreprises des unes sur les autres, à d'interminables et ridicules conflits de juridiction, à de continuelles querelles de préséances; elles s'entravaient et se heurtaient sans cesse \
Les agents inférieurs , trop faiblement rétribués, remplissaient mollement leur devoir; et plusieurs vendaient la liberté aux criminels qu'ils s'étaient chargés d'arrêter. Partout régnait la confusion, le désordre, et un arbitraire révoltant. Tout marchait avec une difficulté , une lenteur qui favorisaient les attentats. Aussi Paris fut-il presque continuellement en proie au brigandage, aux séditions, aux abus les plus intolérables.
* Voyez ci-dessus , t. III , présente période, article Prisons de Paris. 3 Entre une infinité de preuves de cette vérité , je citerai celle-ci : Le 12 décembre 4 564, un avocat nommé Rusé, qui accusait Tanchou , lieutenant criminel de robe courte, d'avoir pillé la maison du sieur Lonjumcau , située auprès du Pré-aux-Clercs, pendant que les catholiques l'assiégeaient, lui envoya un huissier , qui , en vertu d'une ordonnance du prévôt de la counétablie, vint lui annoncer qu'il l'arrêtait prisonnier au nom du roi. Le lieutenant criminel se laissa conduire dans la prison du For-lEvêque. Alors, ce lieutenant demanda à voir la commission : dès qu'il vit qu'elle émanait du prévôt de la counétablie t il arrêta lui-même, au nom du roi, l'huissier qui l'avait arrêté. Le par lement ordonna bientôt après que le lieutenant criminel sortirait de For-1'Evêquc, et que l'huissier serait transféré aux prisons delà Conciergerie. Voila le prévôt delà counétablie en opposition avec le lieutenant criminel du Châtclct, et le parlement en opposition avec la counétablie. ( Mémoires de Coudé 3 loiiic 1 3 page 149. )
8 HISTOIXIE DE l'AUIS.
En \ 5âo , une bande de voleurs , appelés mauvais garçons , troupe de gens masqués, exerçaient dans cette ville, même en plein jour, des pillages que les autorités ne pouvaient réprimer : elle volait les bateaux sur la rivière, battait le guet, et, pendant la nuit, se retirait hors de Paris avec son butin.
A ces brigands se joignaient, dans le même temps, des aventuriers français, des bandes corses et italiennes , qui désolaient Paris et ses environs par des brigandages et des meurtres. Ces Groupes, mal payées, vivaient de vol , et les gendarmes du comte de Saint-Paul les imitaient. Ce ne fut qu'après qu ils eurent fait des ravages énormes qu'on parvint à s'en débarrasser.
Au mois de mai 15âo , on donna une nouvelle organisation au guet de Paris. On recommanda aux Parisiens de placer des lanternes allumées devant leurs maisons, comme on avait fait Tannée précédente ; et on établit un lieutenant criminel de robe courte , chargé de juger les personnes prises en flagrant délit.
En i 5^1, tous les environs de cette ville étaient dévastés par des gens de guerre et des vagabonds. Le prévôt de Paris se trouva sans force suffisante pour purger le pays de ces brigands. Il fallut recourir à des forces étrangères , qui n'arrivèrent que lorsque le mal était consommé.
En \ 54-8, la route d'Orléans, la plus fréquentée de toutes celles qui partaient de Paris , était infestée par des voleurs, qui se reliraient dans les profondes carrières des faubourgs Notre-Dame-des-Champs et de Saint-Jacques : le parlement , au mois de mai de cette année , ordonna aux habitants de ce faubourg d'établir un guet, remède inutile. Ce ne fut qu'en 1565 que de nouvelles plaintes à
ÉTAT CIViL. 9
ce sujet déterminèrent cette cour à faire clore l'entrée de ces carrières pendant les nuits et les jours de fêtes.
Les magistrats étaient aussi dépourvus de moyens pour maintenir Tordre au dedans de Paris qu'au dehors de cette ville.
Le 4- juillet 4 5^8, les écoliers se portèrent en armes contre l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, l'assiégèrent, firent des brèches aux'murailles du grand clos et des jardins , en brisèrent tous les arbres fruitiers , les treilles, etc.; ils firent de pareils dégâts dans la ferme de cette abbaye et même dans quelques maisons voisines , bâties sur le Petit-Pré-aux-Clercs, dont ils se prétendaient propriétaires. 11 paraît que l'abbé et quelques particuliers avaient envahi plusieurs parties de ce pré. Aucune force publique ne se présenta pour arrêter l'élan de cette jeunesse turbulente.
Ces écoliers ayant dévasté les propriétés de l'abbaye pendant la journée entière , se retirèrent , comme en triomphe , chargés des branches d'arbres qu'ils avaient rompues.
Les jours suivants, les écoliers continuèrent leurs dévastations à Saint-Germain-des-Prés ; et ne rencontrèrent point d'obstacles , si ce n'est celui que leur opposèrent les officiers ou serviteurs de cette abbaye. Le parlement ordonna , le 9 juillet, qu'il serait fait des informations \
Cette mesure n'empêcha pas les écoliers de se porter, en janvier Aok9 et en mai i'6'60 , sur les bâtiments de Saint-Germain-des-Prés , et d'y renouveler chaque fois leurs dévastations : on ne leur opposa que des menaces 2.
4 Jfisioirc de Paris } par Félibicn, lomc II, page -1025. 2 Idem, page \ 026.
Les habitants du faubourg Saint-Marcel, d'un côté,, et ceux des faubourgs Saint-Jacques et de Notre-Damedes-Champs , de l'autre, étaient entre eux dans un état de guerre continuelle. Ils se battaient , se mutilaient , rompaient les clôtures , dévastaient les propriétés. Le parlement n'a d'autres moyens à opposer que de défendre , le W octobre \ 552, les rassemblements , et de faire planter quatre potences dans le faubourg Saint-Marcel , et deux autres dans les faubourgs Saint-Jacques et Nolre-Damedes-Champs \
Les écoliers, les voleurs du faubourg Saint-Jacques, les habitants de ce faubourg , en guerre contre ceux du faubourg Saint-Marcel , n'étaient pas les seuls perturbateurs : des pages, des laquais, des ouvriers, des varlcts de boutiques, des clercs du Palais et du Chatelet troublaient aussi la tranquillité publique.
Ce fut inutilement que le parlement, par son arrêt de mars 4 551 fiBSS), « défendit à tous les habitants, var- » lets de boutiques, clercs du palais et du Chatelet, » pages et laquais , et à tous gens de métier de porter » bastons, especs, pistollez, courtes dagues, poignards, » à peine de punition corporelle 2; » les désordres continuèrent.
En juillet 1555, le parlement renouvela les mêmes défenses, et ajouta w\\e de fronder devant les Auguslins, c'est-à-dire de lancer des pierres avec la fronde 8.
Cette cour, toujours menaçante, toujours paralysée, rendit le 7 mars \ 555 (155^), contre les clercs de procureurs , palefreniers , laquais et autres serviteurs , un
1 Registres criminels^ registre cote 97, \A octobre -I 552. 3 Registres de la Tourncile criminelle, registre cote 96. ^ Idem, registre coté 09,
BTAT CIVIL. 1 I
arrêt qui leur défend de s'attrouper, de porter des armes, sous peine de la hart , et ordonne au bailli de faire planter deux potences dans la cour du Palais, où les contrevenants seront pendus , sans figure de proeès '.
On verra tous ces moyens comminatoires, inspirés par l'impuissance, se reproduire sans succès pendant plus duu siècle.
D'autre part, de nouveaux attroupements d'écoliers se manifestent; et Pierre Séguier, lieutenant criminel, est chargé, le 28 février iooG, de faire informer sur les débats qu ils ont commis au Pré-aux-Clercs 2.
On fait au parlement, au mois de mars suivant, de grandes plaintes contre le tumulte des écoliers : on ajoute que leurs attroupements sont tolérés par les juges :t.
Le parlement, ne pouvant se faire obéir, interroge les principaux des différents collèges, réclame la force armée dont le prévôt des marebands dispose , ordonne qu'il sera dressé une liste de tous les écoliers, et leur défend de loger dans les faubourgs : le tout fut inutile. Pour défendre leurs droits sur le Peiil-Pré-aux-Cleres, sur lequel les moines de Saint-Germain avaient fait bâtir quelques maisons, ouvert une porte, etc., les écoliers, évidemment excités par les principaux et régents de collèges, continuèrent à se faire justice par des voies de fait.
Au mois de mai i557, les prétentions des écoliers, et les moyens qu'ils employèrent pour les faire valoir, prirent un caractère très-sérieux. Le A2 de ce mois, ils affichèrent des placards tendant à former un attroupe -
1 Registres criminels du parlement, registre coté -i 00 } 7 mars \ 554 •
2 Idem, registre coté 101 , 28 février 1554 (1555).
3 Idem,
ment; ils se rendirent en armes au Pré-aux-Clercs, mirent le feu à trois maisons voisines de ce pré , et tuèrent un sergent qui se présentait pour les contenir.
Le lendemain , le parlement appelle à sa barre le recteur de TUniversité , l'interroge. Il répond par un long discours en latin.
Le 20, nouvel attroupement, nouveaux dégâts : le parlement fait encore venir le recteur de TUniversité, les principaux des collèges de Bourgogne, du Mans, de La Marche et de Justice. Le recteur interrogé répond qu'il a rassemblé TUniversité , et fait les remontrances nécessaires pour calmer Témeute, qu'il ne sait plus qiTy faire; qu'il n'est pas obéi; qu'il est même menacé. On lui demande pourquoi il avait donné à quelques habitants du Pré-aux-Clercs des billets de sauvegarde sous le scel de TUniversité et n'en avait point accordé aux autres , et s'il s'était fait payer pour délivrer ces billets. Il répond qu'un marchand drapier était venu lui demander un moyen pour préserver sa maison de la démolition , qu'il lui avait accordé un billet, ainsi qu'à d'autres, et que , quoiqu'on lui eût offert de l'argent , il l'avait refusé.
Le président annonce qu'il a écrit au roi pour l'informer de cette émeute, et lui demander une force armée pour la réprimer : il se plaint de ce que Ton méprise les arrêts du parlement; de ce qu'on affiche aux carrefours des placards et des libelles très-séditieux ; que la veille au soir , des écoliers en grand nombre ont démoli et abattu la barrière des Sergents , située près de la Croix des Carmes, avec menaces de mettre le feu en plusieurs autres endroits ; qu'ils ont commis d'autres excès et maltraité des sergents. Enfin le président ordonne au recteur,
KTAT CIVIL. l3
ainsi qu'aux quatre procureurs des Nations, de faire cesser l'émeute, sous peine d'être poursuivis comme responsables; de faire fermer les portes du collège dès six heures du soir, et clore leurs fenêtres basses avec des plâtres ou des grilles de fer; d'empêcher qu'on ne jette des fenêtres hautes, des pierres, tuiles et autres choses qui puissent offenser les ministres de la justice.
Galandius, principal du collège deBoncourt, mandé au parlement, s'excuse en disant qu'il n'est pas maître de ses écoliers : il les qualifie de petit peuple et iïimperita multitudo, et assure qu'ils lui veulent beaucoup de mal de ce qu'il n'autorise point leur insolence.
Le soir, le recteur de l'Université se présente encore au parlement : il a essayé d'assembler les principaux et régents des collèges: quelques-uns se sont rendus à son invitation , d'autres s'y sont refusés : il a présenté à ceux qui étaient présents l'ordonnance du matin ; ils n'ont pas voulu y obéir. Les écoliers du Plessis ont menacé de mettre le feu au collège de ce nom ; le principal s'en est évadé. Après cet exposé du recteur, le président lui commande d'assembler, le lendemain , l'Université aux Mathurins : le recteur répond qu'il ne sait plus que faire ; que les écoliers le menacent; il voudrait bien n'avoir pas été nommé recteur, etc.
-Le 26 mai, arrive au parlement une lettre du roi, datée de Villers-Cotterets , du aide ce mois, lettre menaçante, portant qu'il va faire avancer des troupes, dix enseignes de gens de pied et deux cents hommes d'armes, pour soumettre les écoliers et leurs complices; enjoint au parlement de faire publier, dans tous les carrefours de Paris , que défenses sont faites aux écoliers, régents et mar-
l4 HISTOIKE DE PARIS.
tinets \ de quelque nation qu'ils soient, et autres, de se rendre au Pré-aux-Clercs; «lequel pré, portent ees » lettres , de notre pleine puissance , nous avons pris et » mis, prenons et mettons en notre main, pour après en » faire et disposer ainsi que bon nous semblera. » 11 ordonne aux écoliers martinets de se mettre, dans six jours, en pension dans les collèges. Les écoliers séditieux et natifs des pays étrangers , contre lesquels la France était en guerre, sortiront dans quinze jours du royaume , sinon ils seront faits prisonniers, etc. Cette dernière précaution prouve que le roi soupçonnait ou avait la certitude que ces émeutes étaient suscitées par ses ennemis extérieurs.
Le lieutenant civil vint au parlement, et annonça que , la veille au soir, escorté de vingt à vingt-cinq hommes, il procéda à la publication d'un arrêt contre les écoliers ; qu'arrivé au carrefour de Saint-Côme, il fut forcé de s'arrêter, parce qu'on lui jeta quantité de pierres; qu'il put cependant pénétrer dans quelques collèges, et qu'il y lit treize prisonniers : comme il était neuf heures du soir, et qu il avait une faible escorte, il se retira. Les archers de la ville étaient absents; le chevalier du guet, menacé par un comte deCarman, refusa de se joindre à lui.
ITn des échevins est mandé au parlement : il s'excuse en disant qu'il s'était équipé pour escorter le lieutenant civil, mais qu il ne trouva dans l'Hôtel-dc-Ville qu'un très-petit nombre d'hommes armés. On voit ici avec quelle mollesse, quelle discordance procédaient les nombreuses administrations civiles et militaires de Paris.
Bientôt après , le roi fit clore de murailles le Pré-aux-
T On nommait martinets des écoliers oMernos.
ÉTAT CIVIL. l5
Clercs, et, les 5t mai et \ 2 juin , fit mettre en liberté les écoliers prisonniers, mais laissa dans les prisons ceux de leurs complices qui n'étaient pas étudiants \
Ainsi le Pré-aux-Clercs cessa pour quelque temps d'être le théâtre des exploits de la jeunesse des collèges; mais elle trouva d'autres lieux pour exercer sa turbulence.
Le -15 août suivant, les écoliers s'attroupèrent, sortirent par les portes Saint-Jacques et Saint-Michel , se répandirent dans les vignes voisines, et les ravagèrent sans obstacle. Ils continuèrent leur dégât pendant les jours suivants. Ces dévastations durèrent jusqu'au 20, et ne cessèrent que par lassitude ou par défaut d'objets.
Au mois de janvier Vo6S , ils vinrent attaquer des maisons du Pré-aux-Clercs. On eut beaucoup de peine à les empêcher de les démolir 2.
S'il fallait rapporter toutes les expéditions de cette jeu* nesse brutale et incivilisée , tous les mouvements séditieux des écoliers et de leurs professeurs, on composerait des volumes. On verra dans la suite les mêmes désordres et la même impuissance de les réprimer se maintenir jusque sous le règne de Louis XIV.
Les désordres étaient si fréquents, les moyens de répression étaient si faibles, que Charles IX se vit obligé, par un édit de janvier i 572, de créer un bureau de police. Mais ce bureau contrariait les attributions des autres tribunaux, blessait des intérêts, des amours-propres; il fallut y renoncer. Le roi , au mois de septembre de l'année suivante, supprima le bureau de police : il chargea le prévôt de Paris, son lieutenant, le prévôt des mar-
* Registres civils et manuscrits du parlement, aux 1 3, 2-1 , 22 , 24 , 25a 26, â\ mai, 4 2 juin 4557, 25 mai 1558.
" Histoire de Paris , par Félibien , lomtj II , page 4 058.
l6 HISTOIRE DE PARIS.
cbands et les échevins du soin de maintenir la tranquillité publique, qui continua à être troublée comme auparavant. Le gouvernement manquait de force et d'organisation ; les institutions féodales et royales étaient également vicieuses.
Ainsi, pendant cette période, la ville de Paris, sans cesse agitée par des militaires indisciplinés, par des vagabonds et des voleurs , par des pages et laquais , par des ouvriers et garçons de boutiques , par les écoliers et leurs régents , puis par les prédicateurs et les dissensions politiques et religieuses, fut, au-debors comme au-eledans de son enceinte, dans un état continuel de guerre et d'alarmes.
Population. Elle se composait, à Paris, de nobles, de gentilshommes, domestiques, pages , laquais, etc. , suivant la cour; de prêtres, dignitaires, desservants, moines, etc.; d'officiers de justice, présidents, conseillers, avocats du roi , avocats, procureurs, solliciteurs, huissiers; enfin de professeurs, écoliers, médecins, chirurgiens, libraires, tous membres de l'Université. Il serait difficile de déterminer le nombre de ces diverses classes de la population.
Quant à certains offices , l'ouvrage de Nicolas Froumenteau nous offre quelques données. Il nous apprend que, sous Louis XII, il n'existait dans le diocèse de Paris que quarante-huit à quarante-neuf huissiers ou sergents ; et qu'en i ocO , époque où il écrivait , il s'en trouvait plus de trois cents.
Le nombre des notaires , sous Louis XII , se montait , dans le même diocèse, à vingt-cinq ou trente ; et, sous le règne de Henri III, ce nombre avait plus que quadruplé.
i l'Aï CIVIL. 17
Le nombre des avocats était, sous ce dernier règne, dix fois plus grand que sous celui de Louis Xll \
Cet accroissement extraordinaire , opéré dans l'espace d'environ soixante ans, est dû à deux causes principales. Les rois de cette période, toujours assaillis par le besoin des ii 11a n ces, trouvèrent une ressource extraordinaire dans la vente des offices : ils en créèrent un très-grand nombre pour en retirer plus de profit. D'autre part , en 4560, aux états d'Orléans, il fut défendu aux prêtres d'exercer les fonctions de notaire, fonctions que depuis longtemps ils avaient envabies. Cette défense, qui multipliait les travaux des notaires laïques, dut aussi en multiplier le nombre.
La partie industrielle de la population de Paris était divisée en six corps de marchands ou métiers. Ce nombre varia : sous Louis XII , il était de cinq ; sous François 1er, il fut porté à sept : les changeurs , les drapiers, les épiciers, les merciers, les pelletiers, les bonnetiers et les orfèvres.
Les changeurs , qui , anciennement , habitaient les maisons bâties sur le Pont-au-Cbangc, et qui en furent chassés en 4534 , se trouvant, au commencement du seizième siècle , réduits à un très-petit nombre , cessèrent de faire corps. Les drapiers occupèrent alors le premier rang , et il n'y eut plus que six corps. En 4 585, Henri III érigea un septième corps , celui des marchands de vin; mais les autres corporations refusèrent de le reconnaître , et l'on ne compta dans Paris que six corps de marchands.
Chacun de ces corps était gouverné par des maîtres et syndics , formait une confrérie , avait un saint particulier
1 Secret des Finances, diocèse de Pari") page 103.
TOMF IV. a
l8 HISTORIE DE PARIS.
pour patron, des règlements, dont la plupart des articles présentaient des obstacles aux progrès de l'industrie, et des privilèges, qui , disputés par les autres corps , devenaient une source d'altercations. Ces corps avaient notamment la prérogative utile de porter le dais dans les cérémonies des entrées des rois et des reines. Ils dépensaient alors beaucoup d'argent pour s'habiller avec magnificence ; ils en dépensaient aussi pour leurs amples repas de corps. Ces règlements , ces repas , ces privilèges alimentaient la vanité et la débauche : le commerce , l'industrie , la morale n'y gagnaient rien.
Il existait à Paris une classe moins utile et plus dangereuse. Nicolas Poulain , dans son procès-verbal de Tan -1587 , dit qu'il se trouvait alors dans Paris « une grande » quantité de voleurs et gens mécaniques , qui passoient » le nombre six , voire sept mille { . »
Lorsqu'en 4 552 Henri II vint au parlement tenir son lit de justice, l'avocat-général Séguiër dit à ce roi que la ville de Paris contenait huit à neuf mille pauvres ; que ces pauvres étaient privés d'aumônes, parce que plusieurs riches, qui s'étaient engagés à fournir quelques petites sommes pour les soulager, refusaient de les payer2.
Six à sept mille voleurs , huit à neuf mille pauvres , offraient de puissants et effrayants moyens aux factions et aux perturbateurs de Paris.
On ne trouve dans les monuments historiques que des données très-insuffisantes sur la population générale de Paris. En î 555 , le prévôt des marchands et les échevins
* Procès-verbal de Nicolas Poulain , inséré dans le tome II, du Journal de Henri III , par l'Estoile, édit. de \74A, pa<*e 240.
8 Registres manuscrits de la Toumelle criminelle du parlement , registre coté 00, au 4 2 novembre 4o52.
ITAT CTVIT;. !()
délibéraient sur les moyens de fortifier cette ville. Pour fournir aux dépenses de ces fortifications, le prévôt proposa une imposition de cent sous sur chaque maison de Paris, et dit que, sur le pied de douze mille maisons, Pimpôt produirait 60,000 livres \
Aujourd'hui Paris contient plus de vingt-sept mille maisons et plus de neuf cent mille habitants. Si les maisons du règne de Henri II contenaient autant dhabitanis que celles du temps présent, et si le compte rond de douze mille maisons était exact , on pourrait, par une règle de proportion , obtenir un résultat approximatif; et ce résultat donnerait environ deux cent soixante mille habitants ; mais ce nombre est certainement trop fort ; et ces maisons ne peuvent servir de terme de comparaison, attendu que presque toutes, ne se composant que d'un rez-de-chaussée et d'un étage supérieur, n'étaient point aussi populeuses que les nôtres. Je crois m'éloigner peu de la vérité en accordant à la ville de Paris , pendant cette période , une population de deux cents à deux cent dix mille âmes.
Dans ce tableau de l'état civil , je ne dois pas omettre deux changements notables qui, dans le même temps, s'opérèrent en France dans le calendrier.
L'année, depuis longtemps, commençait à Pâques: Charles IX , par un édit de 4564 , fixa le commencement de l'année au \*T janvier; et Ton commença à exécuter cette ordonnance le 1er jour de janvier 1565.
On s'était déjà aperçu de la précession des équinoxes; et du dérangement qu'elle apportait dans les diverses époques de l'année; une correction dans le calendrier
* Histoire (le Paris % par Fi'libion , tomoIF, pa^e 4039,
était nécessaire et demandée. Plusieurs papes s'en occupèrent, et Grégoire XIII la fit exécuter. Après dix années de calculs de la part des plus habiles astronomes de ce temps , un nouveau calendrier, avec ses corrections, fut, en no8â, arrêté et publié par ce pape. Dix jours furent retranchés de cette année \
A Rome, le 5 octobre fut compté pour le 10 de ce mois.
En France, cette correction fut admise par lettrespatentes du 3 novembre 1582, qui ordonnent que le 40 décembre serait compté pour le 20 de ce mois.
Cette correction , qui n'est pas sans défaut , causa un grand dérangement dans les affaires publiques et dans les transactions particulières 2,
2 XIII. Tableau moral de Paris.
Pour ceux qui observent les révolutions des mœurs , les progrès de l'esprit humain et de la civilisation , cette période est une des plus intéressantes de celles dont j'ai parlé. La marche rapide des connaissances vers leur perfectionnement, l'alarme que cette marche répandit dans l'empire de l'ignorance et de la routine , les cris de désespoir que poussèrent les nombreux partisans des abus , des erreurs et des institutions de la barbarie , l'acharnement des persécuteurs , la constance héroïque des persécutés , la lutte longue et sanglante qui s'engagea entre la
* Voyez dans le Recueil des anciennes lois françaises, par MM. Decrusy et Isambert (page 51 8 , tome XIV) , l'ordonnance de Henri III, en forme de mandement, adressée aux prévôts des villes pour la réforme du calendrier. Le calendrier grégorien remplaça en France l'année julienne. (B.)
a Sur les vices de cette correction , on peut consulter Y Art de vérifier les dates , tome I; Dissertation sur les datej des Chartres, section 20 , page ~\.
raison et la sottise , entre la vérité et le mensonge , les lumières et les ténèbres , offrent un spectacle tour à tour pénible et consolant, qui intéresse et instruit tout à la fois.
Les mœurs s'épurent en raison de l'accroissement des lumières : je crois donc nécessaire de faire précéder le tableau moral de Paris , pendant cette période , par quelques notions sur les causes qui accrurent soudainement les progrès des arts, le goût des études et de la littérature en France.
Les savants de la Grèce , repoussés de leur patrie par les conquêtes des Turcs, se réfugièrent en Italie, et y furent accueillis. En même temps la guerre attira dans cette contrée une foule de Français qui purent profiter des connaissances que répandirent ces réfugiés : ces déplacements sont toujours favorables aux lumières , et funestes aux vieilles habitudes \ La publication , par la voie de l'impression, de plusieurs ouvrages de L'antiquité, que le temps avait respectés, la protection qu'à lenvi les uns des autres les souverains de l'Europe accordèrent aux littérateurs , aux savants et à leurs travaux , protection qui , chez la plupart d'entre eux, était moins l'effet d'un goût éclairé que de la mode , furent les prémices de la révolution qui , au seizième siècle , s'opéra dans les esprits.
François Ier fut de ce nombre : stimulé par le docte Guillaume Budé , il favorisa les lettres et les beaux-arts, attira dans Paris plusieurs savants étrangers , enrichit
1 Les paitisans de la routine et des vieilles opinions , les ennemi* des nouveautés, doivent soigneusement éviter les grands déplacements de population : les conquérants et les nations conquises ou à conquérir font toujours quelques échanges d'habitudes et d'opinions, et reçoivent presque autant qu'ils apportent.
2 2 HISTUIJIE DE PARIS.
sa bibliothèque de Fontainebleau dun nombre considé rable de manuserits , de livres imprimés 4, et fonda le collège de France. Les têtes en fermentation présageaient une explosion prochaine : ce roi la favorisa ; et de nouvelles lumières brillèrent en France. Mais elles contrariaient les vieilles institutions ; elles mettaient au jour leurs vices, apprenaient au public à les juger , et menaçaient les intérêts de tous ceux qui vivaient d'abus.
Ce roi , qui avait contribué à f extension des lumières, voulut ensuite en contenir le débordement. Sa tentative fut vaine et déplorable : les barrières que la barbarie et la routine opposaient aux progrès des sciences n'en furent pas moins brisées ; presque toutes les parties des connaissances humaines d'alors éprouvèrent l'heureuse iulluence de cette révolution.
Olivier de Serre, surnommé le Père de l'agriculture > communiqua au public les fruits de sa longue expérience et de ses méditations, dans un ouvrage intitulé le Ménage des champs , ouvrage qui , malgré les grands progrès de ce premier des arts , a mérité l'hommage des agriculteurs modernes qui en ont donné une édition nouvelle. La France est redevable à de Serre de la culture du mûrier blanc et de l'éducation des vers à soie.
Àmbroise Paré fut le père de Tart chirurgical, et ouvrit une carrière nouvelle aux jeunes étudiants. Malgré les progrès immenses de cet art , les ouvrages dAmbroise Paré ont encore Testime des savants 2.
Pour la première fois , en \ 555 , ianatomie lit des progrès , et nous en sommes redevables à Richard Hubert ,
1 Voyez ci-après Bibliothèque royale.
3 J'ai dit, dans l'article des Massacres de la Saint-Barthélemi , pourquoi Ambroise Paré échappa à ces massacres.
TAULE AL' MOKAL. '2 0
qui sollicita et obtint la permission de faire des démonstrations publiques sur le corps des hommes exécutés à mort par jugement des tribunaux, et sur ceux des personnes décédées à THôtel-Dieu.
Bernard Palissy , potier en terre , peintre en verre 9 auteur de plusieurs ouvrages sur la chimie , qui ont mérité d'être réimprimés de nos jours, pénétra assez avant dans les mystères de la nature pour en tirer des conséquences que le célèbre Buft'on n'a pas hésité d'adopter. 11 orna le palais des rois, et se montra supérieur à eux par son noble caractère '.
L'architecture etsurtoutla sculpture éprouvèrent d heureux changements : le genre grec prit laveur en France; et on le vit , pour la première fois , employé à Paris dans la construction du Louvre et ensuite dans celle des Tui* leries. Pierre Lescot, architecte du premier de ces palais; Androuet du Cerceau, celui du second2, surent reproduire les belles formes de l'antique , s ils n'en atteignirent pas toute la pureté. Jean Goujon orna ce palais des gracieuses et admirables productions de son ciseau. Ce sculpteur n'a pas été surpassé.
Amyot traduisit Plutarque ; et sa traduction , quoique
4 Henri III dit à Palissy, qui professait la religion réformée , qu'il serait contraint de le livrer à ses ennemis. Pous m'avez dit plusieurs fois , sire, repondit Palissy, que vous aviez pitié de moi; mais j'en pitié de vous qui avez prononcé ces mots : Je suis coriTRAiisT. Ce n'est pas parler en roi. Moi , je vais vous apprendre le langage royal: les guisarts , tout votre peuple, ni vous ne me sauriez contraindre à fléchir les genoux devant des statues.
2 Androuet du Cerceau joignait à la ferveur d'un protestant la noble fierté du talent. Il quitta la cour et la France , renonça à de nombreux avantages , à la faveur du roi , à des promesses magnifiques , à la construction de plusieurs édifices , et notamment à sa propre maison, « qu'il avait, dit TEstoile, nouvellement » bâtie avec un grand artifice, au commencement du Pré-aux-Glcrcs , plutôt que » d'être contraint dans l'exercice de sa religion. »
24 UISTOlltE DE PARIS.
dans un style vieilli , est encore recherchée : elle a obtenu de nos jours plusieurs réimpressions.
Michel de Montaigne composa et publia , pendant cette période, ses Essais. Nul Français, avant lui , n'avait pénétré si avant dans les replis du cœur humain , et n'en avait , avec autant d'originalité et de précision , dévoilé les secrets.
Cet écrivain ; dont le nom } après l'intervalle de plus de deux siècles , s'est conservé dans tout son éclat, et sera immortel comme ses œuvres , est un des plus glorieux enfants de cette révolution du seizième siècle.
Les théâtres de Paris, qui, avant cette époque, n'avaient offert aux spectateurs que des mystères, des soties, des moralités, des farces , s'ennoblirent en quelque sorte, par des tragédies, compositions informes, mais qui naissaient pour être perfectionnées.
Clément Marot prouva que la poésie suivait la marche progressive des autres connaissances humaines. Par ses grâces naïves , par la iinesse de ses pensées , il a survécu à tous les poêles ses contemporains.
Rabelais, sous le voile d une burlesque allégorie, traçant les mœurs de François 1er et de Henri 11 , a produit un ouvrage original , où , à travers des contes ridicules , des plaisanteries aujourd'hui indécentes, et des expressions grossières , en usage dans ces cours, il montre une raison exercée et une profonde érudition.
Les Etienne , savants imprimeurs , honorèrent la ville de Paris, leur patrie, par leur savoir, par des éditions soignées et des ouvrages de leur composition.
On essaya d'établir à Paris , sous Charles IX , une Académie de deux sciences : la poésie et la musique. Les lettrespatentes qui autorisaient cet établissement furent , le k de-
cerrtbre 4570, présentées au parlement qui , sans doute, refusa de les enregistrer \
Mais est-ce au milieu des persécutions , des bûchers dévorants, des massacres, de toutes les horreurs des guerres civiles , que les lettres , les arts et les sciences peuvent prospérer?
Néanmoins le mouvement des esprits était si fort que , malgré une infinité d7entraves, de périls et de malheurs, les connaissances humaines tirent des pas assez rapides vers leur perfectionnement.
La terreur qu imprimaient les horribles persécutions que les rois de cette période exercèrent contre les partisans des nouvelles opinions nuisit aux artistes , aux savants , aux littérateurs, mais ne porta que de faibles atteintes aux lettres, aux arts et aux sciences.
Ces rois , qui se montraient si zélés pour leur religion, attachés aux anciennes pratiques du culte, avaient-ils des mœurs exemplaires, un plan de conduite tracé par la raison et l'équité ? C'est ce que je vais examiner.
Le vice le plus exécré dans toute la société , le vice qui imprime le plus profondément des sentiments d'horreur, est celui de la cruauté. François 1er, Henri II, Charles IX, Henri 111 , se sont montrés presque aussi cruels que Néron, Caligula et autres monstres de l'antique Home.
Comme ces empereurs , ils ont mêlé des fêtes pompeuses à d'affreux supplices; comme eux, ces rois de France unissaient a leur luxe» ruineux pour le peuple,
4 Registres manuscrits du parlement , au h décembre 4 570.
Henri II favorisait les musiciens : il accorda , en 4 556 , à Lambert, joueur de violon , à l'occasion de son mariage avec une demoiselle, la terre et seigneurie de la ville de Ganriat en Auvergne; cette seigneurie dépendait de son domaine. Le parlement réfuta d'enregistrer les lettres-patentes.
à leurs exploits sanguinaires , la plus impudente débauche : corrompus , ils devenaient corrupteurs ; et leurs exemples, pris pour modèles par les courtisans , et reproduits par ceux-ci , corrompaient à leur tour les classes intérieures, malheureusement trop enclines à imiter les vices embellis par le prestige des richesses et du pouvoir.
Brantôme, l'apologiste de toutes les dissolutions } raconte qu'il eut, à Fontainebleau , un entretien avec un grand prince, qui, après avoir fait l'éloge de François Ier, « blasma fort ce roi de deux choses , dit-il , qui avoient » apporté plusieurs maux à la cour et en la France, non- » seulement pour son règne , mais pour celui des autres )> rois , ses successeurs : Tune , pour avoir introduit en la » cour les grandes assemblées , abords et résidence or- » dinaire des dames; et l'autre, pour y avoir appelé, » instalé et arresté si grande al'iluence de gens d e- » glise 4 . »
Brantôme justifie lintroduction des dames à la cour , en disant qu'elles n'étaient pas comme celles qu'IIéliogabale réunit dans son palais à Rome , mais des dames de maison, des damoisclles de réputation: « que si elles fa- » vorisoient quelques fois leurs amants et serviteurs , le » roi nen pouvoit être blasmé. Je voudrois savoir qu'es- » toit-il plus louable au roi , ou de recevoir une si hon- » nés te troupe de dames et damoiselles en sa cour , ou » bien de suivre les erres,(les usûges) des anciens rois du
» temps passé , qui admettoient tant de p ordinaire-
» ment en leur suite, desquelles le roi des ribauds
» avoit charge et soin de leur faire despartir quartier et
1 Brantôme, discours ïo, François Ier. tome V. page 220 , édit. de 478S.
TAULfcAl) MOUAL. 27
u logis , et là commander do leur faire justice si un leur » faisoit quelques torts. »
Pour justifier encore François 1er d'avoir introduit les femmes des nobles à la cour, Brantôme fait aussi valoir cette considération, que ces dames et demoiselles ne sont point atteintes d'une maladie honteuse , qui faisait de grands ravages alors, et que ces dames , étant très-nettes et saines , au moins aucunes (quelques-unes), ne pouvaient communiquer cette maladie aux gentilshommes de la cour, comme faisaient les prostituées des lieux de débauche.
Le prince , sans doute peu satisfait des raisons de Brantôme , lui répond et soutient que les dames de la cour diffèrent très-peu de ces prostituées dont il a parlé. « S'il « n'y eût eu que ces dames de cours qui se fussent dé- » bouchées , c'eût été tout un (c'eût été égal), mais elles » donnoient tel exemple aux autres de la France que, se » façonnant sur leurs habits, leurs grâces, leurs façons, » leurs danses et leur vie, elles se voulaient aussi façon- » ner à aimer et à paillarder \ »
Brantôme réplique au prineequ'avant le règne de François Ier il existait des femmes qui faisaient un métier de la prostitution par toute la France, et qu'il yen avait « de » grandes, moyennes, petites, communes, aussi bien » en leurs pays et maisons qu'ailleurs 3. »
Ainsi voilà , dans cette discussion , par l'un et l'autre
1 L'auteur de l'ouvrage intitulé la Fortune de la Cour juge de même, t Fran- » cois Ier, dit-ilj s'apprivoisant avec des dames, les fit devenir plus hardies ; et, » par son exemple, rendit la cour premièrement desbordée; puis, par une ma- » nière de contagion , faisant couler ce venin dans les villes , et le respandant » jusque dans les maisons particulières, gasta et corrompit les mœurs publiques.» {Fortune de la Cour, liv. 2 , page 568 , édit. de M\o.)
2 Brantôme , discours 45 , François Ier, édit. de <788i (. V, pag. 22<, 222;
interlocuteur , les dames de la cour assimilées aux femmes publiques. Ces dames, que Brantôme qualifie de tres-honnestes , lors même qu'il décrit leurs actes de libertinage, servaient évidemment, au moins pour la plupart, aux plaisirs du roi et ensuite à ceux de ses courtisans. On en trouve des preuves nombreuses dans cet auteur. Je vais en rapporter quelques-unes , en prévenant le lecteur délicat de se prémunir contre les paroles grossières de cette citation ; paroles qu'il faut produire pour faire connaître les mœurs et le style des courtisans du seizième siècle, dont Brantôme se piquait d'être un des plus polis. Les paroles et les choses de cette citation contribuent à rendre plus exact le tableau des mœurs de ce temps.
Après avoir exposé les galanteries ou débauches de quelques rois de France, il ajoute : « Le roi François 1er, )> aima fort aussi, et trop : car, étant jeune et libre, sans » différence il embrassoit qui Tune qui l'autre ( comme » de ce temps tel nétoit pas galant qui ne fust putas...) » indifféremment ; dont il en prit la grande vérole , qui » lui avança ses jours, et ne mourut guère vieux... Après » s'être vu échaudé , et mal mené de ce mal , avisa que, » s'il continuait cet amour vagabond, qu'il serait encore » pris, et , comme sage du passé, advisa à faire 1 amour » bien galamment; dont, pour ce, institua sa belle cour, » fréquentée de si belles et lionnes tes princesses, grandes » et damoiselles, dont ne fit faute: que pour se garantir de » vilains maux, et ne souiller son corps plus des ordu- » res passées , s'accommoda et s'appropria d'un amour moins sallauJ , mais gentil , net et pur. »
Ce qui suit ne laisse pas d'incertitude sur la nature de cet amour gentil, net et pur. Brantôme nous apprend qu'il prit pour sa principale maîtresse mademoiselle d'Helly ,
TABLEAD MORAX. QC)
qu'il ma depuis duchesse d'fclampes ; laquelle, quoiqu'il lui prodiguât les dons et les richesses , dit-il , ne lui tint pas fidélité , comme c'est le naturel des dames qui font profession d'amour. « 11 ne s'y arrètoit pas tant , » ajoute-t-il , qu'il en aimât bien d'autres... 11 les aimoit » par discrétion et modérément ; quand il en avoit à faire, » en prenoit à ses repas comme d'autres viandes de son » dîner et de son souper. Bien leur donnoit et élargis- » soit-il ses libéralités ; car toute femme d'amour, soit pe- » tite, soit grande, aime qu'on lui donne. Aussi est-il » raisonnable qu'un bienfait se paye par un autre1. »
Ainsi voilà François 1er entouré de dames, de princesses , duchesses , etc., non comme un sultan dans son sérail, mais, ce qui est pis, comme un roi au milieu d'une cour convertie en lieu de débauche. 11 ne se fait pas faute de ces femmes d'amour, il les prend quand il en a affaire, en change à son gré ; il les paie ; elles reçoivent le prix de leurs complaisances ou plutôt le salaire de leurs prostitutions.
Voici encore une similitude entre cette cour et un lieu de débauche. François Ier, atteint d'une maladie vénérienne , n'en guérit jamais , puisque cette maladie le conduisit au tombeau. Dans cet état, il dut la communiquer à presque toutes les femmes de sa cour, comme il la communiqua à son épouse. Brantôme déclare assez positivement que les dames de cette cour n'ent furent point préservées , lorsqu'il dit qu'elles étaient très-nettes et trèssaines , au moins quelques-unes, c'est-à-dire que le plus grand nombre ne l'était pas.
Le langage, à la cour magnifique de François Ier, cor-
1 Brantôme, discours Oi , Henri II, édit. de 4 788 , tome V, page 329.
respondait, comme on vient de le voir, aux mœurs des princes et courtisans de cette cour. On y parlait comme parle Rabelais dans son Gargantua et dans son Pantagruel; comme Brantôme dans ses Dames galantes, etc., écrivains qu'aujourd'hui on ne peut plus lire en bonne compagnie, et qu'on ose à peine citer. On jurait à cette cour comme on jure dans les cabarets : chaque roi , chaque grand seigneur avait son juron habituel4.
La cour de France , sous les règnes des autres Valois, fut à peu près la même que sous François 1er. Son fils, Henri 11, dominé par sa maîtresse, Diane de Poitiers, paraît avoir été un peu contraint dans ses débauches par cette femme dominatrice , et issue dune famille illustrée par ses débordements. Celte femme hautaine, ennemie furieuse des protestants, excitée par le cardinal de Lorraine , qui avait , dit-on , part à ses bonnes grâces, poussa Henri 11 à persécuter ces sectaires , dont il fit brûler vils un très-grand nombre, pendant tout lecours de son règne.
Ces cruautés catboliques n'empêchèrent pas le libertinage d'être en vogue à la cour; on s'y livrait sans pudeur; et Brantôme est notre garant.
Sous Charles IX , on poussa encore plus loin le catholicisme et la débauche : on fst les massacres de la Saint- Bartliélemi , et Catherine de Médicis prostituait les lionnestes dames et damoisclles de la cour, et les faisait servir à
* Brantôme nous a conservé , dans ces quatre vers , les jurons de quatre rois :
Quand la Vasque-Dieu décéda Louis XI.
Var-lt-JouT-Dleu lui succéda Charles VIII.
le Diable m'emporte s'en tint près. . . Louis XII.
Foi de gentilhomme vint après François Ier.
{Discours 45, tome V, p. 4 81 .)
Charles ÏX jurait par le Sangdieu , par la Mortdieu ; tous ses successeurs ont juré , et Louis XIV jurait eacore dans sa jeunesse , a l'exemple de ses courtisans ; mais il rougit de cette hab:tude grossière, et parvint à la surmonter.
TATU,r.AU MORAT.. 3i
sa politique. Leurs charmes étaient des pièges que cette reine tendait aux princes et seigneurs qu'elle voulait tromper, dominer ou attacher à ses intérêts. C'est dans ce motif quelle arriva à la cour du roi de Navarre, escortée de ses plus belles filles , et qu'elle livra à ce roi la demoiselle du Rouet , fille de Louis de La Béraudière de La Guiche , dont ce prince eut un enfant \ Elle fournit au prince de Condé Isabelle de Limeuil , qui , en 4 5G4 , accoucha d'un enfant mort. Ces filles déshonorées , que depuis on a nommées filles ou dames d'honneur , étaient au nombre d'environ deux cents. Brantôme a donné la liste de leurs noms , qui appartiennent aux familles les plus illustres de France , selon les généalogistes.
En 4577, Catherine de Médicis mit encore enjeu les charmes et les talents de ces jeunes dames; Henri II f donna , le 45 mai , à son frère et autres seigneurs qui l'avaient accompagné au siège de La Charité, un festin dans le château du Plessis-les-Tours. « Les dames, dit TEstoile, » y parurent vestues de vert, en habits d'iiommes, à » moitié nues , et ayant les cheveux épars comme épou- » sées , furent employées a faire leur service , et y furent » tous les assistants vestus de vert : pour quoi avoit été » levé à Paris pour 60,000 francs de drap de soie verte. »
Quelques jours après , Catherine de Médicis donna une pareille fêle au château de Chenonceau , où figurèrent aussi les* filles de sa cour vêtues de damas de deux couleurs 2.
Brantôme parie souvent de ces dames , demoiselles ou
4 Anecdotes des reines de France, tome IV, Catherine de Médicis, pa^e 588. Cet enfant, connu sous le nom de Charles de Bourbon , fut fait archevêque de Rouen : c'était un pauvre homme , quoique bâtard.
a Journal de Henri III. tome Tï, pap.e 205 , édit, de -1744.
filles de la cour avec l 'enthousiasme d un amateur passionné. Elles étaient à ses yeux des femmes célestes, des divinités ; mais ce qu'il en raconte prouve quelles daignaient souvent s'humaniser , et restaient sur la terre pour y recevoir les fréquents hommages des mortels. « Toute beauté y abondoit , toute majesté , toute gentil- » lesse , toute bonne grâce , et bien heureux aussi qui en » pouvait échapper, et je vous jure que je n'ai nommé » nulle de ces dames ou damoiselles qui ne fussent fort » belles, agréables et bien accomplies, et toutes bastantes » pour mettre le feu par tout le monde. Aussi , tant quelles » ont été en leur bas âge , elles en ont bien brûlé une » bonne part , autant de nous autres gentilshommes de » cour que d'autres qui sapprochoientde leurs feux... Je » parle d'aucune desquelles j'espère faire de bons contes » dans ce livre... le tout se couvrira sous le rideau du » silence de leurs noms1... Elles avoient leur libérale » arbitre , pour être religieuses, aussi bien de Vénus que » de Diane, mais que (pourvu que) elles eussent de la » sagesse , de 1 habileté et savoir, pour se garder de len- » flure du ventre2. Cette reine (Catherine de Médicis) , » faite de la main de ce grand roi François 1er, qui avoit » introduit cette belle et superbe bombance, n'a voulu » rien oublier ni laisser de ce qu'elle avoit appris, mais » l'a voulu toujours imiter, voire surpasser, etc.3. »
Ainsi Catherine ne changea rien , ajouta plutôt aux désordres établis par François 1er. 11 est impossible de douter de l'extrême libertinage de ces belles et honnestes dames ou damoiselles ou filles de la cour, lorsqu'on a lu les
* Brantôme , Catherine de Médicis , édit. de -1788 j tome II , page 308. 2 Idem , page 305.
?> Idem , page 3H.
TABLEAU MORW.. 33
bons coules qu'on a laits Brantôme. Les scènes de luxure que ce vieux courtisan a complaisamment décrites ressemblent à celles que pourraient offrir les annales d'un lieu de débauche4.
Une de ces demoiselles composa et lit jouer dans la salle de Pliôtcl de Bourbon une pièce de théâtre , intitulée le Paradis d'Amour; pièce très-obscène si Ton en juge par la manière mystérieuse dont en parle Brantôme. Elle fut jouée à huis clos, sans spectateurs, par trois acteurs et trois actrices , parmi lesquels on comptait un prince, une de ses maîtresses , un grand seigneur qui jouait avec une grande dame de riche matière, dit Brantôme ; ce qui , dans sa manière de parler, signifie une princesse. Le troisième couple se composait d'un gentilhomme et d'une lille de la cour, auteur de la pièce , qui , « certes , toute » fille qu'elle étoit , ajoute-t-il , joua aussi bien ou possible » mieux que les mariées : aussi avoit-elle vu son monde » ailleurs qu'en son pays2. »
Ce fut au milieu de cette corruption que François 1er finit ses jours , que vécurent Henri II , Charles IX , Henri III; mais ce dernier roi se distingua de ses prédéces-
1 Ces bons contes se trouvent répandus dans presque tous les Traités de Brantôme,; mais ils abondent notamment dans les suivants :
4° Sur les dames qui font l'amour, et principalement sur les cocus, et de leurs diverses espèces ;
2° Sur le sujet qui contente le plus en amour : ou le toucher, ou la vue , ou la parole;
5° Sur la beauté de la jambe , et de la vertu qu'elle a ;
4° Sur les femmes mariées, les veuves et les filles • savoir desquelles les unes sont plus portées a l'amour que les autres ;
5° Sur aucunes dames vieilles qui aiment autant à faire l'amour que les jeunes , etc.
a Brantôme, de l'Amour des filles , discours 4, art* 2 , tome III , page 503.