TOME IV
seurs par ses «jouis efféminés , et surtout par sos débauches ultramontaines. Son règne fut celui des mignons.
L'infamie qu'avaient encourue les dames et les jeunes filles de la cour s'étendit, pendant ce dernier règne, sur les jeunes courtisans , qui , plus méprisables quelles , se livraient avec leur maître aux plus dégoûtants excès de la débauche.
Henri 111, doué du talent de la parole, qui quelquefois avait montré du courage , s'amollit tellement dès qu'il fut roi , qu'on lui vit pivndre toutes les affections, tous les goûts dune femme faible et coquette. La nuit, il se couvrait les mains de gants, et le visage d'une toile préparée , afin de conserver la blancheur de sa peau. 11 teignait en noir ses cheveux roux, se frisait, se fardait le visage de blanc et de rouge , se peignait les sourcils; il était coiffé a peu près comme les dames de sa cour, etc. f; il s'habillait en femme, ouvrant son pourpoint, découvrant sa gorge, (I y portant un collier de perles avec trois collets de toile 2.
ïnstigués par une dame on révoltés de ces excès, deux cour lifarts , Saint- Luc et Joyeuse, pour déterminer Henri 111 à renoncer à ses crapuleuses habitudes, eurent recours à un stratagème , qui , quoique peu nouveau , opéra quelques changements dans la conduite de ce roi. Ils employèrent une sarbacane d'airain, dont une, extrémité fut fixée près du chevet de son lit, et l'autre dans
4 Description dé File des Hermaphrodites [Journal de ï'Esioih , tome IV, pièce première). Cet ouvrage parut en 1605. L'auteur, Thomas Artu?, y peint la coquetterie , la toilette recherchée du roi et ses goûts impurs. Henri IV voulut connaître ce livre, qui se vendait fort cher, et se le fit lire, c Encore, dit l'Fsn toile , qu'il !e trouvât un peu libre et trop hardi , il ne voulut pas qu'on re- 3 cherchât l'auteur , faisant conscience , disoil-il, de fascher un homme pour » avoir dil la vérité. » (Journal de Henri If, avril 4 603.)
' Journal de Henri ///, au 24 février \ 377,
une pièce voisine. Lorsque Henri III fut couché , et parut endormi, l'un d'eux , parce tuyau , qui donnait à sa voix un caractère étrange , fit entendre au prince des avis menaçants . lui annonça un châtiment terrible s'il ne renonçait promptemcnt à ses dissolutions.
Le lendemain matin, Saint-Luc vint, d'un air épouvanté, dire au roi que pendant la nuit un ange irrité lui était apparu, et lavait menacé de la colère de Dieu s'il ne changeait de conduite.
Henri 111 , à ce récit , lui raconta avec effroi les paroles terribles qu'il avait distinctement entendues pendant la nuit.
Cette fourberie fit une profonde impression sur l'esprit faible de ce roi ; au moindre coup de tonnerre , il se cachait sous un lit ou dans les caves les plus profondes du Louvre. Quoique ses mignons , étonnés du changement opéré dans la conduite de Henri III , eussent recherché , découvert et dénoncé à ce prince la supercherie de Saint-Luc , et obligé celui-ci à prendre la fuite et à se retirer dans son gouvernement, le coup était porté: l'impression ne s'effaça point \ Le roi ne renonça pointa ses vices; mais, ce qui était plus facile, il se livra à ce qu'on nommait alors la religion , c'est-à-dire aux superstitions les plus ridicules.
Jl institua , en mars \ o85 , une confrérie de pénitents ; et , sans gardes , sans distinction , vêtu d'un sac de toile , le chapelet et la discipline pendus à sa ceinture , il assista à une procession composée de confrères pareillement
1 Histoire de de Thou , lîv. 74 ; et les restitutions do ce livre de la traduction , t. VIII, p. 74 2. — Histoire de Daubignéf t. II, liv. A> chap. 5. — Confession de San ci , chap. 7, p. 224, et les notes de Le Duchatt sur ce chapitre, p. 245. tt Journal de Henri lll % t. V. «SJit. de 4744.
vêtus. Une pluie abondante l'accueillit pendant cette dévote cérémonie , et Ton fit à ce sujet le quatrain suivant :
Après avoir pillé la France , Et tout son peuple, dépouillé, N'est-ce pas belle pénitence , De se couvrir d'un sac mouillé?
Henri III devint pour toutes les personnes raisonnables un objet de risée et de mépris; et les prédicateurs de la ligue profitèrent de cette dévote équipée pour déclamer contre lui \
Quelques jours avant cette procession , le roi avait parcouru les rues de Paris en masque avec ses mignons , avait commis mille insolences, rodant de maison en maison, «faisant, ditTEstoile, lascivités et vilenies avec » ses mignons, frisés, barclachés et fraisés, jusqu'à six » heures du malin 2. »
Henri III ne borna pas sa dévotion aux confréries et aux processions de pénitents. Crédule par peur , il fit venir de Rome des chapelets bénits , des grains bénits ,
1 Voici ce qu'on lit dans le Journal de l'Estoile : a Le dimanche 27 mars (1585), » le roi fit emprisonner le moine Poncet, qui prechoit le carême à Notre-Dame, » pour ce que, trop librement, il avoit presché, le samedi précédent, contre » cette nouvelle confrérie , l'appelant la confrérie des hypocrites et des athéis- » tes ; et qu'il ne soit vrai, dit-il en ces propres mots : — J'ai été averti de bon » lieu qu'hier au soir, vendredi , jour de la procession , la broche tournoit » pour le souper de ces bons pénitents , et qu'après avoir mangé le gros cha- » pon , ils eurent, pour collation de nuit , le petit tendron, qu'on leur tenoit v tout prêt. Ah! malheureux hypocrites , vous vous moquez donc de Dieu, » sous le masque , et portez pour contenance un fouet à votre ceinture : ce » n'est pas là, de par Dieu, où il le faudroit porter; c'est sur votre dos et j> vos épaules, et vous en étriller très-bien; il n'y a pas un de vous qui ne l'aie » bien gagné. » (Journal de Henri III, tome I , page 592.)
2 Journal de Henri III , tome I , page $87.
TAr.LEAU MORAL. Oy
qu'il distribua à tous ses confrères du cabinet , c'est-à-dire à ses mignons; il faisait intervenir, comme des amulettes et des préservatifs contre de honteuses maladies, ces objets de dévotion dans les actes les plus sales de ses débauches. Si Ton en croit un passage de la Confession de Sanci, que les convenances me défendent de citer entièrement, il se pratiquait dans ce cabinet du roi des profanations plus révoltantes encore. Aux chapelets et aux grains bénits, on ajoutait des messes célébrées sur le lit même de la plus effrénée luxure , on plaçait des reliques révérées sur le dos de ces infâmes acteurs, qui se purifiaient entre eux avec de l'eau bénite, et s'en donnaient des clystères !.
Je n'oserais affirmer la vérité de ces faits parce qu'ils sont avancés par un écrivain protestant, suspect de partialité, par d'Aubigné, grand-père de madame de Maintenon; mais j'ai lu tant d'autres faits aussi étranges, et qui, rapportés par des protestants, se trouvaient confirmés par les plus graves autorités ; j'ai vu tant de preuves du mélange de la magie avec le catholicisme , que je n'oserais pas non plus dire que ces faits sont des mensonges.
La Mole , un des courtisans de ce roi, qu'on nommait le baladin de la cour, et dont le libertinage était passé en proverbe, chéri des dames parce qu'il se montrait, dit l'Estoile, meilleur champion de Vénus que de Mars, entendait quatre, cinq, jusqu'à six messes par jour. Jl fut, en io74-, décapité à cause de ses succès galants
1 Confession de Sanci; Journal de l'Estoile, t. V, p. 225. L'Estoile nous apprend que Ucnrilll portait à sa ceinture, en 1588, un grand chapelet, garni de lètei tic mort , dont ou ;o moquait j il dirait en le montrant : Voila le Jouet de mes livreurs.
38 HISTOlllE DE PARIS.
auprès de la reine Marguerite. Après son exécution , on trouva sur son corps une chemise de Notre-Dame de Chartres, qu'il portait ordinairement; et dans son hôtel, une figure de cire fabriquée par Cosme Ruggieri , magicien de la reine-mère \
Dans la branche des Valois , il ne faut point chercher des exemples de probité , de bonne foi , ni la religion des serments. François 1er emprunte à la ville de Paris des granges de l'arsenal , donne sa parole qu'il les restituera au plus tôt; il viole s*i promesse. Ses successeurs l'imitèrent; et les massacres de la Saint-Barlhélemi n'ofirent-ils pas , de leur part , la preuve la plus manifeste de leur perfidie et de leur penchant à violer leur serment?
Aucune considération humaine n'arrêtait les passions de ces princes; le meurtre, le vol, tous leurs crimes étaient considérés comme des actes légitimes.
« En septembre -1575 , j'ai vu nos trois rois, celui de » France, celui de Pologne, celui de Navarre; ils man- » dèrent à Nantouillet , prévôt de Paris , qu'ils vouloient » aller prendre la collation chez lui , comme de fait ils y » allèrent , quelques excuses que sût alléguer Nantouillet » pour ses défenses. Après la collation , la vaisselle » d'argent de Nantouillet et ses coffres furent fouillés , » et disoit-on dans Paris qu'on lui avoit volé plus de » 50,000 livres, et qu'il eût mieux lait , le bon homme, » de prendre à femme la Châteauneuf , fille de joie du » roi de Pologne, que de l'avoir refusée2; qu il eût
1 Mémoires pour servir a L'Histoire de France, par l'Estoilc, t. I, p. 65, 66 , édition de \ 744.
3 Renée do Ricux Châteauneuf , Bretonne, était une des nombreuses /Z/Zes ou suivantes de la reine-mère j le roi, qui eu était rassasié, voulait que Nantouillet
TABLKA.U MORAL. 3()
» mieux fait aussi vendre sa terre au due de Guise, que » de se laisser ainsi piller à de si puissants voleurs '. »
11 est vraisemblable que Nanlouillcl, homme très-violent, opposa à ees trois rois et à leur suite de la résistanee. Sauvai dit que ces princes faillirent à y être tués12.
Le roi de Navarre , qui participa à celle honteuse action j pouvait donner pour excuse sa jeunesse, le peu de liberté dont il jouissait à la cour de Charles IX, et la mauvaise compagnie qu'il était forcé d'y fréquenter.
Le lendemain, le premier président du parlement se présenta devant le roi, et lui dit que tout Paris était ému par la nouvelle du vol commis chez Nantouillel; qu'on répandait que sa majesté était un des voleurs, mais que plusieurs croyaient qu'elle n'avait agi de la sorle que par
plaisanterie. CharlcsIX répondit en jurants D.... qu'il
n'en était rien ; que ceux qui le disaient en avaient menti. Alors le président répliqua qu'il ferait informer contre les auteurs du vol, et qu'ils seraientpunis. Non, non, dit le roi,
l'épousât. On volt ici comment il se vengea de son refus. II voulut la faire épouser à François de Luxembourg, et que le mariage se conclût aussitôt la proposition faite; Luxembourg demanda huit jours pour s'y décider; le roi lui en accorda trois, pendant lesquels il s'échappa furtivement de la cour. Dans la suite elle épousa Philippe Altovity, seigneur de Castellane, qu'en 4 577 elle tua de sa main. [Journal de Henri III ', tome I, pages -121, 217.)
4 L'hôtel de Nantouillct, pillé par ces trois rois, était silué sur le quai des Augustins ou de la Vallée, à l'angle oriental de la rue des Gramls-Augustins. Il portait, en 4VJ0 , lorsque l'archiduc Philippe d'Autriche vint y loger, le nom d'hôtel de Cléricu. François Ier, en V6\ 5, le donna au cardinal Duprat , grandpère du sieur de Nantouillct.
Cet hôtel était vaste, et portait le nom àWiotcl d' Hercule, parce qu'en dedans, comme à l'extérieur, on voyait des peintures représentant les travaux de ce demi-dieu. Depuis , on construisit sur cet emplacement l'hôtel de Nemours , qui lut démoli en 1 G7 1 , lorsqu'on ouvrit la rue de Savoie,
3 Antiquités de Paris, tome II, page l-ïi).
ne vous en mettez pas en peine; dites seulement à Nantouillct qu'il aura trop forte partie s'il en veut demander raison \
Les rois de France de la branche de Valois corrompirent jusqu'aux beaux-arts, qu'ils rendirent complices de leurs dépravations. Plusieurs maisons royales étaient ornées de tableaux , de peintures, de tapisseries, de sculp-tures, qui représentaient des scènes alarmantes pour la pudeur des uns , et propres à enflammer les désirs des autres. Le château de Fontainebleau était rempli de ces objets indécents. « On y voit, dit Sauvai , des dieux , des » hommes , des femmes et des déesses qui outragent » la nature, et se plongent dans les dissolutions les plus v monstrueuses. » 11 ajoute qu'en 1615, Anne d'Autriche, à son avènement à la régence, fit brûler de ces peintures ou effacer de ces sculptures pour plus de -100,000 écus; il parle d'un tableau de Michel-Ange que François 1er avait acheté du duc de Ferrare , représentant Léda , dont la passion était si chaudement exprimée, que l'intendant des bâtiments, S n blet des Noyers , le voyant à Fontainebleau, en fut scandalisé, et le fit brûler2.
Brantôme parle d'une coupe d'argent doré qu'un prince acheta d'un orfèvre, sur laquelle étaient gravées les scènes les plus libidineuses, et dans laquelle, lors des
1 Journal de Henri III , é-Iiîion de 474-4 . tome I , pa^es (J4 et 02.
Depuis que Louis XI , <!c dévote et odieuse mémoire, cul proclamé ce principe : Qui ne sait pas dissimuler ne soit pas régner* l(:s 101' ses successeurs se sont crus autorisés à la dissimulation ; mais ce rôle est difficile à jouer avec succès : « Fincs-e prévue, finesse découveric , dit Rabelais, perd de finesse l'es- » sence et le nom ; nous la nommons lourderic.» (Pcntagrucl, liv. 5, chap. 27 )
1 Sauvai, Galanteries des rois de France, ouvrage qui se trouve souvent réuni aux Antiquités de Paris } du même auteur.
grands festins , ce prince avait la coutume de faire boire les dames \
Dans l'hôtel du sieur d'Adjacet, comte de Cbateauvillain , était une galerie ornée de tableaux précieux ; Brantôme décrit avec complaisance les actions indécentes représentées dans un de ces tableaux. Je renvoie le lecteur à la description et au récit qu il donne de l'émotion que la vue de cette peinture produisit sur les sens d une dame 2.
Je ne rappelle ici qu'une faible partie des traits qui caractérisent l'immoralité de cette cour, j'ai presque bonté de les reproduire; mais je cède à la uécessité de détruire une erreur trop accréditée, pour prouver que cbez les personnes puissantes les vices et la déraison sont inséparables de T ignorance.
Si Ton jette un coup d'oeil sur les talents, la conduite et le caractère des bommes qui ont partagé l'autorité et figuré avec le plus de distinction dans les événements de cette période, on est tout étonné de les voir plongés dans la plus profonde ignorance.
-Une cuisinière d'aujourd bui rougirait d écrire en français avec des fautes dortbograpbc aussi grossières que celles que l'on trouve dans un billet de la main du duc de Guise. 11 écrit à M. de Connor, après s'être emparé de quelques fortifications de la ville d'Orléans : «Mon bon homme , je me mange les dois de
1 Brantôme , Darnes galante! , tôine III 3 page 3J3 de l'édition Je -1788.
2 Idem , page 59, édition de 4 788.
L'hôtel du sieur Adjacet appartint au marquic d'O , un des mignons de Henri III, et gouverneur de Paris. Ses créanciers firent vendre cet hôtel , qui fut, en i()oo , adjugé aux religieuses de Sainte- A nus Case. Ce! te propriété est située Vicille-ruc-du-Templc , n" 60.
l\1 HISTOIRE DE PARIS.
» panser que , si j'eusse beu vi quanons pour en tirer » 2 mille coups, ceste ville étoit à nous. Ils n'avoient
» qu'ung seul parapet qui vaille Ils n'ont pas quatre
» cans soldas bons... Je ne puis fere mieux que de essaier » de gagner le pont, qui couppent; ce qui m'est mal- » lezé, etc. *. »
Cbarles de Cossé , comte de Brissac , maréchal de France, ne pouvait qu'avec peine former les lettres de sa signature. «On voit à son seing, dit Le Laboureur , » qu'il écrivoit fort mal , et qu'à peine formait-il ses » lettres, et il avoit cela de commun avec les \>\us grands » hommes de son temps a » , c'est-à-dire les plus puissants.
Lorsqu'au mois d'août -lo75, les ambassadeurs de Pologne vinrent offrir au duc d'Anjou la couronne de Pologne , ils furent reçus à Paris avec magnificence. La plupart ne parlaient que le polonais, le latin et l'italien; il ne se trouva personne à la cour de Charles IX qui fût I apable d'entretenir une conversation latine avec ces étrangers. Le roi fit venir exprès d'Auvergne Antoine d'Alègre, baron deMilau, le seul qui sût la langue latine. Pour répondre au discours latin que ces ambassadeurs adressèrent à la reine , on ne trouva , dans toute la cour, aucun homme ; on eut recours à une femme savante de cette époque, nommée Claude-Catherine de Clermont, duchesse de llctz, qui répondit pour la reine; et son discours fut jugé préférable à celui du chancelier Birague et de Chivcrny, en réponse aux discours adressés au roi et au duc d'Anjou3.
1 Mémoires de Ccndé } tome IV, pa^c225.
a Mémoires de Caslclnau , additions , tome II, page 507.
3 Histoire de Paris , par Félibien , tome 11 , pagtj H 25.
TABLUAU MOKAL. t\$
Le connétable Anne de Montmor enci , un des premiers hommes de la France par ses fonctions , ses richesses et sa naissance , en était le dernier par la dureté , la férocité de son caractère , par son orgueil , ses superstitions , et surtout par son ignorance \
11 parlait très-impérieusement à ses inférieurs : « Assu- » rez-vous qu'il leur faisoit boire de très-belles hontes , » non-seulement à eux , mais à toutes sortes d'estats : » comme à messieurs les présidents , conseillers et gens » de justice , quand ils avoient fait quelques pas de clerc. » La moindre qualité qu'il leur donnoit , c'étoit qu'il » les appeloit àsnes, veaux, sols , qu'ils vouloient faire les » sujjisans, et n étoient que des fais 2. »
Cet homme si insolent , si fier, ce courtisan maladroit, qui passait d'un parti à l'autre , sans savoir se fixer à aucun , ni choisir le plus convenable , ce guerrier brave , mais souvent battu, n'obtint de succès réels qu'en exerçant son courage contre des hommes sans armes , et en faisant brûler les bancs et les chaires du temple des
1 Brantôme, tout en le comblant d'élogos , nous le peint comme superstitieux et cruel : « Il a bien su en soi entretenir le christianisme (c'est-à-dire le catho- » licisme) tant qu'il a duré, et n'en a jamais dérogé : ne manquant jamais à ses » dévotions, ni à ses prières; car tous les matins il ne failloit de dire et cntrele- » nir ses patenoslres, fut qu'il ne bougeast du logis ou fut qu'il inontast à cheval » et alkst parmi les champs, aux armées; parmi lesquelles on disoit qu'il se fal- » lo/'t garder des patenostres de monsieur le connétable ; car, en les disant, » ou marmotant , lorsque les occasions se presentoient... , il disoit: Allez-moi » prendre un tel} attachez cdui-là à un arbre • faites passer celui-là par les » piques tout a cette heure , ou les arquebusez tous devant moi', taillez-moi » en pièces tous ces marauts qui ont voulu tenir ce clocher contre le roi; bru- » lez-moi ce village; boutez-moi le feu partout à un quart de lieue à la » ronde... } sans se débaucher nullement de ses Pater, jusqu'à ce qu'il les eût » parachevés. » (Brantôme , tome V, page 275 , édiiion de 4 088»)
3 Brantôme, discours 02, tome Y, édition de 1788.
protestants de Paris : ce qui lui valut le titre glorieux de capitaine Brûle-Bancs.
Du reste, cet homme plein d'orgueil était dépourvu de toute espèce d'instruction; il donnait aux autres d'injurieuses qualifications qu'il méritait plus que personne : il ne savait ni lire ni écrire , et signait ses dépêches avec une marque. Sa moralité était en harmonie avec son ignorance. Son chapelet, qu il récitait en ordonnant d'incendier des villages et de massacrer leurs habitants, ne le rendit pas plus honnête homme, <?t Ton connaît de lui quelques actions peu propres à illustrer sa mémoire \
Si Ton excepte les principaux chefs du parti protes-
4 Lorsqu'on 4 539 François Irr envoya le dauphin son fils prendre possession de la Bretagne, les états de cette province lui demandèrent la faveur d'établir un port dans la ville de Rennes. Le roi consentit sans peine à cette demande, et affecta certains revenus de la Bretagne aux frais des travaux de ce port. M. de Chateaubriand , gouverneur de la province , fut chargé de faire la recette et l'emploi de ces revenus. Pendant onze ou douze ans, il reçut les deniers , ne lit point, ou ne fit que très-faiblement travailler au port projeté; l'argent destine à ces travaux, il l'employa à des constructions, embellissements qu'il lit exécuter dans son château , ou s'en servit pour ses autres affaires.
Le connétable de Montmorcnci , instruit du crime de péculat dont le sieur de Chateaubriand s'était rendu coupable, songea, non à le forcera une restitution, niais à s'emparer des profits de ce crime. Sous prétexte de visiter les gouverneurs de province, il vint en Bretagne, où il s'était fait précéder par un aflidé , qui déjà avait jeté l'alarme dans le cœur de Chateaubriand , et lui avait peint la colère du roi (qui ignorait toute cette intrigue). Le connétable fit dire de plus à ce seigneur, qu'il avait ordre de lui faire rendre compte des sommes qu'il avait perçues, et, au besoin , de se saisir de sa personne. Enfin , on l'engagea à faire au connétable une cession de sa terre et de sa maison de Chateaubriand. Ce seigneur, coupable et effrayé, consentit à tout; et le connétable obtint des secrétaires d'état un brevet portant quittance générale de tous les deniers perçus par le sieur de Chateaubriand , à quelque somme qu'ils aient pu monter, desquels deniers sa majesté lui faisait don : un trompeur trompait l'autre
Par l'effet d'intrigues aussi criminelles, dépourvues de tout motif plausible, le connétable parvint à s'emparer de la succession de Claude de \ iileblanche, sieur de Bron. ( Voyez, les Mémoires de La Vieilli ville , t. I , chap. 51 , 52 et 55.)
tant , qui avaient reçu une éducation soignée , on trouve parmi la noblesse de cette période beaucoup d'ignorance, de superstition , et tous les vices de la féodalité.
Les fanfaronnades, l'avidité, la cruauté des uns n'étaient tempérées que par les fanfaronnades, l'avidité et la cruauté des autres. La conversation des courtisans ne roulait ordinairement que sur des anecdotes peu favorables à l'honneur des dames, sur les bonnes fortunes obtenues auprès d'elles , sur des combats , sur le jeu , sur les chiens, les chevaux et les habits. Ce dernier article était en grande considération. Voyez avec quel plaisir Brantôme, courtisan raffiné, se plaît à décrire le luxe des habits, la magnificence des fêtes, la pompe des cérémonies ; comme il s'extasie devant ces robes rouges des cardinaux1, ces étoffes d'argent, d'or, surchargées de perles et de diamants, qui composaient, dans les circonstances éclatantes , les vêtements des hommes et des femmes de la cour. Rien ne lui paraît plus digne d'admiration que ces futilités que la raison dédaigne , et qui tiennent lieu de mérite à ceux qui n'en ont point.
Les mœurs sont parvenues au dernier degré de dépravation dans le siècle où il se trouve des hommes qui font publiquement l'apologie des vices , qui vantent leurs crimes ou ceux des autres comme des actes de vertu. Depuis la première race jusqu'à la fin du dix-septième siècle ; depuis Grégoire de Tours, qui , après avoir rapporté les atrocités dont Clovis se rendit coupable , ajoute que
1 c J'ai ouï dire qu'on a vu dans une procession générale, à Paris, vingt ou » vingt-deux cardinaux marcher en leur grand pontificat, et grandes robes rou- » ges. Ne faisoit-il pas beau voir cette vénérable troupe auprès du roi?... Ildlas 1 » aujourd'hui , il n'y en a qu'un , qui est l'évêque de Paris; le loup le pounoit » manger, étant ainsi seul. » f BvaiUome , tome V, page 225.)
46 HTSTOIRE DE PARIS.
ce roi marchait dans les voies du Seigneur, jusque vers le milieu du règne de Louis XIV, on trouve une infinité d'écrivains qui ont loué les désordres , les perfidies , les attentats aux personnes et aux biens des faibles. Ils prouvent , par ces éloges , que la corruption des mœurs, surtout chez les classes puissantes , s'est maintenue au même degré pendant ce long espace de temps.
Dans la période qui nous occupe , on voit marcher sur les mêmes traces le maréchal Biaise de Montluc, qui raconte dans sa vieillesse , avec des transports de joie et de fureur , ses exécutions féroces , le nombre de ceux qu'il a l'ait égorger ou fait pendre , qu'il a égorgés ou pendus de ses propres mains.
On voit Rabelais plaisanter sur les escroqueries , le vol et autres bassesses.
Brantôme, persuadé que la puissance autorise , absout tous les crimes, nous peint dans leur affligeante nudité les mœurs des hommes puissants de son siècle ; les louanges qu'il leur donne sont démenties par les actions qu'il en raconte. Le tableau qu'il nous a laissé , et qu'il s'efforce de rendre aimable, est a la fois dégoûtant et curieux ; mais il contrarie un peu les opinions de nos apologistes du bon vieux temps.
N'a-ton pas vu , dans cette malheureuse période, des écrivains assez lâches, assez aveuglés par l'esprit de parti, ou assez pervertis par les mœurs des cours, pour essayer de justifier les massacres de la Saint-Barthélemi.
Comment les mœurs d'une nation seraient-elles pures quand ses chefs, placés dans la plus grande évidence, comme des modèles aux yeux de ceux qui les copient, n'offrent que des exemples de corruption , et d'une eor-
TABLEAU MORAL. l\ 7
ruption embellie par lout ce que le pouvoir et l'opulence ont de plus séduisant î
Comment seraient-elles pures, lorsque ceux-là même qui, par devoir et par état, doivent enseigner, propager la morale, n'offrent dans leur conduite que scandales et perversités? On va voir que le clergé était aussi corrompu que les gens de la cour, et que les devoirs de l'autel étaient aussi mal remplis que ceux du trône.
Jean de Montlue, tout éveque qu'il était, dans un discours que , le 23 août 1560, il prononça au conseil du roi, dit: « Les évéques (j'entends pour la plupart) ont » été paresseux, n'ayant devant les yeifx aucune crainte » de rendre compte à Dieu du troupeau qu'ils avoient en » charge ; et leur plus grand souci a été de conserver » leurs revenus, en abuser en folles dépenses et scanda- » leuses ; tellement qu'on en a vu quarante résider à Pa- » ris pendant que le feu s'allumoit en leurs diocèses; et, » en même temps, Ton voit bailler les évèchés aux cn- » l'ants et à des personnes ignorantes, et qui n'avoient le » savoir ni la volonté de faire leur estât... Les curés, » avares, ignorants, occupés à tout autre chose qu'à leurs » charges, et, pour la plupart, étant pourvus de leurs bé- » néfices par des moyens illicites... Les cardinaux et les )> évoques n'ont fait difficulté de bailler les bénéfices à » leur maître d'hôtel, et, qui plus est, à leurs valets de » chambre, cuisiniers, barbiers et laquais. Les mêmes » prêtres, parleur avarice, ignorance et vie dissolue, se » sont rendus odieux et contempliblcs (méprisables) à » tout le monde * . »
Les 12 et 13 décembre 1I5H5, la ville de Paris, autori-
K Mémoires de Concîê , tom e I , pa^e 8G0,
sée par le roi, tint une assemblée dans la grande salle de l'Hôtel-de-VilIe , et, après de mûtes délibérations, rédigea des remontrances , où se trouvent ces passages :
« Quant à l'état de l'Eglise , la simonie y est publi- » quement et si impudemment soufferte, que Ton ne » rougit point d'intenter un procès et actions pour Ten- » tretennement des conventions simoniales et illicites... » Les bénéfices ecclésiastiques sont à présent tenus et pos- » sédés par femmes et gentilshommes mariés , lesquels em- » ploient les revenus à leur proufit particulier, et ne » l'ont aucunement célébrer le service divin, frustrant en » cela Tintention.de l'église et des fondateurs, et n'exerd çant aucune charité envers les pauvres... Les évèques ♦) et curés ne résident sur leurs bénéfices et évèchés ; » ains délaissent et abandonnent leur pauvre troupeau à « la gueule du loup, sans aucune pasturc ou instrucr tion... et sont les ecclésiastiques si extrêmement débor- » dés en luxure, avarice et autres vices , que le scandale » est en publie !.
» Y a-t-il gens plus débordés en vices, pour le jour- » d'hui, que les prélats d'église? dit un autre écrivain » catholique... Mais c'est assez à Messieurs les évèques , » abbés et prélats courtisans , de porter de belles croix » d'or , bien enchâssées de beaux rubis et perles pré- » cieuses , et ne se souvenir de la croix pleine d'épines » de Notre-Seigneur. Ce leur est assez de piaffer et cour- » tiser glorieusement sans avoir soin de leurs ouailles, » desquelles ils rendront compte un jour , lorsque le » Fils de Dieu tiendra ses grandes assises. *>
Le même écrivain nous apprend quelques particula-
4 Remonstrances très-humbles de la ville de Paris et des bourgeois et citoyens d'icelle au roi , leur souverain seigneur, page G.
rites sur les curés, les moines, auxquels il reproche de fréquenter les cabarets, les tripots, les bordeaux : « il n'est » pas séant à un homme d'église d'avoir ni de porter des » mouchoirs frisés et musqués, ni toutes autres telles choses » délicieuses. . . L'habit et les paroles de nos milliards cor- » deliers et preschcurs, curés et religieux musqués, repré- » sentent plutôt des comédiens et joueurs déguisés que » des personnages graves, simples et modestes comme » leur état le requiert1. »
De pareilles plaintes se trouvent reproduites dans une infinité de monuments historiques. Les évéques, partout accusés d'orgueil , de vanité , s'adonnaient à la guerre, ne' s'occupaient que de chevaux, de chiens et d'oiseaux de chasse, et se livraient à toutes sortes de débauches. Ce qui est remarquable, et ce qui prouve les défauts de l'institution , c'est que les vices que Grégoire de Tours et saint Boniface reprochaient aux évoques gaulois des septième et huitième siècles, et tous ceux qu'on leur a reprochés depuis , sont les mêmes dont ils sont entachés au seizième.
Brantôme dit qu'avant le concordat les évéques étaient fort scandaleux. «Dieu sait quelle vie ils menoient. Cer- » tainement ils étoient biens plus assidus en leurs diocèses » qu'ils n'ont point été depuis; car ils n'en bougeoient. » Mais quoi ! c'étoit pour mener une vie toute dissolue » après chiens, oiseaux, festes , banquets, confraires ,
» noces et p do t ils en faisoient des sérails, ainsi que
» j'ai ouï parler d'un de ce vieux temps qui faisoit recher- » cher de jeunes belles petites filles de l'âge de dix ans,
4 Bemonstrances au peuple français sur la diversité des viees qui régnent en ee temps , par C». Marchand ? \ .>7-> , pa^es 0 , 7, 4 0.