CHAPITRE I
UBB Abus DV CHABUaUGNX.
La gbire de Gharlemagne, nous Tavons déjà fiut remarqueri et en même temps absorba celle de tous ses prédécesseurs. Son père, Pépin, resta seul vivant dans la mémoire populaire; Charles Martel lui-même ne subsista pas dans toutes les traditions. Les pofimes qui le connaissent sont proprement étrangers au cycle carolingien ; ils ne s*y rattachent que de loin, par des allusions probablement de seconde main, et les contredisent même implicitement. Tels sont Garin le Loherain et Girart de RoussUr Um. Dans le premier, Charles Martel a conservé son rang d'aïeul de Gharlemagne et mâme les traits distinctifs de son caractère ' ; dans le second, il pourrait bien n'être que le prête-nom de Charles le Chauve, petitrfils et non grand-père de Gharlemagne, que d'autres sources poétiques appellent Charles Martel *.
* tow toloiWrwi, p. 1-19. * Par exemple les Jlea/i di Fronda,
Mais si les véritables ancêtres du grand empereur ne laissèreot que peu de traces dans l'épopée française, elle lui en donna d'imaginaires. Nous tisons à la fin de la chronique saintongeaise du manuscrit de la Bibt. Impér. fr. 121 * : « Très gestes ot en France, l'una de Pépin e de tangre. » Le roman bien postérieur de Voon de Mayenee énumère de même ces trois gestes, et dit (V. 6) :
Si fu ta premeraine de Pépin et de l'ange.
Ces deux passages semblent indiquer une origine miraculeuse donnée à la famille carolingienne; toutefois, comme aucun autre poBme, à notre connaissance, ne contient rien de semblable, il but sans doute admettre là-dessus l'explicaUon àesSealidiFrart' cia. D'après cette compilation, le père de Pépin était Constantin, surnommé l'Ange, u Costtufu tanto benigno et ternie il reame di Francia m tanta paee, ehe i Francesi lo chiamarono FAngelo. Questo nome and6 e fu tanto innanzi, che in moite scritture non fu menzionato Constantino, ma in moite scritture istoriografe dei gesti di Francia, lo chiamavano il re Angelo (liv. III, chap. 25). »
La tendance cyclique et généalogique que nous avons constatée dans les dernières productions de l'épopée carolingienne devdt naturellement s'exercer sur la famille de son héros principal. Le fruit de ce travail en Italie se trouve dans les trois premiers livres des Ratli, consacrés à l'histoire des aïeux de Chariemagne, de tous tes royaux de France. On attribua & tous les membres de cette famille une marque disUnctive, un signe sur t'épaule droite (liv. VI, ch. 17), et on trouva moyen d'y rattacher à peu près tous les héros que tes poSmes précédents avaient rendus célèbres. Il serait trop long de rapporter ici cette généalogie bizarre, qui a passé des Raali dans tes pofimes italiens du seizième siècle; elle est d'une date trop récente et trahit trop de réminiscences clasàques pour avoir une grande valeur à nos yeux *,
liv. V, ch. u, et c'en en réalité uiiis ■ Voj. pliu haut, p. 104.
Cbarlea le Cbame qu'a vécu Girard. Cf. ■ On trouvera dei ubrei généalogi-
Biit. litUrairt, t. ZXII, p. 167 et sniv., ques dreMéi avec nia d'^trèi lei la-
et le débutda poème français daqoalor- ÛeaB, mais ne concordant pas toiueiilre
rième liècle, publié par H. Mignard. eux, dans le Bojardo de Puùni, dam le
Dans une autre verdon, dont nous par- Bojardo de Régis, dam Gritse, dtos
terons plus loin, c'est Chariemagne lui- Ferrario (L U, p. ITZ), SctuDidt (Illi
même qui combat Girard. p. 11], etc.
Mais, avant que les arrangeurs et les réviseurs des treizième et quatorzième siècles eussent ainsi fabriqué à Gharlemagne toute une série d'aïeux fantastiques, la poésie populaire lui avait aussi trouvé des ancêtres dont l'histoire ne connaît pas le nom et dont les temps postérieurs n'ont pas conservé la trace. Jean Bodel, qui écrivait à la fin du douzième siècle sa Chanson des Satsnes, résumait ainsi l'histoire de France avant Gharlemagne. Le premier roi fut Ciovis (Gloevis, Glodoïs), père de Floovant. Ce Floovant, sur lequel nous q^ons un poëme assez peu ancien, remaniement d'une chanson antérieure, eût le tort de marier sa fille Aaliz, Helois ou Heluiz au Saxon Brunamonij dont les descendants réclamèrent plus tard la couronne de France.
Tant qu'en France morut li roiz sans héritier; Ne sorent la corone coi doner ne baillier. De Jofroi de Paris firent lor justicier For maintenir la guerre et por aus enforcier. Apres celui esleurent Oant Garin le Pohyer ^ ; Ne sorent la corone alors miax amploier. . • Mes ainz n'ot ûl ne' fille de sa franche moillier. Cil conçut Anseys en la fille au yachier.
Cet Ansels, fils de Garin le Poyer ou le Picard et d'une fille de vacher, délivra la France du Saxon Broier, qui prétendait la posséder du chef de son aïeul Floovant. Les Français reconnaissants couronnèrent Ansels, qui fut le père de Pépin. Telle est la singulière généalogie de Gharlemagne d'après Bodel ; on y reconnaît des souvenirs confus des changements de dynastie qui eurent lieu en France à deux reprises, et en outre une variante d'une légende que nous retrouverons ailleurs à propos de Gharlemagne et qui parait propre à sa famille. Les Reali^ qui connaissent bien Floooani et racontent à peu près comme le poème français ses aventures de jeunesse *, ne savent rien du mariage de sa fille ni de TexUnction de sa race, et le rangent dans la suite non interrompue des ancêtres de Gharlemagne. Il semble qu'on ait oublié de bonne heure que les Mérovingiens et les Carolingiens n'appartenaient pas à la même famille; car le poète saxon qui a versifié Eginhard, dans un passage que nous avons cité plus haut (liv. I>
< Variante^ Girarî le PwUier. * Voyez la préfiice de Floovani,
222 LIVRE n.
chap. u), place parmi les ancêtres de Charles les Clovis et les Clotaires {Hltidowicos, Elotharios)^ qui n'avaient aucun 'droit à figurer dans cette énumération ^
1 On avait d'aillenn forgé aux noa- aux Mérovingiens. Saint Àmonl de Mets veaox souverains, dans un intérêt poli- aurait été le fils d'une fille de Clotaire !•'. tique^ une généalogie qui les rattachait (Voy. Annales Bertmam^ s. a. 869.)