‹ Histoire poétique de Charlemagne (volume 2)Chapitre 21 sur 77 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES PABENTS DE CHARLEICAQIIE.

Pépin a perdu sous certains rapports à être le père de Charle-magne; peut-être, si la gloire de son fils n'avait'pas dépassé de beaucoup la sienne, Thistoire lui aurait-elle fait une plus belle place. Il agagnéau contraire à ce voisinage dans la mémoire populaire; son nom ne s'est pas effacé conune celui des premiers Garolingiensy et les poèmes l'ont plus d*une*fois rappelé. C'est lui qui, soustrait, dirait-on, à la destinée commune des honunes, occupe toujours le trône pendant que se succèdent les générations ennemies des Lorrains et des Bordelais. Sa guerre avec Justamont, que nous venons de voir rappelée dans le prologue de la Chanson des Saisnes, était sans doute le sujet d'un poème perdu. Le rôle épisodique qu'il joue dans Beuve dt Hanstone et dans Doon de la Roche prouve que son nom était demeuré familier aux poètes. L'exiguïté de sa taille est restée célèbre et lui a valu le surnom de Pépin le Bref, voire même de Pépin le Nain ^, que les contemporains ne lui donnent pas *, et qui a sans doute sa principale source dans les romans, qui font de fréquentes allusions à cette particularité physique \ L'histoire si connue de son combat avec un lion n'est qu'une légende poétique, comme le prouvent les différentes versions qu'on en rencontre ^. Mais le trait qui le re-

roMtf • Godefroi de Viterbe, Mahgjis (yoy. Mone, UebersiM der

entre antres^ ne VappeUe jamais antre- mederl, Volksliteraiur, p. 45). Cf. aussi

ment. KarlamagmU'Sagay 1, 22.

* Il doit cependant aToir été de petite ^ La pins ancienne se tronve dans taille; car le moine de Sain^-GaU^ qni le biographe de Louis le Débonnaire adresse son Irrre à son arrière-petit-fils, connu sous le nom de TÂstronome li- Cbaiies le Gros, parle de sa brièveté mousin (Perts, SS. t II, p. 641). Le lieu comme d'un ftit connu. et les circonstances de la scène sont

* Dans ijpreffioni, on dit en parlant de antres dans le Moine de Saint- Gall Chariemagne : « Ses pères fu uns dolens (livre II, cbap. 15); et tout le récit est Mûifcfo/if (Hû<./iï<.,t.XXIl,p. 305);» très-dilTérent dans Adenès (Berte aus de même dans le roman flamand de granspUs, II).

commande le plus à notre attention est Thistoire de son mariage avec Berte au grand pied on aux grands pieds ^, la mère de Charlemagne. Cette histoire touche de près à ce dernier et est l'introduction nécessaire des récits qui le concernent ; elle raconte sa naissance et se relie étroitement aux traditions qui nous sont restées sur son enfance.

Nous connaissons sur ce sujet sept récits qui s'accordent pour le fond, mais qui sont tous indépendants les uns des autres. Le plus ancien, au moins comme forme, est celui de la chronique saintongeaise du manuscrit de la Bib. Imp. &. 124; nous le donnons ici en entier.

ce Après conseillierent (à Pépin) sis homa qu'il presist femme, et que presist la filia au rei Floire de Ongria, Berta ; e tramist lui ses messagies. Et sis père tramit la li most honoraument; et quant ela fu à Paris, U reis se cuida cocher ot lei, mes la maitra qui Tôt nuirria i fist cocher sa filia per tricheria. E dist à Berta que ferist un poi sa filia per la cuissa ob un costeu, e ela si fit* Cela qui fii ferua cria most en aut, e li reis s'evelia, et la viella prist Berta e gita la de la chambra forment bâtent. Apres comanda à dos sers qu'il la ocesissant, et pramist lur grant aver. Il ne la vogrent ocire, ainz la laissèrent en la forest dau Maina, e Berta fu most essarréa, et oit soner unseig à una yglise, et ala lai. E li vachers Pépin trova li, si la amena à son ostal à sa molier Costança, e tinc la .IIII. anz por chambareira. Li reis Pépins cuidot de cesta femûa que fust Berta, e cela avoit ogu de lui .IL filz, Reimfré et Audri. Ço fu la pierafemna qui onques fust, si que la meira Berta en oït noveles de sa mauté, et au plus tost qu'ela pot vint à Paris. E quant ela fu à Paris, la velia fist sa filia malada, e la reina demanda or eret sa filia. Cela li dist que muret sei. La reina si dist : Je veirai ma filia ; e porta un plen poig de chandeles, et la velia estenxit les li en sa main, e dist que si ela veet lumeira ela murret. E la reina equi endroit levalo cubertor, et conoguit que n'estet mia sa filia, e apela le rei e ses barons, e dist que ço n'estet pas sa filia, e li baron jugiarent que la velia fust arse, e ela reco- UQguit à sa penitença que Berta sa filia aveit balié à destruira. La reina s'en ala marie e dolenta, e li baron et les genz de la terra

^ Les textes ne sont pas d'accord là- grandis pede)y Adenès aiu grant pies. Cf. dessus; les Italiens l'appellent del gran Schmidt, /• l,, p. 7. Les deux versions fnéovL del grosso pieds (God. de Viterbe paraissent anciennes.

orent grant joie de la velia qui fut morte. Et issi con De plot, au quart an après, ala chaicer li reis Pépins en la forest dou Maine; e esguarra sei tos sos de ses chevaliers, e ala s'en en la maison de son vachier, e preia lo que Tarbergiast, e il si fit, e vit Berta; e desquant il Totveua, ne puet aliorsles oilz tenir for quant à lei, e demanda à la femna au vachier qui eret^ e au vachier ensement, e cil li dist coment il Tavoit trovea. Li reis li pria que il la li pretast la nuit à cochier ot lui ; cil Totrea, si li fit lict sor un char qui estoit davant Tus, chargié de fougiere. Li reis li demanda qui ara, et cela qui bien le connoisset li dist coment avet esté de li e coment la velia havet fet. Lors se descouvri Pépins, e dist qu'il estet meimes li reis, e qu'il les feroit riches genz, gardassant la fieument. Lors s'en ala à Paris, e dist à ses gens que trové avoit Berta, li queus en ogurent grant joi *. »

Nous ne pouvons comparer ici toutes les variantes de cette légende dans les autres récits qui nous en restent. On trouvera d'ailleurs ce travail, exécuté avec tout le soin désirable, dans un excellent opuscule de M. Ferdinand Wolf *. M. Wolf n'a cependant pas connu toutes les sources ; aussi est-^il bon de les énumérer : 1*" le po6me d'Adenès ' ; 2*" le poSme franco-italien du ms. S. Marc de Venise fr. XIII, dont nous avons parlé plus haut en détail (1. I, ch. ix); 3** les Reali di Francia (1. VI, ch. i-xvn); 4* la Gran conquista de Ultramar ^ ; S^ la chronique de Henri Wolter *; 6** le récit de la chronique de Weihenstephan *. Nous remarquerons seulement, dans un prochain chapitre, les traits particuliers de ces diverses versions en ce qui concerne la naissance de Gharlemagne ''.

* Ce passage a déjà été pablié dans Elle a pour source un poëme très-Toisin YBisi. lut,, t. XX, p. 702, mais ayec de celui d'Adenès. Le roman espagnol quelques lacunes. des Noches de Inviemo, par A. de Eslaya

* Altfrant. Heldengedichte, p. 37-73. (voy. Wolf^ /. i.), s'appuie uniquement

* Ce poëme semble être la source du sur les Reali, qu'il altère arbitrairement, roman en prose qui se trouve à la bi- * Voy. Wolf, /. /.

bliothèqne de Berlin {mon. Gail., in-fol., * Le Stricker, qui résume en quelques

130), analysé par Schmidt {Itai, Helden- vers, fiu début de son Karl, l'histoire de

gediehte, p. 1 et suiv.); il s'y trouve ce- Berte, avait en vue le même récit que la

pendant quelques traits anciens qui man- chronique de Weihenstephan. Ce récit,

quent dans Adenès. Le ms. Bibl. Impér. comme celui de Mainet dont nous parle-

fr. 5003, f^ 91-92, suit incontestable- rons tout à l'heure, avait sans doute été

ment Adenès. écrit par un Allemand qui avait entendu

^ Voyez liv. il, ch. x. L'histoire de raconter l'histoire et l'avait retenue assez

Berte se trouve au liv. Il, chap. XLiii, confusément. Voj. ci-dessous.

p. 174 de l'édition de M. de Gayangos. ' Nous comptons donner, dansla col-

Le poëme des Loherains ne semble pas connaître Berte ; il donne pour femme à Pépin Blanchefleur, fille du roi Thierri de Moriane. Gomme cette Blanchefleur joue un grand rôle dans cette vaste épopée, Adenès s'est cru obligé, au début de son poëme, de prévenir que Pépin n'a épousé Berte qu'après avoir perdu sa première femme. Les autres versions ne lui en connaissent pas d'autre que Berte ^

Nous ne mentionnons que pour mémoire une fiction sans aucunes racines dans la tradition populaire, qui se trouve dans un poème français dont on ne possède plus que la traduction allemande, la Bonne Dame; dans ce poëme, Gharlemagne a un autre père et une autre mère que Pépin et Berte ; mais l'auteur est si peu d'accord avec les chansons de gestes, qu'il fait de Pépin et de Gharlemagne deux frères, fils tous deux de Carhman et de la Bonne Demie *•

lecdon des Anciens poètes de la France, épousa Berte en troisièmes noces ; mais

une nouvelle édition de Berte, et traiter à son récit n'a aucune valeur traditionnelle

cette occasion les différentes questions qui (cf. Wolf^ /. l., p. 44).

se rattachent à cette légende. * Voyez l'analyse de ce poëme singu-

1 Seul^ Antonio de Eslava dit qu'il lier dans WoU; /. l, p. 73-07.

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