‹ Histoire poétique de Charlemagne (volume 2)Chapitre 24 sur 77 · LES GUERRES DE CHARLEHA6NE CONTRE SES VASSAUX · texte numérisé non relu

LES GUERRES DE CHARLEHA6NE CONTRE SES VASSAUX

Ni Ut Chanson de Roland, ni le Pseudo-Turpin ne contiennent aucune aUusion à des guerres de l'empereur contre ses \assaux ; il est probable que quelques-uns des héros que mentionne ce dernier, dans son énumération confuse, ne devaient leur célébrité qu*à leurs luttes avec l'empereur ' ; mais il ne le dit pas expressément*. L'existence de poèmes de ce genre est en effet attestée de fort bonne heure, et certainement plusieurs d'entre eux étaient connus au onzième siècle. La chanson d'Aspremonty qui est une des plus anciennes du cycle, et que mille liens rattachent à celle de Roncevaux, \r chanson d'Aspremontj qui existait certainement au onzième siècle *, a un épisode qui est complètement dans l'esprit des po6mes de cette catégorie, et oh figure un de leurs plus célèbres héros ^. Cet épisode lui-même suppose la connaissance d'autres chansons, qui se sont perdues aujourd'hui,- et où étaient célébrée la querelle et la longue guerre de Gharlemagne avec un de ses plus puissants barons. Ces pofimes, bien qu'ils remontent, comme origine première et base historique, à une époque postérieure à celle où sont nés les poèmes que nous avons analysés précédemment, n'en sont donc pas moins fort anciens et puissanmient enracinés dans la tradition populaire.

i* Girard de Moussillon. Ce personnage est mentionné trois fois dmsh Chanson de Roland (str. LXV, v. 797; GLXIV, 2189; CLXXIX, 2409), avec les épithètes de fier et de vieux. Dans le poème provençal qui nous est resté sur lui, c'est contre Gharles-

< Pir exemple Ogier, Lambert de se rapporte probablement à ses guerres

Boorgea. Quant à Renaod d'Anbespine^ contre Cbarlemagne.

c'eat lana fondement qn'on a assimilé ce * Nons ayons vu qne le Pseodo-Tarpin

penonnage inconna à Renaod de Mon- loi ayait empnmtéle nom d'Agoland.

taabao. * C'est Girard de Fratte ou de Fraitte,

* Lafl^oseiorOgiericcanitor incan* transformé plos tard en Girard d'JSo-

tUcna quia innomera fecit mirabilia, » pbrate.

Martel qu'il soutient pendant de longues années une lutte terrible. Les trouvères de langue d'oîl, obéissant de bonne heure à une ten« dance cyclique, substituèrent, dans leurs poèmes sur Girard, Gharlemagne à Charles Martel. H est probable que leur récit différait sensiblement de celui des troubadours, tout en en conservant les traits essentiels. Du reste, le texte provençal, dont on possède un long fragment français, fut sans doute plus populaire, même dans le nord de la France, que la rédaction française ; du moins Âdenès {Berte, II) et Philippe Mousket (v. 1815 et suiv.) rapportent à Charles-Martel la longue et célèbre guerre contre Girard dont la bataille de Valbeton était le plus fameux événement. Mais l'existence d'un poème français assez différent, et d'une date reculée, bien que moins ancien que le provençal, est attestée par le début du Renaud de Montauban ^ L'auteur de la rédaction de ce poème qu'on a publiée était un de ces arrangeurs du treizième siècle dont le travail persistant et successif arriva à composer les trois gestes. C'est certainement pour satisfaire une idée cyclique qu'il a rattaché Girart à la famille des quatre fils Aimon, mais les faits qu'il rappelle sommairement se trouvaient sans aucun doute dans des chansons antérieures. Charlemagne dit , en parlant de Beuve d'Âigremont :

li me het por son frère (Doon)^ que je bien sai et vol. Gui je toli Nanteuil, s*abati le bofoi; Girars de Rossillon en guerroia vers moi; Ghaitif l'en fis fuir parmi lo sablonoiz.

Pfus loin, le messager de l'empereur dit aussi à Beuve :

Membre vus de Doon^ vo frère le g^uerrier; Entre lui et Girard qujjnoult s*ayoient chier Assés le guerroierent $iu fer et à Tacier. . . Fuir les en covint et le pais yuidier. Par resfors des amis les ûst il repairier ; Par la proiere d*eus n'en quist autre loier.

L'auteur encore postérieur de Gaufrai, qui est bien plus avancé

I L'allusion du Garin (t. I, p. 140) ne cle, cite quelques vers d'un fragment

se rapporte à aucun des récits connus, qu'il croit appartenir à un Girard fran-

M. Mig^ard^ dans son Introduction au çais; mais ils font sans doute partie

Gérard de Roussillon du quatorzième siè- d'une branche des Lorrains.

dans la Toie cyclique^ mentionne également, parmi les douze fils de Doon de Mayence, Girard de RousslUon,

A qui fist mult de paine Temperéor Kallon,

Et Tencacha enrez de son mestre roion^

Puis fu il carbonnier et yendi le carbon. ^

Et puis reconquist il par forcbe Roussillon.

On ne peut douter que les anciennes chansons françaises rappelées dans Renaud ne montrassent Girard faisant la guerre à Charlemagne d'accord avec son frère Doon; le provençal ne connaît pas ce frère, à Toccasion duquel, suivant Renaud, la guerre se serait engagée, tandis que dans Giratz de Rossilho elle a une tout autre origine \ C'est tout ce que nous pouvons dire du Girard de Roussillon français.

2* Doon de Nanteuil. Aux citations que nous venons de faire il faut joindre celle-ci, tirée du môme poème de Renaud de Montauban. Charles se plaint de Beuve,

Qui por Tamor Doon m'a si cueilli en hé Ne me daigne servir, çou est la vérité, Por çou que le chaçai en Puille le régné; Là Falai jou requerre^ u'i pot estre trouvé.

Plus loin, l'envoyé de Charlemagne dit à Doon qu'il le défie,

Por tant que tu aidas à Doon Taduré, Quant li rois fu à siège à Nanteuil la cité.

On apprend quelques nouveaux détails plus loin : on dit en par* lant de Charles :

Quant prist guerre à Doon par son entiscement, n le vint asseoir sans nul detirement, A lui se'combati sous Nanteuil voirement. Là le vainqui 11 rois, je! sai à essient; Mais ce fu par Tesfors d*une paiene gent^ Qui tournèrent en fuie con traîtor pullent*

* Un rédt analogue à celui du poème de celui qui nous est ûdt dans Garin des provençal se tronye dans Girari de Viane; premières causes de la guerre entre Pé- U esi possible qoll soit aussi le modèle pin et les Lobendns.

Philippe Mousket de son côté nous dit, en parlant des vassaux qui se révoltèrent contre Charlemagne : « L'histoire nomme d'abord Doon, que Charles assiégea dans Nanteuil, et auquel il envoya comme messager Bertrand, le fils de Naime de Bavière (v. 8429 et suiv.). » Ces diflérents passages donnent un résumé de la guerre contre Doon, sans nous en apprendre les causes. Rebelle aux ordres que l'empereur lui envoie par Bertrand, il est assiégé dans Nanteuil ^, vaincu par la l&cheté d'alliés sarrasins qui prennent la fuite, et chassé en Fouille. D'après Renaud de Mm^ taubariy il rentra en France du gré de Charles, par t effort de ses amis; mais, suivant le poëme d'Aye d'Avignon (p. 81 et suiv.), l'empereur ne voulut jamais consentir à son retour. Le poëme de Doon de Nanteuil n'existe plus, ou au moins n'a encore été signalé nulle part; il devait être fort ancien, mais la rédaction que le président Fauchet avait lue et dont il cite quelques vers (tom. II, p. S62 et suiv.) ne paraît pas remonter plus haut que le quatorzième siècle.

3° Gamier de Nanteuil. La guerre de ce fils de Doon contre Charlemagne est un des épisodes de la chanson d'Aye d^A vignon; elle est mentionnée par Albéric des Trois-Fontaines * et Philippe Mousket (v. 8436 et suiv.)'. Ce récit, dont le héros est fils de Doon, est une fiction sans grand intérêt et sans fondement traditionnel qui ne nous arrêtera pas.

4^ Gui de Nanteuil. C'est une suite de Gamier de Nanteuil. Le fils de Garnier guerroie Charles comme son père et son grand-père. Bien que cette chanson ne soit ainsi que de troisième formation, elle est déjà connue d' Albéric et de Phili^^e Mousket (v. 10008 et suiv.) *.

S^ Beuve d'Aigremont. L'histoire des guerres de Charlemagne contre ce frère de Doon de Nanteuil et de Girard de Roussillon forme l'introduction et la première partie de Renaud de Montau^ ban. Voici ce que nous en apprend ce poëme. Â une cour plé-

^ Sans doute Nanteuil'le'Haudomn, en d'un roman d'aventures. l\ a toutefois an

Champagne. certain prix par le nombre d'allusions

> p> 47 yo A. qu'il contient; mais ces quelques rensei-

> Voy. aussi Gaufroir v. 85. gnements utiles sont noya dans un * Tristan de Nanteuil, immense et bi- océan d'aventures sans fin, sans intérêt

zarre poème du quatornème siècle, ter- et sans esprit (ms. Bibl. Impér. fr. 7553*).

mine la série des romans de cette famille. Tristan est le fils de Gui, et par consé-

U n'a même plus le ton des chansons de quent l'arrière- petit -fils de Doon, et

gestes, et porte à chaque page la marque contemporain de Charlemagne.

niëre que tient l'empereur, il remarque l'absence de Beuve d'Âîgremont, qui lui garde rancune de sa guerre avec Doon et Girard. Charies s'indigne de cette négligence.

Monta el faudestueil k*il n*i ot demoré^ Et tenoit .1. verge; en haut avoit parlé; La noise fait laissier ens el-palais listé.

n se plaint amèrement de Beuve et menace Aigrement d'un si^ge si le duc ne s'excuse pas de son insolence. Aimon de Dordogne , troisième frère de Beuve , seul présent à la cour, essaye en vain de le justifier; l'empereur reçoit très-mal son plaidoyer et envoie au baron récalcitrant des messagers porteurs de paroles hautaines. Pour toute réponse à l'orateur, Beuve lui fait voler la tète d'un coup d'épée ; les autres ramènent son cadavre à Paris. L'empereur veut aussitôt commencer la guerre, mais ses barons l'engagent à essayer encore d'une ambassade, *et, sur . le conseil de Naime de Bavière, c'est Lohier, le fils même de Gharlemagne, qui est désigné pour la conduire. Charles se refuse d'abord à lui confier cette périlleuse mission ; mais, ici comme dans plusieurs autres poèmes, il ne peut pas grand'chose contre la volonté des barons quand ils sont d'accord, et il est obligé de se résigner à laisser partir son fils. Le jeune prince, qui n'ignore pas les dangers qu'O va courir, se plaît à les provoquer par une attitude superbe et insultante en face de Beuve; il termine son discours menaçant en tirant son épée contre le duc. Un combat s'ensuit, et les envoyés de Gharlemagne lui rapportent encore un cadavre, celui de son propre fils. L'empereur se livre à des regrets touchants et commence aussitôt la guerre. Il vient assiéger Aigrement, et, malgré le secours que lui prête Girard son frère, Beuve est enfin contraint, nu-pieds et en langes, d'implorer la paix de son souverain. Gharles, toutefois, ne pardonnait pas la mort de Lohier, et quand les traîtres de la race de Ganelon assassinent, quelque temps après, Ue jve d' Aigrement, il ne cherche pas à punir un crime auquel il n'était pas tout à fait étranger.

Ce récit, qui était sans doute originairement un poème à part, ne se retrouve plus maintenant que dans les différents romans qui ont pour sujet la guerre de Gharlemagne contre les fils d' Aimon, neveux de Beuve ; il en est, comme nous l'avons dit, l'introduction nécessaire.

6* Les Quatre Fils Aimon. Ce poëme. l'un des plus célèbres et des plus universellement populaires de tout le cycle carolingien % ne nous[est point parvenu sous une forme aussi ancienne que son inspiration première. Il existe une version envers alexandrins, plus courte que celle qu'on a imprimée, mais à peu près de la même époque *. Toutefois le rajeunisseur auquel nous devons le texte publié, et dont le style un peu lâche nous fait souvent regretter l'énergie poétique dont devait être animé son original, en a, selon toute apparence, respecté les traits principaux, eX Renaud de Montauban mériterait de nous intéresser rien que par le succès exceptionnel dont il a joui dans toute l'Europe. Ge succès n'a pas seulement eu pour résultat de le faire connaître et traduire dans tous les pays^ et d'assurer à ses héros une popularité qui subsiste encore ; il a eu une grande influence sur les compositions postérieures et a, notamment, déterminé en grande partie le caractère de Charlemagne et ses rapports avec ses vassaux dans les nombreux poèmes chevaleresques de l'Italie. C'est dans ce roman qu'on a longtemps vu le point central et comme le foyer de toute l'épopée carolingienne, et cette opinion, si puissante jadis sur l'esprit des lecteurs et des poètes, a été partagée de nos jours par des critiques de talent '• Le poème attribué sans raison à Huon de Villeneuve mérite donc que nous nous y arrêtions quelque peu.

Les traditions sur lesquelles il se fonde paraissent s'être dév^ loppées tout à fait isolément des autres parties du cycle carolingien. Les plus anciennes chansons ne connaissent rien de toute la famille d'Âimon *, tandis que l'on voit figurer dans Renaud presque tous les héros célèbres des autres gestes ' ; toutefois cette dernière particularité ne prouve évidemment rien que contre l'ancienneté de la rédaction que nous possédons. Albéric desTrois- Fontaines parle (f" 47 V B) d'Âimon, « qui eut quatre fils, Renaud,

^ Voy. sur les imitations étrangères^ chen Fa/Ai6t2cAer, p. 99*131 ;Ro6enbranz,

outre ce que nous avons dit au livre 1^ Geschichte der Poésie, p 59-60.

Grasse^ Melzi et Gayangos, et sur les * C'est sans aucune raison que M. Tarbé

suites françaises^ Histoire liitér,, t. XXil, (Homancero de Champagne ^ t. Ill) assi-

p. 700 et suiv. mile à Renaud de Moniauban le Re-

* Celle dont Rekker a publié un millier naud qui figure dans la vieille romance de vers {Fierabras, p. xii et suiv.) ne des Francs de France.

date que du quinzième siècle; elle est as- ^ Par exemple Roland^ Ogieri Olivier

sez diftérente de celle du treizième siècle et d'autres; nous en avons tiré ci-dessus

{Bist lut, Xlïl, p. 704). une allusion à la chanson des Sesnes et

* Voy. par exemple G^rres, die TeiUs* une autre à celle de Mainet,

Alard) Richard et Guichard, dont on rapporte de grandes prouesses. » Philippe Mousket (y. 6444 et suiv.) résume brièvement leur histoire, et, plus tard, elle est l'objet d'innombrables allusions. Elle est trop connue, et on peut la trouver dans trop d'ouvrages ^ pour que nous la racontions en détail. Nous nous bornerons à la résumer très-rapidement, en faisant ressortir les traits qui intéressent particulièrement Gharlemagne.

Des années se sont écoulées depuis la mort de Beuve d'Aigremont, tué par les traîtres, et son frère, Âimon de Dordone, a amené ses quatre fils à la cour de l'empereur qui les a armés chevaliers et a bit présent à Renaud de Bayard, le cheval féé. Un jour, Renaud joue aux échecs avec Bertholais, neveu de Charles ; celui-ci perd la partie, et, dans son dépit, il frappe Renaud au visage. Renaud va se plaindre à l'empereur, mais Gharlemagne, partial pour son neveu et peu rigoureux en fait de justice, refiise à Renaud celle qu'il demande. Le jeune homme change alors de langage :

€ Sire, dist il an roi^ quel merveille ci a I Or laissons ce ester, je n'en parlerai ja ; Mais de la mort mon oncle* li parlemens sera. Que feistes ocire, dont malement vos va. De lui Tos demant droit, par cel qui nous cria. Mi honcle et li miens pères s'amainerent pieça. Mais endroit moi, dans rois, nel creanterai ja. »

L'empereur répond à cette explosion de colère par un nouveau coup de poing. Renaud rentre dans la salle où est encore Bertholais, et, saisissant le pesant échiquier, il tue l'insolent qu'on ne veut pas punir. La noise et le cri se lèvent dans le palais ; les épées se tirent, et les quatre fils d'Âimon réussissent à s'échapper après de violents combats. La* guerre s'engage alors entre eux et l'empereur; mais, par une circonstance d'où naissent les situations les plus dramatiques, leur père, resté à la cour de Charles et lié par ses devoirs de vassal, est obligé de for jurer ses enfants, c'està-dire de rejeter, par un serment solennel, toute l'affection qu'il a pour eux, et de s'engager à les traiter en ennemis, à ne les re-

• Sans parier dn poSme iui^néme, et t. XXII, p. 687 et sniv.. Genres {die TetU" des Dombreoseï éditions da roman en tehm Volksbûcher, L /.), etc. prose, nous citerons VHUtoire littéraire, * Beuve d'Aigremont.

306 LIVRE n.

rent et transmirent aux imitateurs étrangers que se rapporte la popularité d'Ogier. Ces continuations sont empreintes d'un esprit si différent de celui de l'épopée carolingienne primitive, et ont d'ailleurs si peu de lien avec Gharlemagne, que nous n'en tiendrons pas compte dans cette étude ^; nous accorderons une attention d'autant plus grande à l'antique tradition, qui mérite, avec celle des Quatre Fils Aimouy le premier rang dans la série qui nous occupe pour le moment.

Nous avons vu plus haut (p. 297) qu'Ogier était cité par Turpin, qui ajoute : « On chante encore aujourd'hui de lui, qu'il fit d'innombrables merveilles. » Ces merveilles ne peuvent se rapporter qu'à sa guerre avec Gharlemagne, la première partie de son histoire (voy. ci-dessus, p. 249 et suiv.) n'ayant qu'un rapport peu intime avec la suite et ne lui ayant sans doute été soudée que postérieurement. Mais il y a de plus anciennes mentions d'Ogier, et le récit du moine de Saint-Gall où il figure peut assurément être regardé comme le premier fragment de son histoire poétique *. La chanson de Roland le mentionne plus d'une fois (str. LIX, V. 749; str. CCXXII, v. 3033, etc.) sous le nom d'Ogier de Danemarche ; bien qu'il ne fasse pas partie des douze pairs, c'est lui qui semble le plus important personnage de l'armée française après Roland ; il commande l'avant-garde tandis que celui-ci est à la tète de l'arrière-garde. Il y a peu de chansons de gestes où U ne soit nonmié ', ce qui prouve l'ancienneté et la popularité de son histoire. Son nom était devenu proverbial conune synonyme de vaillant guerrier^, et un petit récit latin de sa fin pieuse, la Conversto Othgerii militis, remonte au onzième siècle. Albéric des Trois-Fontaines en parle deux fois : sous l'année 753, mentionnant, d'après des historiens authentiques, le Franc Autcarius, il ajoute : ce C'est lui que dans la chanson on appelle Lohier l'orgueilleux {Lotharius superbus^ f 28, V Â) ; » une autre fois il le

*■ Sur l'histoire féerique d'Ogier le Da- mensions nécessairement trop considé-

nois^ 7oy. Dnnlop, Grasse^ Ferrario^ Gâr- rahles.

res, etc. * Nous citerons Âspremont, Jean de

* Nous rapporterons plus bas tout ce Lanson, Fierabras, Gui de Bourgogne,

passage, qui est surtout intéressant par etc. Dans Renaud de Montauàan, il joae

le tableau qu'il retrace de Cbarlemag^e un rôle assez important, et il est fobjet

à la tète de son armée. — Nous ne pou- de reproches curieux pour l'histoire de

vous étudier ici les sources de la légende la légende.

d'Ogier et son rapport avec l'histoire; ce * Voyez du Méril, Hist, de la Pofsi^

serait un travail intéressant, mais de di- Scandinave, p. 377.

mentionne sous le nom de Roger le Danois {Rogerium dacum, f 48 Y^ A) ; et ces deux indications sont incompréhensibles pour nous, car il n'est jamais appelé autrement qu'Opter dans nos po9^ mes\ Philippe Mousket (y. 4644) ne cite de lui que ses premières aventures, ses Enfances (yoy. p. 249). Mais il serait fastidieux et inutile de rapporter toutes les allusions postérieures qui le concernent '. Nous arrivons au poëme dont il est le sujet.

Nous en possédons un texte du douzième siècle ; il déclare s'appuyer sur l'ouvrage d'un jongleur nommé Raimbert, dont il parle conmtie d'un homme mort depuis longtemps. Nous l'analyserons rapidement, en appuyant sur quelques points qui nous intéressent de plus près. Gaufiroi, roi de Danemark, vaincu par Gharlemagne ', a donné son fils Ogier en otage de sa fidélité ; mais, ayant épousé une seconde femme, il se soucie peu de son fils du premier lit, et, poussé par les conseils de la marâtre, l'expose aux plus grands dangers en insultant cruellement les ambassadeurs qui viennent lui réclamer les quatre deniers de tribut qu'il doit à Charles ^. L'empereur va marcher contre Gaufroi et faire pendre Ogier, quand il est surpris par la nouvelle de l'invasion de Gorsuble en Italie (voy. p. 250) ; les exploits d'Ogier dans cette guerre le réconcilient avec Charles, qui l'arme chevalier et le fait son gonfalonier *. TeQe est la première partie du récit.

On voit dans la seconde l'origine de la grande guerre d'Ogier contre Gharlemagne : son fils Baudouinet, en jouant aux échecs avec Chariot, le fils de l'empereur, en reçoit sur la tète un coup d'échiquier qui l'abat mort dans la salle. Ogier est à la chasse ; on va lui apprendre ce malheur ; le père désespéré demande justice à Gharlemagne; celui-ci, plein d'une aveugle tendresse pour son fils, la lui refuse, et le condamne même à expier par l'exil son insolence envers lui.

' n n'est pas impossible cependant < [Nous avons déjà tu ces qnatre de-

qa'II se soit appelé Roger dans quelques niers représentant un tribut dans le Gut-

textes. Le monument de Saint-Faron de teclin de Jehan Bodel ; c'est un chifire

Meaox tendrait aussi à faire croire qu'il a consacré dans les chansons de gestes. On

éU confondu avec Olivier. Voy. Histoire le retrouve aussi dans Turpin, ch. xauu.

Hii., XX, 698. * Les Reali di Fronda ont une tout au-

s Noos mentionnerons seulement Huon tre histoire d'Ogier, qu'ils font fils de

de Bordeaux; dans les vers 98-180 de ce Gualfrediano, roi de Gétulie; ils placent

po^me, Gharlemagne résume sa guerre en Espagne ses premiers rapports avec

eoatre Ogier d'après le poôme que nous Charles^ alors caché sous le nom de

poaiMops. Mainet (voy. ci-dessus, chap. ni); mais

* Voy. d-dessos^ p. 893. leur récit n'a aucune valeur tiâditiomielle.

Ici il y a dans notre texte une lacune considérable et trèsregrettable; on y racontait la longue guerre soutenue par Ogier: Gharlemagne venait l'assiéger dans son ch&teau de Garlandon ; Ogier se liguait sans doute, comme dans l'histoire réelle, avec la veuve et les enfants de Garloman, le frère de l'empereur, et ce n'est qu'après de longs incidents qu'il allait demander asile à Désier, roi des Lombards. Tous ces événements ont disparu des diverses rédactions qui nous restent ; mais il y est fait allusion dans un passage très-précieux de la branche suivante (III) de notre texte, où Ogier, rappelant ses aventures précédentes, après avoir raconté le meurtre de son fils, dit (v. 4420 et suiv.) :

Puis m*a fait Ralles malt pener et cachier; A Garlandon me Tint il asegier^ Il et Callos que je n'ai gaires chier. J'en afui à cest roi Desier^ • Passai Mongieu por ma yie alongier :

S'en amenai Loeys et Loihier^ Ces deux enfans petis à alaitier^ Qu'il Toloit faire oeire et detranchier : A Pentecoste les ferons chevaliers.

Ce passage, laissé par inadvertance dans un texte où il n'est pas fait d'autre mention des deux enfants Louis et Lohier, est tout ce qui nous reste de la tradition sans doute la plus ancienne sur la guerre d'Ogier avec Gharlemagne ^

La deuxième branche du texte que nous suivons se termine en nous montrant l'arrivée d'Ogier fugitif à la cour de Désier, roi des Lombards, qui l'accueille très-bien et lui donne des honneurs et des terres. Mais Gharles, irrité de cette réception faite à son ennemi, s'en plaint à ses barons devant toute sa cour (III) et envoie Bertrand^ le fils de Naime de Bavière, demander à Désier l'extradition du vassal rebelle *• Le roi des Lombards refuse, prétendant que toutes ses obligations envers Gharlemagne se bornent à un tribut qu'il paye et à un secours en hommes qu'il fournira au besoin, mais ne vont pas jusqu'à lui faire un devoir de livrer son hôte. L'empereur se décide alors à faire la guerre au roi de Pavie, et rassemble une armée immense. Cette guerre de Lombardie dé-

^ n prouve combien les chansons de > Bertrand remplissait d^à ce rdle de gestes sonthistoriques à l'origine^ et com- messager dans Doon deNanUuU; voy. bien la forme conservée est pen primitive, plos baut^ p. 300.

LES RËaTS. 309

bute par une grande bataille à Sainte-Âiose ; Ogier et Désier sont vaincus, mais le roi s'enferme à temps dans Pavie et en refuse rentrée à Ogier, qui cherche une retraite dans les montagnes. On ne nous apprend pas comment se termine la guerre entre Charle^ magne et Désier S

Les quatrième, cinquième et sixième branches nous racontent le long siège soutenu par Ogier contre l'armée impériale dans son château de Castelfort *. L'empereur^ malgré la résistance merveilleuse d'Ogier, qui finit par être seul dans sa forteresse, s'obstine à son entreprise, et reste si longtemps devant Castelfort que ses soldats en oublient leur patrie et leur famille '• Enfin l'assiégé se décide à sortir et à traverser de nuit les rangs ennemis pour chercher un refuge ailleurs.

Chariot, cause première de tous ces événements, demande à Ogier une conférence (VII) ; il l'obtient, et le prie de lui dévoiler toute sa pensée sur ce qu'il veut faire, lui jurant de ne faire aucun profit de ce qu'il lui dira. Confiant dans cette promesse, Ogier lui apprend qu'il quittera Castelfort le soir même, qu'il ira droit à la tente de Chariot, et qu'il le tuera en vengeance de Baudouinet. Enchaîné par son serment, le fils de Charlemagne ne peut rien faire pour déjouer ce cruel dessein ; il se borne à dresser deux lits dans sa tente : il laisse vide le plus somptueux et en occupe un sans apparence. Cette innocente ruse trompe Ogier, que n'émeut pas la sublime loyauté de son ennemi, et il croit l'avoir tué quand il a transpercé le lit désert. Il s'échappe ensuite (VIII) ^ et les efforts des royaux pour l'atteindre sont infructueux.

Dans la neuvième branche, Ogier est enfin fait prisonnier, mais non par la force des armes. L'archevêque Tuipin, revenant de Rome, le rencontre dormant dans une vallée ; malgré son amitié pour lui, le serment prêté à l'empereur l'oblige à s'emparer du rebelle. D le charge de liens pendant son sonuneil, et l'amène à Paris. Charlemagne veut aussitôt le faire périr de la mort la plus cruelle ; mais Chariot plaide pour lui, et Turpin propose d'ailleurs de le soumettre à un genre de mort qui, pour être lent,

« Ici de^t saos doute être racontée, * A cette époque remouterait, suivant

daoa l'un des poèmes qui ont servi de notre texte, la fondation de Plaisance en

bue à Ogier y la suite de la guerre de Lombardie; toutefois cette ville est si

Loinbardie. Voyez ci-dessous. éloignée de l'endroit assiégé qu'il doit

* Il nous parait fort probable que c'est s'être introduit là quelque confusion

Pierre-Cbâtely sur le Rhône. (voy. ci-dessous).

3i0 LIVRE II.

n'en sera pas moins affreux. Si on veut lui laisser Qgier, il l'enfermera dans sa prison de Porte-Martre à Reims, et ne lui donnera par jour qu'un morceau de viande, un quartier de pain et un hanap de vin : c'est un si grand mangeur qu'il ne résistera pas longtemps à ce régime. L'empereur y consent, et Ogler est enfermé à Reims; mais le bon archevêque fait pétrir des paius d'un quintal, fait faire une coupe qui tient un setier, et lui envoie chaque jour le quart d'un bœuf, un quartier de ces pains énormes et le gigantesque hanap plein de vin. H lui procure en outre toutes les distractions qu'un prisonnier peut avoir, et l'entretient ainsi en vie.

Cependant la nouvelle de sa mort se répand parmi les Sarrasins (IX), qui espèrent dès lors trouver la France sans défense. Brehier, un des plus puissants amiraux, envahit la France et pénètre jusque près de Laon. Nul n'ose lui résister ; l'empereur lui-même est consterné ; un jeune écuyer s'écrie alors : « Oh ! si Ogier était ici I » Gharlemagne, qui ne veut pas avouer ses torts et qui croit Ogier mort depuis longtemps, fait pendre l'indiscret et menace de traiter de même tous ceux qui lui parleront de son ancien ennemi. Mais trois cents fils de comtes, de ducs et de princes , bravant cette menace, viennent entourer sa tente en se tenant par les mains, et se mettent à crier tous ensemble : <( Ogier I Ogier 1 Ogier!» L'empereur ne peut massacrer tant de coupables, mais que faire? Ogier n'est-il pas mort? Charles va à Reims et s'en informe : Turpin lui révèle son ingénieux artifice : Ogier vit encore, et lui seul peut sauver la chrétienté. Mais il ne consent à secourir l'empereur que si on remet Chariot à sa discrétion. Charlemagne se désole, mais, comme Âgamemnon, il se résigne: Chariot sera l'holocauste ofTert en expiation du passé. Ogier ne peut pardonner : il a juré de frapper le meurtrier de son fils. Tout ce récit est d'un pathétique puissant et bien rendu. Devant toute l'armée. Chariot est amené à Ogier, dont l'empereur et les pairs essayent en vain de fléchir le cœur par leurs supplications. Déjà le père de Bauàouinet a tiré son épée du fourreau, quand un ange descend du ciel :

L'ameure tint de Tespée trenchant.

(( Ogier^ dist-il^ ne toucheras Tenfant; Dez le defent, si t*en fait mandement :

Fors une baffe li donras solement Por garautir le tien fol sairement. »

(V. 10996 et suîv.)

Ce dénouement de la ^îeille querelle est grandiose et vraiment épique \ Ogier combat contre Brehier (X), et naturellement il le tue *• Dans les deux dernières branches, qui ne sont sans doute pas fondées sur un original ancien , on raconte le mariage du vainqueur avec une princesse anglaise, qu'il a délivrée des mains des Sarrasins, et les honneurs dont le comble Gharlemagne.

Nous avons dit ailleurs (p. 171) que l'histoire d'Ogier s'était altérée en Italie, grâce à la confusion des souvenirs personnels du compilateur franco-italien qui le premier sans doute l'a transportée au-delà des Alpes. Mais, bien que cette explication soit la plus vraisemblable, il est à remarquer qu'un des traits du récit franco-italien se retrouve dans la Chronique danoise de Charlemagney qui suivait sans doute (V. p. 1S2) la rédaction primitive de la Karlamagnùs-Sagay et qu'il existait par conséquent, suivant toute probabilité, dans un ancien po6me français différent de celui que nous connaissons ; toutefois ce trait est le seul que les deux textes aient en commun, et tout le reste est trop différent pour qu'on puisse supposer qu'il ont eu la môme source. Dans le livre danois, il n'est rien dit de Baudouin ; Chariot et Ogier sont envoyés ensemble par Gharlemagne contre le roi païen Amarus, qui a envahi l'Italie ; Chariot, furieux de ce qu'Ogier a tué Amarus et lui a ainsi enlevé une occasion de gloire, l'attaque si violemment qu'Ogier est obligé de se défendre et tue le prince, n ramène le corps à Charlemagne et se soumet à son jugement ; il est condamné à être enfermé pendant trois ans, et à ne recevoir pour nourriture qu'un pain et une coupe de vin ; mais l'impératrice, mère de Chariot, trouve que cette sentence est injuste : c'est eQe qui fait faire le hanap et cuire le pain énorme dont le poème français attribue l'invention à Turpin. Au bout de trois

< D'après Femrio (HI, 306], ce roman ment a sans doote été commandé par

ea prose raconte la chose assez différem- des raisons de convenance qui ont foit

ment. C'est de loi -même qn'Ogier fait supprimer l'intervention divine dans nne

frrâee à Chariot; an moment où il le tient histoire profane; il est beau, mais n'a

d'one main par les cheveox, levant Cour- pas la grandeur et la vérité de l'ancien,

tain de l'antre, et où l'empereur pousse * Son combat avec lui ressemble éton-

un cri terrible, le Danois magnanime se namment à ceux d'Olivier contre Fiera-

tronve asses vengé, relève le prince, bras, et de Roland contre Ferragos. l\

l'embrane et lui pardonne. Ce déttoue» ne doit pas être bien anden.

ans, le roi sarrasin Mascabré envahit la France ; Charles, vieux et malade, regrette qu'Ogier soit mort ; il se réjouit quand il apprend qu'il est encore en vie. Ogier sort de son cachot, sans mettre aucune condition à sa réconciliation avec l'empereur ; il prend le commandement de l'armée, tue Mascabré, puis demande à l'empereur la permission de retourner en Danemark, où la mort de son père vient de l'appeler au trône *.

n semble que ce récit, surtout par le caractère qu'il donne à Chariot, soit le développement plus naturel de la première branche, les Enfances Ogier; il faudrait cependant remplacer par une longue guerre la résignation trop soumise d'Ogier. Les branches II-V de la chanson de gestes française auront môle à cette légende primitive, outre l'histoire de la guerre de Lombardie, qui appartient sans doute à une autre tradition, celle de l'Ogier ou Osigier, que Metellus de Tegemsee rapporte dans ses Quirinalia. Au reste Metellus lui-même ne fait que suivre la prose de Wemher de Tegernsee, qui écrivait en 1188 *, et qui, comme lui, rapporte cette aventure au temps de Pépin. Voici le récit de Wemher : tt Parmi les parents de Pépin étaient deux princes élevés au-dessus des autres, dont l'un était Âdalbert, premier comte de Bavière, et l'autre Otkar, duc des Bourguignons, que la race des chanteurs appelle depuis longtemps Osigier. Il donna son fils à élever dans le palais. .. Le fils du duc joue avec le fils du roi, et, plus habile que lui, le vainc avec une tour ; le fils du roi, comme un vrai fils de roi, s'irrite, et, lançant furieusement le roc ', il en perce la tempe du vainqueur... L'enfant mourut et fut enterré en secret. A cause du père et de l'oncle, le roi cache et Mt cacher la chose, et, ne s*y fiant pas encore, il invite les frères à sa cour. Là, gardant toujours le secret, il délibère pendant trois jours avec ses grands... Le lendemain, après le conseil, le roi lance au duc un de ces hameçons dialectiques, dont l'antécédent passe facilement, pour que le conséquent transperce le cœur d'une pointe secrète. Ainsi le roi demande au duc de juger, en droit royal et ducal, ce qu'il faut faire d'une chose qui ne peut se réparer : le duc répond que, quoi que ce soit, il faut la laisser là et n'y plus songer. Tous les grands interrogés successivement, répondent : D nous platt

« Pedenen'i Shifter, V, 120-123. 1849, II, p. 283 et soiv.

* Voy. lÀ-dessus Th. Mayer, dans VAr- * Hodius^ ancien nom de la tour an |ea rJUv fur ùsierreichische GescMehtsquelUn, d'échecs, d'où routier.

ainsi. Cette proposition admise, le roi, parlant du fils, ferme la blessure qu'il ouvre dans le père, de telle sorte qu'il pleure en dedans la mort de sa progéniture, sans pouvoir à cause d'elle rien faire au dehors. Lui-môme a jugé sur le meurtre de son fils^ et sans lui laisser le temps de respirer, le roi lui demande le serment solennel de ne rien entreprendre d'autre, et, législateur, d'exécuter sa propre loi *. » La légende d'Ogier est, on le voit, une de celles dont les sources sont les plus nombreuses et les plus anciennes, et dont, par conséquent la forme primitive est la plus difficfle à retrouver.

On trouvera ailleurs * la liste des imitations étrangères de ce roman ; elles reposent en général sur le texte qui se réclame de Raimbert.. Nous ne signalerons que le roman espagnol du marquis de Mantoue, qui ne semble pas d'abord se rattacher à Ogier, mais qui raconte les mêmes aventures que les siennes *. On sait que ce guerrier est resté très-populaire jusqu'à nos jours et qu'il a laissé son nom à un des valets de nos jeux de cartes ^. Une suite très-postérienre de son histoire est celle de son fils Meurvin *, qui a été traduite en italien *, et ne présente que des aventures sans intérêt, dans le goût fantastique du quinzième siècle. Nous devons aussi regarder conmie dérivant du poème d'Ogier celui qui est consacré à son père Gaufrai''. C'est une production du quatorzième siècle, placée entre Doan de Maience qu'elle continue et Ogier le Danois qu'elle prépare ; ce qui y est dit du père d'Ogier ne s'appuie sur aucune tradition, et l'ouvrage en général n'est précieux que par le nombre des allusions qu'il renferme et comme un des résultats du travail cyclique des derniers chantres de gestes.^

8* Doon de Mayence. Nous avons déjà eu occasion de parler de la tendance cyclique de ce poôme (voy. ci-dessus, p. 77) ; bien qu'il ne sdt pas antérieur au quatorzième siècle , et que dans la plus

• Mayer, /. i.y p. 327. * Voy. Grasse, p. 344, Dimlop-Ue-

• Voy. Grisse, p. 340-344. brecht, p. 142.

• Voy. liv. I, ch. x, p. 210. • Voy. Ferrario, t lil, p. 320-329. Les ^ On prétend en Champag^ne retroaver trois romans de Doon de Mayence, Ogier

éàm te refrain d'aoe chanson d'eniknts, et Meurvin ont été réunis sous le titre

O^er! Ogerl Oger! le cri des jeunes gens de La Fleur des Batailles ( 7oy. Brunet

réclamant O^r ; mais c'est d'autant plus et ci-dessous V Appendice, n* 111) et tra-

dcMiteoz que dans d'antres provinces le duits en italien : // Fiore délia Cavai»

refrain de cette ronde (la Marguerite) leria,eXc,

eu :Ohl gai, ah! gai, oh! gai, comme ^ Son nom est Gaufrey dans le poème

relui de beaucoup d'aotres. publié : c'est une question de dialecte.

grande partie il ait bien le caractère de cette époque, il contient cependant un épisode qui semble plus ancien et qui en tout cas porte l'empreinte d'une poésie supérieure à celle du reste. Ce qui nous dispose à croire cet épisode le noyau et le plus ancien morceau de l'ouYrage, c'est que toute la première partie (p. i-i82) n'est évidenmient qu'une introduction à cette histoire capitale ; c'est le récit de l'enfance du héros qui y figure, récit exigé par les habitudes des poëtes de cette époque. La suite est un lieu commun qui se retrouve dans vingt autres poèmes (guerre contre les Sarrasins) , et qui n'est que le développement sans intérêt d'une indication de la partie ancienne. Cette partie peut d'autant plus avoir été originairement un poème séparé, que nous voyons David Âubert, qui n'agissait pas ainsi par esprit critique, n'admettre précisément dans sa compilation que ce morceau, si nettement détaché du reste, dans le poème actuellement eidstant : a Gonunent Doon de Maience entra en Paris, où le preu Gharlemaine estoit, et s'en party sans le daignier aler visitter, de quoy le noble empereur fu mal content. — Gomment l'angele de Notre Seigneur pacifia l'empereur Gharlemaine et Doon de Mjaience, et devindrent bons amis (I. I,ch. mui-zxm). » Nous sonmies donc autorisés à regarder comme un poème à part, plus ancien que l'introduction et la continuation qu'on lui a données, le récit qui s'étend de la page 183 à la page 221 de Doon de Maience; et comme ce récit est assez intéressant, et nous montre Gharlemagne dans une situation où aucun autre poème ne l'a mis, nous le donnons ici en résumé.

Doon de Mayence passe par Paris et ne daigne j^as aller saluer l'empereur ; cdui-ci, piqué, insulte devant sa cour l'oi^eilleux vassal, et frappe rudement un chevalier qui prend sa défense. Doon, quand il l'apprend, revient sur ses pas, et, à la tête de sept cents chevaliers armés de toutes pièces^ il surprend Gharles au milieu de sa cour et lui demande la réparation de son offense; toutes celles que lui offre l'empereur ne le satisfont pas : il veut la ville de Valclère, qui appartient aux infidèles, et que Gharles devra l'aider à conquérir . Alors l'empereur lui propose de remettre à un combat singulier la solution de leur différend ; Doon accepte, et bientôt Gharles, couvert de son armure, vient trouver son adversaire dans le champ clos. Doon se repent alors de son arrogance; il demande à Gharles de l'oublier; il est disposé à implorer

son pardon, mais Charles, furieux de l'outrage qui lui a été fait, est inflexible, et le combat s'engage. Il est terrible et la victoire penche successivement des deux côtés ; les deux champions ont de graves blessures.

Et il furent si las^ si chaut, si tressné^

Qu'il fument comme feu de vert busche alumé.

Cependant ils résistent à toutes les prières que leur adressent les barons ; ni l'un ni l'autre, cette fois, ne veut céder. Enfin, ils se seraient tués tous deux, si Dieu n'y avait pourvu. Un ange descend entre les combattants, qui s'arrêtent éblouis de sa splendeur :

Et si atenebri qu'il ne Tirent noiant Fors la clarté de Tangre.

n leur ordonne de déposer les armes, et enjoint à Gharlemagne de conquérir Valclère pour Doon : c'est le vouloir de Dieu. L'empereur se soumet, et le reste du po6me renferme le récit de la guerre des Français contre VAubigant de Valclère.

Le po€me du quatorzième siècle fut mî$ en prose au quinzième sous le titre de : la Fleur des batailles, Doolin de Maïence *, et jouit sous cette forme d'un grand succès en France et en Italie *• Au siècle dernier, l'analyse qu'en donna la Bibliothèque des Ro" mans (1778, février, p. 1-70) tenta le poète allemand Alscinger, qui crut trouver là un sujet aussi heureux que celui qu'avait fourni à Wiéland l'extrait de Huon de Bordeaux. Mais il se trompait :'le sujet était beaucoup moins bon, le poète en outre moins bien doué, et le Doolin von Mainz n'a laissé derrière lui que le souvenir d'un poème épique manqué, l'un des plus désastreux échecs que puisse subir un auteur '•

9* Basin. Nous avons parlé ailleurs des diverses versions néerlandaises (p. 142), allemandes (p. 127) et Scandinaves (p. 149) de ce poème, appelé aussi Charles et Elegast ou le Couronnement de Charles.

Le poème néerlandais, que l'auteur du Karl Meinet a admis, en le gennanisant un peu, dans sa compilation, a été de nos jours

' Voy. Bninet pour les éditions. * Ce poème a para en 1787 (S* édition

* et Penrario, t UI, p. 260 et soiT. 1797).

3i6 LIVRE II:

l'objet de différents travaux en Hollande * et en Allemagne *; il a été réédité avec soin ' et traduit en français *. Tous les critiques qui s'en sont occupés en ont parlé comme d'une tradition purement allemande ou néerlandaise ^ Avant d'examiner si cette opinion est fondée, nous allons donner une analyse de ce poème intéressant.

Charles , étant revenu à Ingelheim sur le Rhin, se préparait à tenir une grande cour, quand un ange lui apparaît en songe , qm lui enjoint plusieurs fois au nom de Dieu d'aller voler nuitamment, Charles commence par repousser cet ordre avec indignation; mais enfin, bien qu'avec la plus grande répugnance, il se soumet, et part tout seul, dans la nuit silencieuse, en se recommandant à Dieu. Soudain il lui vient au cœur un remords, c'est d'avoir, pour une faute légère, banni et dépouillé Elegast et ses chevaliers ; il voudrait bien maintenant l'avoir avec lui. Pendant qu'il se livre à ces pensées, il rencontre un chevalier noir sur un cheval noir : tous deux se regardent avec attention et méfiance. Le chevalier noir demande au roi son nom ; sur son refus, ils en viennent aux armes, et l'épée de l'inconnu se brise. H dit alors qu'il se nomme Elegast ; pharles l'a banni et l'a contraint à se soutenir par le vol; toutefois jamais il n'a fait tort à un pauvre homme ; lui et les siens surprennent seulement les riches voyageurs ou forcent les caisses des évéques et des abbés. Le roi se joint alors à lui ; il prétend se nommer Albrecht, et dit à Elegast que lui aussi pratique le métier de brigand. Il lui propose de piller le trésor du roi Charles, qui est assez riche pour ne pas ressentir une perte de ce genre ; mais Elegast s'y refuse éneigiquement. Il lui indique en revanche Eckerich d'Eckermunde, le beaufrère de Charles, qui ne lui est pas entièrement dévoué et a déjà fait tort à bien des gens. Us arrivent devant le château ; Elegast s'y introduit par une brèche de la muraille ; Albrecht reste en de-

* Voy. Jonckbioet, Geschiedenis, t. 1^ Messager des Sciences de la Belgique, p. 265 et suiv. t ]V^ p. 202 et suiv. (tiré à part).

* Grimm^ Muséum fur altdeutsche Li- ^ Nous citerons , outre les savants ieratur, H, 226-236; Mone, Uebersicht nommés ci-dessus, Grasse (p. 301), et der niederl. Volksliteratur, page 34 et Hoffmann, /. /. M. Bartsch ( C7e6er Kari suiv., etc. Meinet, p. i), appelle encore sans hén-

8 Par Hoffmann (Horse Belgicae, p. iv), talion Charles et Elegast « une tradition

Breslau, 1836, in-8«, et JonckbIoet(Ams- spécialement flamande ou au moins al-

terdam, 1859). lemande. » (Voyes ci-dessus, 1. 1, ch. IV,

^ Par M. de Saint -Genoix, dans le p. 103,)

LES RÉCITS. 3i7

hors pour recevoir le butin. Elegast, par le moyen d'un charme, entend des coqs se dire entre eux que le roi est de l'autre côté du mur ; il s'en effraye, mais Charles le raille de sa crédulité ; il met lui-même dans sa bouche l'herbe enchantée qui fait comprendre le langage des bêtes, maïs il ne la rend pas à Elegast. Celui-ci va au trésor et prend ce qui lui convient. Il a en outre grande envie d'une magnifique selle ; mais les mille sonnettes et grelots qui Toment résonnent dès qu'il y touche et réveillent le maître de la maison. Elegast écoute une conversation qui s'engage alors entre Eckerich et sa femme ; Eckerich apprend à sa femme qu'il conspire contre la vie de son beau-frère, et, comme elle veut s'opposer à ses desseins, il la frappe cruellement. Elegast raconte cela à Charles ; U montre dans son récit tant d'attachement pour le roi que celui-ci lui conseille d'abord de venir lui-même dénoncer le complot, puis s'engage, Elegast craignant de se montrer au roi, à faire connaître à Charles et le service qu'il lui a rendu et le danger qui le menace. Charles comprend alors pourquoi Dieu lui a ordonné d'aller voler, et rentre content à Ingelheim. Quand Eckerich arrive avec }es siens pour surprendre le roi, il est saisi et emprisonné. Elegast est appelé à la cour et sert de témoin contre Eckerich : la décision est remise à un combat singulier entre eux, où Elegast est vainqueur. Eckerick et les siens sont pendus ; Elegast reçoit en mariage la sœur de Charles,' veuve d'Eckerich, et la joie r^e dans tous les esprits *•

D y a une allusion à cette histoire dans Albéric des Trois-Fontaines. A propos de la conspiration ourdie contre Charlemagne en 788 par Hardré ou Hardri, il ajoute au récit d'Eginhard : « Et d'après ce qu'on dit dans la chanson, pour connaître cette conjuration, Charlemagne, sur l'ordre d'un ange, alla voler pendant la nuit(f* 39 r* A). » Mais bien loin de supposer que ces mots eussent trait à une chanson de gestes française, on y a vu une raison de penser qu' Albéric rapportait en général ses allusions à des pommes flamands *, celui-là l'étant sans aucun doute et devant servir à indiquer la provenance des autres '. Mais il va nous être

* F— 374-394. tredit lui-même cette hypothèse en di-

* Bartsch, /. /. sant, à propos de l'histoire de la reine

* Aa reste, cette opinion ne peut se Sibile : « A cantoribus gailieis pulcher- •ootenir. On ne peut admettre que tous rima contexta est... fabula. • Quant à les poèmes auxquels Albéric fait allusion son pays, la province de Liège appar* aient été traduits en flamand, et il con- tient à la Flandre wallonne et non tioise.

3i8 LIVRE II.

facile de démontrer que le poëme auquel Albéric fait allysion est un poëme français, et que, là comme ailleurs, les Flamands n'ont fait que traduire nos poètes. Ce fait isolé d'une chanson épique sur Charlemagne, originairement flamande, nous avait toujours semblé très-improbable ; nous avons été heureux de trouver dans diflérents textes la pleine confirmation de nos soupçons.

Le nom d'Elegast devait d'abord être écarté comme évidemment germanique ^ et il fallait trouver un héros français qui pût le remplacer. Il était aisé de le reconnaître dans Basin de Gennes^ qui joue dans Jehan de Lanson le rdle d'un voleur, et qui use de sorcelleries et de stratagèmes parfaitement semblables à ceux d'Elegast (Cf. Hist. littéraire, t. XXII, p. 583 et suiv.). Nous remarquions aussi que certains vers de ce poëme faisaient allusion à un temps où Basin était l'ennemi de Charlemagne, exactement comme le début de l'ouvrage flamand nous montre Ëlegast. On y dit par exemple du voleur Servins (p. S78) :

Entre lui et Basin furent ja compaignon» A cel tans que Basins guerroia roi Gharlon.

<Ms. 8203, f» 48 v«.)

Basin figure encore au début à'Auberi le Bourguignon, et là aussi il est qualifié de voleur; on dit d'Auberi son fils(Keller, Romvart, p. 220, v. 715) :

N'est pas merveilles se cis set de l'engin, Quant il est fius au fort larron Basin; Plus fort larroD n*ot onques jusqu'à Rin.

Un passage de Philippe Mousket enlève à cette conjecture toute incertitude : en énumérant les vassaux rebelles de Charlemagne, U dit (v. 8442-3):

Et Bazins li iist maint anui.

Qui l'emmena embler od lui.

Mais le passage suivant de Renaud de Montauban, cité dans V Histoire littéraire^ (t. XXII, p. 695) longtemps avant la publication de ce po6me, est encore bien plus explicite ; c'est Charlemagne qui parle ' :

1 VoY. liv. ly ch. vi^ p. 142. elle fait partie d'un discours où Charle-

* Cette citation est la suite de celle magne rappelle les diyerses aventures que nous avons donnée plus haut (p. 231); de sa jeunesse.

Quant je cuidai avoir tôt mon règne aquité,

Dont jurèrent ma mort trestot li XII per^

Si me durent mordrir par .1. jor de Noël.

Dex me manda par l'angle que je alasse embler;

Voirement i alai, ne Tossai refuser.

Je n'oi clef ne sosclave por trésor esfondrer;

Dex me transmist à moi .1. fort larron prové^

Basins avoit à nom^ mena me en la ferté.

Et si entra dedans por l'avoir assembler.

niuec o! Gerin le conseil demonstrer,

Qui le dist à sa femme coiement à celé ;

Basins le me conta quant il fu retomés.

Je atendi le terme et si les pris provés^

Les coutiaus ens es manches^ tranchans et afilés.

Je en fis tel justisse come vos bien savés^

Pendre^ ardoir et destruire et les membres coper.

(P. 266, V. 27 et suiv.)

Ce récit, comme on voit, est assez différent de celui du poëme néerlandais : les noms, d'abord, sont autres ; mais ce détail est trèsprobablement le fait du traducteur et ne suffirait pas à établir l'existence de deux versions françaises. Ce qui est plus caractéristique, c'est que le Caerl ende Elegast ne parle pas d'une conspiration des douze pairs , et qu'il ne place pas cette aventure dans la jeunesse de Charles ; il y a longtemps qu'il règne, et il a proscrit Elegast, qui a été obligé de se faire brigand pour vivre. Ce trait d'une vieille hostilité entre Charles et Basin n'est pas compatible avec la version de Renaud; et, comme nous l'avons rencontré dans une allusion postérieure (voy. plus haut), nous sommes autorisé à admettre qu'il se trouvait dans une autre rédaction de cet épisode, celle d'après laquelle a travaillé l'imitateur flamand. Elle remontait probablement au douzième siècle, puisque le po6me néerlandais est, au plus tard, du treizième \

Mais il existait une troisième version de cette aventure, qui nous a été conservée dans la traduction islandaise de la KarlamagnùS'Saga *. Nous la résumerons rapidement pour faire ressortir la différence qu'elle présente avec les deux autres.

A la mort de Pépin, Charles son fils a trente-deux ans '• Dieu

* Voy. BartBch ^ Veber Karl Meinet^ * Nous avons dit plos haut (p. 246) que p. 387. la compilation islandaise ne connaissait

* Voy. le sommaire dans la Bibl. de rien des aventures de Charles en Espagne tÉcole des chartes^ Janvier 1864. ni de sa lutte contre ses deux frères.

lui révèle, par son ange, que ses jours sont menacés ; et il s'enfuit alors chez un chevalier fidèle, Thierri d'Ardenne. L'ange lui apparaît de nouveau la nuit et lui ordonne de faire chercher le larron Basin * pour aller voler avec lui ; il trouvera ainsi le moyen de sauver ses jours. Basin arrive, sans qu'on explique où on l'a trouvé et ce qu'on lui a dit, et part avec Charles pour leur expédition nocturne ; mais Naime de Bavière recommande à Basin d'appeler Charles du nom de Magnus, pour ne pas attirer l'attention de ses ennemis '. Les deux compagnons arrivent tout au milieu des Ardennes, au château du comte Rainfroi, près de Tongres. Magnus reste en arrière auprès des chevaux, pendant que Basin entre dans le château et s'empare d'un riche butin; il le rapporte à Magnus et veut s'enfuir au plus vite. Magnus s'y oppose, il veut entrer dans le château, espérant trouver quelque lumière sur les périls qui le menacent. Basin y retourne avec lui, pour l'instruire un peu dans l'art de voler ; il le conduit dans la chambre même du comte, et lui dit de rester caché entre le mur et les rideaux du lit; il va, pendant ce temps, à l'écurie pour s'emparer du cheval du comte. Les chevaux font du bruit et réveillent Rainfroi, qui envoie le palefrenier voir ce qui se passe à l'écurie ; mais Basin se cache sur des cordes le long d'une poutre, et le palefrenier ne découvre rien. Tout le monde se rendort excepté Rainfroi, et c'est alors que celui-ci réveille sa femme, et lui fait part de la conjuration qu'il a ourdie contre Charles. Lui et ses onze complices ont fait faire des couteaux à deux tranchants de l'acier le plus dur, avec lesquels, la veille de Noël, ils doivent poignarder Charles et tous ses amis à Aix ; puis Rainfroi se fera couronner roi et empereur; son frère Heudri sera duc. La femme du comte l'exhorte à renoncer à son odieux projet, mais sans succès ; elle n'arrive qu'à se faire nommer tous les conjurés. Comme la comtesse éclate en sanglots en voyant ses prières inutiles pour fléchir son mari, il s'irrite et la frappe au visage jusqu'au sang. EUe se

* Il est remarquable que la Krônike expliquer entre le récit de la Kariama*

om K, Karl Magnus, abrégé danois de la gnùs-Saga et les traditions sur Charles

KarlamagmsSaga , remplace Basin par Mainet. Ces traditions sont-elles posté-

Âligast (voy. ci-dessus^ p. 142). rieures et ont-elles emprunté ces noms

s Ce nom est évidemment le même au récit plus ancien, ou doit-on au conque celui de Mainet, que les autres tra- traire les regarder ici comme des souveditions font prendre par Charles en Es- nirs vagues d'une légende trop mal conpagne. Ce nom, et ceux de Rainfroi et nue pour qu'on la reproduisit 7 Cest ce Heudri^ indiquent un rapport difficile k qu'il est impossible de décider.

LES RÉOTS. 321

penche hors du lit pour ne pas saigner sur les draps, et Charles recueille le sang dans son gant droit. Cependant Basin, sorti de sa cachette, endort tous les gens du ch&teau par sa sorcellerie, arrive près du lit de Rainfroi, lui prend son épée et part avec Magnus. Charles, revenu chez Thierri, convoque ses amis les plus sûrs et leur découvre le complot tramé contre lui. L'un d'eux s'étonne qu'il se fie autant au larron Basin ; mais Naime lui répond que c'est un homme courtois et habile, auquel Charles, après Dieu, doit son salut, et qui est maintenant devenu son homme. Après divers événements, Charles , le jour de son couronnement, fait arrêter et exécuter tous les trattres, et Basin reçoit, en récompense de ses services, le comté et la femme de Rainfroi (1, 1-25.)

On voit que cette version n'est ni celle qu'a connue l'original du pofime flamand, ni celle à laquelle se rapporte l'allusion du Renaud. EUe se rapproche plus de cette dernière en ce qu'elle place, comme elle, l'événement au début du r^ne de Charlemagne , qu'elle ne suppose aucune relation antérieure entre lui et Basin , qu'elle parle aussi de douze conjurés, et enfin qu'elle désigne de même le jour de Noël comme celui où le meurtre de Charles devait avoir lieu. Mais elle en diffère en plusieurs points : elle appelle Rainfroi et non Gérin le conjuré dont les paroles sont surprises ; elle place la conjuration avant et non après le couronnement de l'empereur ; enfin et surtout , contrairement aussi à l'original du poème flamand, elle fait surprendre la conversation du comte avec sa femme par Charles lui-même et non par Basin.

II existait donc, au commencement du treizième siècle, trois versions de cette singulière légende : l"" celle qu'ont connue Philippe Mousket et Jehan de Lanson, et qu'a sans doute suivie le traducteur néerlandais ^ ; 2^ celle dont nous possédons la traduction islandaise ; 3"^ celle à laquelle fait allusion le Renaud de Montauban. H est impossible de décider laquelle de ces trois versions est la plus ancienne ; toutefois il est fort probable que le trait de l'hostilité ancienne de Charlemagne et de Basin est étranger à la tradition primitive, et appartient aux arrangeurs de la seconde époque, n est, en tous cas, très-vraisemblable que c'est sous cette forme que la légende se conserva le plus longtemps ; et c'est sans

« lie trait oomman de ces trois textes tous entre Charles et Basin^ cf. d-dessos, randenne hostilité qu'ils supposent p. 318.

Si

doute cette version qui se trouvait dans les deux manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, qui ont pour titre : le Ram-

I mant Basin \

10® Jehan de Lanson. Nous ne nous arrêterons pas longuement à ce po6me, qui n'est pas fondé sur une tradition et qui ne semble pas avoir joui d'une grande popularité. Philippe Mousket est le seul auteur un peu ancien qui y fasse allusion (v. 46S6-7). Jehan de Lanson est le parent de Ganelon, de Griffon d'Hautefeuille, d'Hardré, d'Âlori, de toute la race des trattres ; il possède tout le sud de l'Italie, et ses domaines s'étendent même jusqu'au Maroc. Sa guerre avec Charles a pour principal élément original la lutte de sorcelleries et de tours d'adresse qui s'établit entre le larron Basin et l'enchanteur Malaquin, partisan du duc Jehan. Parmi les divers épisodes de cette guerre, qui se passe tout entière dans l'Italie méridionale, nous remarquerons seulement celui qu'indiquent les vers suivants :

Et si prîst Jehans Charle, mais il nel quenut mie^ En la forestde Luques en une praerie.

(Ms. Bibl. impér. 8203, M 5 y».)

Le poème se termine par la victoire définitive de Gharlemagne et des douze pairs, que Ganelon et Jehan avaient juré de faire périr ; Jehan est ramené en France, et condamné à finir ses jours en prison *.

ii"^, Huon de Bordeaux^. Ce héros, fils du duc Séguin, n'a pas eu, à proprement parler, de guerre avec Gharlemagne ; mais sa querelle avec lui est la cause du lointain voyage qu'il &it en Orient et de ses merveilleuses aventures avec Obéron et Esdarmonde. A son retour, il est jeté en prison par un frère perfide qui l'accuse devant l'empereur : il avait promis de ne pas remettre les pieds dans ses possessions avant d'avoir rendu compte à Charles de sa périlleuse mission ; son frère, qui l'a surpris, chargé de fers et conduit de force à Bordeaux, prétend qu'il a forfait à son serment; et Gharlemagne lui en veut tellement d'avoir donné,

* BihliotK protypoffraphique, n®* 1343 dans les anciennes chansons de gestes,

et 1794. nées au sein de l'aristocratie issue des

s Voyei l'analyse plus détaillée de ce Francs, il n'y a que des noms d'origine

poëme dans V Histoire littéraire, t. XXII, germanique.

p. 568-583. Le nom de Jehan suffisait à * Publié par MM. Guessard et Grand-

marquer la date récente de ce poème; maison» Paris, Franck, 1860.

bien qu'en état de légitime défense, la mort à son fils Chariot ^, qu'il est tout disposé à le condamner malgré les représentations de ses plus sages conseillers. Heureusement le roi de féerie, Obéron, intervient à temps pour sauver son protégé.

Ce po6me remarquable n'appartient pas à l'époque des premières chansons de gestes ; il ne cherche pas son intérêt dans les mêmes éléments que celles-ci ; mais il doit être mis à un rang à part comme un des efforts les plus heureux qui aient été faits pour renouveler l'épopée française à la fin du douzième siècle *•

12** Gaidon. Le héros de cette chanson de gestes, surnommé Gaidon par une circonstance qui rappelle des traits semblables de l'antiquité poétique % se nommait en réalité Thierri, et était le fils de Geoffroi d'Anjou, le roi gœifanoner de la Chanson de Roland. Sa guerre avec Gharlemagne est causée par les trahisons des parents de Ganelon, et se déroule dans de nombreux épisodes qui ne sont certainement pas fondés sur la tradition. La guerre se termine naturellement par la réconciliation de l'empereur et du brave Gaidon. Ce poème, tout particulièrement angevin, n'est cité dans aucun autre ^, et n'a donné naissance à aucune imitation étrangère.

13* Bicher. Le résumé de ce poème, jusqu'ici inconnu, nous est donné par la chronique française du ms. de la Bibl. imp. 5003 (voy. ci-dessus, page 104). Richer est le fils de Naime, et les malheurs qu'il a à subir lui sont causés par Guion et Âlori, les traîtres qui figurent déjà dans Gaidon '. Naime est allé faire un pèlerinage en Terre-Sainte ; pendant ce temps, les deux traîtres, auxquels l'empereur accorde toute sa confiance^ entrepren-

• C'est le même qui figare dans Ogier. * On n'a pas remarqué^ à propos de Nous reparlerons de sa mort. Gaidon^ un très-curieux passage d'Albé-

« Voy. sur ce poème, outre la Préface ne des Trois-Fontaines, & Tannée 1234 :

de« éditeurs^ M. Wolf(l/e6erzu;eim>d!er/. « In Âpulia mortuus est hoc anno

Volksbfùcher), et un article publié dans la quidam senex dierum, qui dicebat se

Betue germanique (juillet 1861). On trou- fuisse armigerum Rolandi Theodoricnm,

vera dans ces difTérents travaux les on- qui dux Gaidonius dictas est^ et im-

gioes et les imitations de ce poôme. Cf. perator ab eo multa didicit (f^ 256 v° B). »

aussi ci-dessus, p. 117. Cet étrange imposteur ne pouvait s'ap-

* Pendant que Thierri combat avec puyer que sur notre poème, car Thierri Pinabel (le champion de Ganelon après n'est nommé Gaidon nulle part ail- Boncevaux), un geai ou gai se pose sur leurs.

«m casque (v. 425); de même Valerius » Ricber et Bertrand, fils de Naime, fi-

fat appelé Carvus, à cause d'un corbeau garent aussi dans Gaidon, avec lequel,

qui se posa sur sa tète pendant qu'il en général, notre poème semble avoir

oomhattait avec on Gaulois. offert beaucoup d'analogies.

nent de l'assassiner : ils s'introduisent dans sa chambre, le poignard à la main. « Mais quant ilz approchèrent de l'empereur et ilz regardèrent sa face qui estoit moult grant et fiere et espouventable, ilz orent tel paour qu'ilz ne luy osèrent adeser. Et les coulteaux dont ilz le vouloient occire boutèrent ou feurre de la couche où gisoit Richer, et s'en allèrent. » Les traîtres accusent ensuite Richer de conspirer la mort de Gharlemagne et font découvrir les couteaux cachés dans son lit : l'empereur veut le faire pendre, mais on décide que Richer combattra en champ clos avec Guion son accusateur. La veille du combat, Guion essaye d'assassiner Richer dans l'église où il veille. Richard se défend avec courage et succès contre une troupe nombreuse ; l'empereur, à qui on rapporte qu'il tue tous les chevaliers de son camp, vient l'assiéger. Richer et Bertrand son frère soutiennent contre Charles une longue guerre, avec toutes les péripéties ordinaires des chansons de gestes de la seconde époque. Convaincu enfin de l'innocencedes fils de Naime, l'empereur les laisse aller et va assiéger je traître Guion à Montaspre. Naime revient, sur ces entrefaites, de Palestine : il exige le combat de Richer et Bertrand contre Guion et Alori ; ces deux derniers sont vaincus, avouent leurs trahisons et sont pendus ; Richer épouse la fille d'Anséis, roi de Cologne.

14** Girard de Fratte. Ce personnage, obscur actuellement, est un des plus célèbres des premiers poèmes. Il joue dans Aspremont un rôle très-remarquable. Quand Charlemagne lui envoie Turpin pour lui demander de prendre part à l'expédition contre Agoland, Girard refuse avec hauteur; il n'est pas le vassal de Charles, contre lequel il a longtemps guerroyé ; il est plus puissant que lui et méprise ses ordres. Cependant , sur les sages remontrances de sa femme, il consent à secourir les chrétiens et va rejoindre Charles en Aspremont ; seulement il a son armée à lui, qu'il commande à sa guise, et à laquelle on doit en grande partie la victoire. Lors de son arrivée au camp , Charles s'avance à sa rencontre, et il se passe alors une scène caractéristique : Girard, par un mouvement presque instinctif, se baisse pour ramasser le manteau de Charles qui s'était détaché de son épaule; Tuipin, témoin de ce mouvement, le constate par un acte sur parchemin, en due forme, qui doit servir plus tard à établir que Girard a fait hommage à l'empereur. On ne parle plus de cet incident, mais il est dair qu'il devait avoir une suite. Nous croyons qu'elle se retrouve

en substance dans le livre VII (inédit) des Reali di Fronda, qui ne finit pas, comme notre po6me, avec la défaite d'Agoland. Après un long épisode, peut-être peu ancien, où une ijivasion des Sarrasins dans les terres de Girard est repoussée par lui à l'aide de Gharlemagne, la question posée parla charte de Turpin devient Toccasion d'une guerre terrible entre l'empereur et Girard, qui est assiégé dans Vienne, sa capitale. Furieux de quelques défaites , Girard brise le crucifix, va en Espagne, où il renie sa foi, et revient en France avec une immense armée de Sarrasins. Cette fois l'empereur se sent tout à fait dans son droit : les païens sont battus ^ ; Roland tue Clairon^ le neveu de Girard ; enfin les propres enfants de celui-ci l'enferment dans une tour de pierre où il meurt, et livrent Vienne à Gharlemagne *.

15* Girard de Vienne. Une sorte de variante de l'histoire de Girard de Fratte remplit cinq chapitres delà première branche de la Karlamagnùs^Saga. Girard est ici appelé de Vienne, du nom de sa capitale, où Gharlemagne l'assiège pendant sept ans. La cause de la guerre est simplement l'insolence de Girard, qui a fait au roi miUe offenses et a refusé de comparaître devant sa cour. Les deux principaux héros de ce poème sont Roland, le neveu de l'empereur, qui fait ses premières armes devant Vienne, et Olivier, neveu de Girard , qui défend la ville contre les Français '. On convient de décider la victoire par un combat singulier entre ces deux jeunes guerriers ; mais Lambert, chevalier français fait prisonnier par Girard, lui conseille de terminer plutôt la guerre en donnant à Roland la sœur d'Olivier, Aude, et en demandant merci à Gharlemagne. Girard et Charles acceptent cet arrangement. Le lendemain, comme les deux champions sont sur le point d*en venir aux mains, Charles s'avance entre eux et les désarme ; ils se jurent fraternité et deviennent compagnons, et Roland promet d'épouser la belle Aude, si Dieu lui prête vie.

Le poème français qui racontait ces événements n'existe plus ;

* Cf. d-desBoSyp. 299, Tannée païenne d'Orville, qui en a donné un njeunîMeqm seeoart Girard de RoQssUlon et Doon ment en deux volumes in-S** (Paris^ de Nanteoil et s'enfuit lors de la bataille. 1783), a encore greffe ses imaginations

* Le roman de Gérard dBupkrate sur les premières : tout cela est sans va- (Piris, 1545), qui se donne pour mis en leur.

prose d'après « un vieil roman wallon * Dans le Girùrd de Fratte des Reaii, en vers, » repose sans doute uniquement Olivier figure déjà^ mais comme petitrinvention du prosateur. Contant fils de Girard.

mais il est probable que le compilateur islandais, ici comme ailleurs, suit assez fidèlement son modèle. La Chanson de Roland, dans son plus ancien texte, sans contredire expressément ce récit, semble ne l'avoir pas connu. Le seul trait commun qu'elle offre, c'est que suivant elle aussi Aude est sœur d'Olivier, fille comme lui du duc Renier de Gennes, et fiancée à Roland. Les textes rajeunis vont un peu plus loin : chez eux Aude est nièce de Girard de Vienne, et c'est à Vienne que les messagers vont la trouver pour lui annoncer le désastre de Ronce vaux ; la manière dont ils font parler le vieux Girard autorise môme à croire qu'ils connaissaient notre poSme. Nous n'avons pas rencontré ailleurs d'allusion à cette histoire.

Vers le commencement du treizième siècle , quand déjà la seconde époque avait fourni de nombreux poèmes, un clerc de Barsur-Aube , appelé Bertrand, composa deux chansons qu'on peut compter à bon droit parmi les meilleures de cette période, Girard de Vienne et Aimeri de Narbonne. Les derniers vers de la première annoncent la seconde comme immédiatement suivante, et le ton, le style, la versification * y sont d'ailleurs trop identiques pour qu'on ne les attribue pas au même auteur.

L'œuvre de Bertrand est parfaitement homogène : ses deux poèmes peuvent servir, l'un de préparation, l'autre de conclusion à l'expédition d'Espagne. Mais leur véritable originalité consiste en ce que l'auteur, qui connaissait très-bien le cycle des Narbonnais, a, pour la première fois, rapproché ses héros de ceux des poèmes précédents. Nous avons déjà dit ailleurs (p. 80) qu'originairement la geste d'Aimeri de Narbonne s'arrêtait à lui ou remontait seulement jusqu'à son père Arnaud de Beaulande. Bertrand, obéissant à l'idée cyclique de tous les gesteurs ses contemporains, fit d'Arnaud le frère de Girard de Vienne (père de Savari et d'Otton), de Renier de Gennes (père d'Aude et Olivier), et de Milon de PouiUe ; leur père commun fut Garin de Monglane. Il paraît qu'à cette époque les auditeurs trouvaient un grand charme à voir mettre en scène les pères des héros les plus célèbres, les chefs, négligés jusque-là par la poésie , des grandes familles épiques ; aussi Bertrand a-t-il fait figurer parmi les défenseurs de Vienne,

^ Bertrand a adopté^ d'après un grand féminine^ terminant la tirade monorime nombre des poèmes du cycle Narbon- et décasyllabique; \oyez sur ce Ters /i>nais^ le petit vers de six syUabes, à rime troduction, p. 21.

à côté d'Olivier, qu'il trouvait dans les poèmes précédents, Âimeri, neveu aussi, d'après lui, de Girard. C'est donc à lui qu'on doit la fondation de la maison de Monglane, telle au moins que la connaissent les po6mes postérieurs. Les pofimes si nombreux sur la fiimille d'Aimeri, plus anciens que ceux de Bertrand, ne connaissent aucunement les trois prétendus frères d'Arnaud de Beaulande. Ces explications une fois données, on comprendra mieux le début du clerc de Bar-sur-Aube :

Del duc Girart avés sovent oi^ Cel de Viane au corage bardi^ Et d'Ermangart ^ et del conte Âimeri; Mais dou meillor vos ont mis en obli Cil chanteor qui vos en ont servi ; Car il ne sevent rhistoire que je vi, La commaneele dont la chanson issu

Cette commaneele, c'est une histoire qui semble bien imitée de Girard de Raussillon, et qu'un pèlerin, revenant de Saint-Jacques et de Rome, s'il faut en croire Bertrand, lui avait apprise. Il s'agit de motiver la guerre de Gharlemagne contre Girard, et notre poète imite avec talent , suivant son usage , un récit connu avant lui. Arrivé au siège de Vienne, qui est le centre de son po6me, il suit, mais en le changeant et en l'embellissant très-heureusement, le canevas de l'ancienne chanson. Certains morceaux de son œuvre, tels que la première entrevue de Roland et d'Aude, et surtout le combat d'Olivier et de Roland, peuvent se placer à côté de ce que notre vieille poésie épique a produit de meilleur. Les deux plus vaillants guerriers de la chrétienté se battent pendant trois jours, seuls, dans une Ue du Rhône, entre l'armée de Gharlemagne d'un côté, et de l'autre la ville assiégée : l'empereur de son camp, Girard du haut des remparts, observent les péripéties du combat, tandis qu'Aude, sœur de l'un des champions et amante de l'autre, pleure et prie au pied de l'autel. L'intervention d'un ange peut seule désarmer les deux héros ; ils deviennent pour toujours des frères. C'est encore une belle scène que celle où Gharlemagne, fait prisonnier par Girard dans un souterrain où il

I Hennengarde, femme d'Aimeri de coDd poème de Bertrand^ n'est pas de

Rarboone, fiUe du roi Bonibce de Pavie. son invention ; et en effet, on le retroave

Ce vert proave que ce personnage d'Her- dans la chanson plus ancienne des ^n-

mcogarde, dont parie longuement le se- fanées Gmihume (Bût. liU,, JJLll, 217).

s'est aventuré, est respectueusement renvoyé par son ennemi, qui le lendemain vient lui demander grâce ^ Le poëme se termine d'une façon grandiose par l'annonce de l'expédition d'Espagne ; au milieu des fêtes gui célèbrent la réconciliation générale et les fiançaiQes de Roland plane sur toute cette jeunesse et cette joie le sombre pressentiment, plus d'une fois indiqué par le poëte, de ce que réserve l'avenir à tant d'espérances : le désastre de Roncevaux, le trépas de Roland et d'Olivier, le deuil éternel de Gharlemagne et la mort de la belle Aude à ses pieds. Bertrand n'emprunte à la tradition que ses données générales et ses grandes lignes ; mais, de toutes les imitations des anciens poSmes, la sienne est celle qui peut le plus dignement se placer auprès d'eux.

16® Les barons Hérupés. Jean Bodel, au début de son Guiteclirij rapporte que Gharlemagne, ayant besoin d'argent pour une grande expédition en Saxe, prétendit soumettre à un impôt les barons Hérupés, c'est-à-dire, à ce qu'on voit par les événements qui suivent, ceux de l'De-de-France y du Maine et des provinces avoisînantes. Ceux-ci, qui avaient toujours été francs et quittes de toute contribution, refusent de laisser ainsi fouler aux pieds leurs antiques privilèges; ils se réunissent et arrivent devant le roi avec les quatre deniers de tribut qu'il réclame, mais ils sont en fer, et suspendus à leurs lances. Devant cette manifestation, le roi retire ses ordres, et, en éterneUe mémoire de cet événement et des droits des barons Hérupés, on fond tous les deniers de fer et on en iait une masse ou perron qui est placée pour toujours devant le palais impérial*.

Bodel a arbitrairement rattaché cette histoire à la guerre de Saxe; mais il ne l'a pas inventée ; elle était probablement chantée dans quelque vieux poëme perdu. Sous la forme où il nous l'a transmise , elle semble exprimer seulement l'esprit d'indépendance orgueilleuse et toute locale de quelques barons ; mais originairement elle avait sans doute servi à prêter un corps à l'idée nationale française, en opposition avec les prétentions des carolingiens germaniques. La chronique française du m. fr. 8003, que nous avons déjà citée (cf. p. 104 et p. 323), contient un récit qui, moins poétique que celui de Bodel, se rapproche peut-être plus en

^ Il y a sans donte là une imitation du * Ce récit sdmble avoir été imité dans beaa passage de Benaud de Moniauban une romance espagnole , publiée par que nous ayons cit4 plus haut^ p. 304. M. Michel en tête de son Guiteclin.

LES RËOTS. 329

certains points de la forme primitive. Il n'est aucunement question, ici, de la guerre de Saxe :

« L'empereur demeura volentiers en AUemaigne, et ot grant devocion àl'e^lise Nostre-Dame (TAix. Unefoys fut amonnesté l'empereur par maulvais conseil de gens gui quierent leur gaigne et leur vieen noise et en guerre plus que en paix, qu'il requistaux François qu'ilz luy paiassent treu conmie empereur, et qu'il trouvoit es anciens escrips que les François avoyent rendu treu à l'empire. Et le dist au duc Naymon de Bavière ; Naymon qui estoit moult preudomme, le plus sage du conseil et le plus loyal chevalier qui fust en son temps, respondi à l'empereur : Sire, telle chose n'est pas à fere sans grant deliberacion de conseil. Et prit certain jour de luy en rendre responce et qu'il en parleroit. Naymon le bon duc, jasoit ce qu'il fust d'Allemaigne, sy avoit de moult grand lignage en France que moult amoit, et auxy amoit raison et vérité. Et vit que l'empereur estoit mal conseillé ; sy manda secrètement aux princes de France tout le fait, et qu'ils fussent au jour de la responce devant Goulongne atout leur pouvoir, et qu'ilz ne mefTeîssent rien ou pays de l'empereur. A ce jour vindrent les princes à grant chevalerie et noblesse. Quant vint le jour, l'empereur demanda à Naymon la responce, et il luy dit : Sire, alons en haut en ce palays et je le vous dyray. Quant l'empereur fut aux fenestres du palais, il regarda dehors es champs, et vit tant de gens d'armes et de bannières qu'il en fust esmerveillé. Sy demanda à duc Naymon que c'estoit, et le duc respondi : Sire, se sont les François ; je leur ai Csiit savoir ce que vous m'aviés dit, sy sont venus à vous ; et dient que à vous, comme roy de France, ils sont vostres, et près de vous servir encontre tous vos adversaires ; et se vous à cause de l'empire leur vouUés quelque treu ou servitude demander, ils sont auxy tous près de deffendre le droit de leur pays et la franchise que leurs prédécesseurs ont moultes foys conquise à Tespée tranchant contre les Romains et aultres empereurs. Quant l'empereur vit ce, sy vit qu'il estoit deceu et mal conseillé, et pria Naymon, l'arcevesque Turpin et Oger apaiser se fait, et il dirent que sy feroient ils volontiers. Sy vindrent tous les princes devers l'empereur, leur seigneur comme roy de France, et fut la chose reconfermée que l'empire ne devoit jamais reclamer droit sur le royaume de France , et en furent faites chartes soulz les seaulx de l'empire et du royaume (f 121-122). n

330 LIVRE n.

17'' Désier ou la guerre de Lombardie. Nous avons déjà parlé de Désier à propos d'Offier-^Ie-Danois; nous avons vu qu'U figurait dans ce poème comme tributaire de Gharlemagne. La chanson A'Aspremont lui donne aussi cette qualification ^, qui nous permet de le mentionner ici.

Gomme nous l'avons dit plus haut (p. 309) , la partie d'Opter qui parle de lui est très-fragmentaire ; elle n'avait sans doute pas^ dans Torigine, de rapport avec les autres aventures que cette même chanson attribue à Ogier-le-Danois ; il devait y avoir un po6me particulier où on voyait Désier, en compagnie d'Ogîer et comme protecteur de la veuve et des enfants de Garloman, soutenir et perdre une longue guerre contre Gharles. Bien qu'il ne reste aucune trace de ce poème, il est fort probable que c'est de lui que viennent, dans Ogier, les scènes où Désier intervient, et nous pensons que, même en dehors de ces scènes, certains traits du pofime en sont encore de vagues réminiscences '.

Quoi qu'il en soit, il existe diverses légendes particulières sur la guerre de Lombardie. La plus ancienne se trouve dans le moine de Saint-Gall. Get auteur connaît bien Ogier ou Otker, qui avait cherché un asile à la cour du roi des Lombards, et voici comment il les représente assistant tous deux à la marche de l'armée qui vient les assiéger :

« Ayant appris que le r^outable Karl approchait, ils montèrent sur une tour extrêmement élevée, d'où ils pouvaient voir au loin et au large. Bientôt apparurent les bagages, qui auraient suffi à Darius ou à. Gésar conune armée pour leurs expéditions ^, et Désier dit à Otker : Est-ce que Karl est dans cette grande armée? Mais il lui répondit : Pas encore. Voyant ensuite les troupes de fantassins, rassemblés de toutes les parties de l'empire, il dit avec assurance à Otker : Sûrement, c'est au milieu de ces troupes que Karl s'enorgueillit. Otker répondit : Pas encore, pas encore. Alors il se prit à trembler et à dire : Que ferons-nous si ceux qui l'accompagnent sont plus nombreux encore? Otker lui dit :

^ Nous avons va que les Italiens lui portée la fondation de Plaisance (voy. d-

faisaient jouer^ à ce titre^ un grand rôle dessus, p. 309^ note 3).

dans l'expédition d'Espagne (p. 177). * Nous ne pouvons rendre la préten-

' Ainsi le siège de Pavie devait être le tieuse emphase de l'écrivain monastique :

point central de ce poëme, et il semble « Apparentibus vero impedimentis, qas

que ce soit à ce siége^ bien plutôt qu'à expeditiora Dani vel Julii foissent expe-

celui de Castelfort, que doive être rap- ditionibus... »

LES RÉCITS. 33i

l il viendra, ce que c'est que Karl; quant à nous, |uo nous deviendrons. Pendant qu'ils parlaient ' VVA'ole palatine, qui ne connut jamais le repos. t. lit en la voyant : Voilà Karl, dit-il. Et Otker : . |»as encore. Ensuite se montrent les évéques, les ab- .^ de la chapeUe royale et leur escorte. A cette vue, le \ désirant déjà la mort * et ennemi de la lumière, put à r (Il sanglotant : Descendons, cachons-nous de la fureur • iincmi dans les entrailles de la terre. Otker, qui, dans des . leillours, avait bien connu les usages et les ressources de Fin- .l'dlÀi' Karl, lui répondit^ effrayé lui-même : Quand tu verras !ii|)s se hérisser d'une moisson de fer, et le Pô et le Tessin, ■\- des flots de la mer, inonder les murs de la cité de noires 1' - lie fer, alors, peut-être, c'est que Karl sera près de venir. a\ait pas achevé, qu^au couchant apparut, grosse d'un ouraterrible, une nuée ténébreuse, qui changea en ombres terri- - la clarté du jour'; mais, l'empereur s'approchant, la splen- !' iir des armes fit luire bientôt pour les assiégés un jour plus somire que toute nuit. Alors ils le virent lui-même, Karl, l'empeiviir de fer, crête d'un casque de fer, les bras protégés par des gantelets de fer, couvrant d'une cuirasse de fer ses larges épaules • et sa poitrine de fer, dressant en haut, de la main gauche, une lance de fer, car sa droite était toujours étendue vers son invincible acier; les genoux même, qu'on laisse généralement sans armure, étaient chez lui couverts de lames de fer ; que dire de ses jambarts? toute l'armée les portait en fer ; son bouclier ne montrait que du fer, et son cheval lui-même avait du fer et la couleur et la force. Ce costume, tous ceux qui le précédaient, tous ceux qui marchaient à ses côtés , tous ceux qui le suivaient, l'avaient imité autant que possible. Le fer remplissait les champs et les routes ; les rayons du soleil n'étaient réfléchis que par du fer; ainsi le peuple de Pavie, plus glacé, par la terreur, que le fer lui-même, s'inclinait devant le fer glacé ; les souterrains infects et sombres eux-mêmes pâlirent à l'éclat du fer ; une clameur confuse remplit la cité : 0 fer I hélas , ô fer I Otker, embrassant ce spectacle

Ml y â ici un jeu de mots détestable : ' Platonicos hwneros ! U parait que

/uctr inimicus mortisque desideriut. Platon est un sobriquet, signifiant qui a

* Nous serrons d'aussi près que possi- de larges épaule» ; mais notre auteur a

blê ce style ampoulé et parfois presque dû s'aviser le premier de parler d'épau-

ininteUigible. les platoniques.

d'un rapide regard, dit à Désier : Voilà celui que tu as tant demandé : tu l'as. Et, disant cela, il tomba presque sans vie^ »

Ce récit est évidemment légendaire ; il nous semble, toutefois, qu'on est allé un peu loin en y voyant la tradtection d'un chant vulgaire. Il porte l'empreinte d'une certaine rhétorique qui empêche d'y voir une poésie populaire, au moins sous la forme que lui a donnée le moine de Saint-Gall ; mais il est probablement inspiré par quelques chansons sans doute en langue tudesque *.

Il est naturel de penser que les populations italiennes eurent aussi des légendes sur la guerre de Lombardie, et on ne s'étonnera pas que ces légendes soient empreintes d'un esprit peu bienveillant pour les conquérants venus de France et sympathique à la race des anciens rois du pays. La chronique du monastère de Novalese (près de Turin), curieux monument du premier quart du onzième siècle, nous en a conservé quelques-unes '• D'après elle, d'abord, c'était Dieu qui avait livré l'Italie aux mains de Charles et lui avait ordonné de s'en saisir, en punition des péchés des Italiens.

a Avant l'arrivée de Charles, Désier, roi des Lombards, ayant appris qu'il allait venir l'attaquer, envoya à tous les grands et les puissants de son royaume, leur demandant ce qu'il devait faire. Ceux-K^i lui répondirent qu'il ne pouvait, avec une petite armée, combattre un agresseur si puissant. Mais, lui dirent- ils, fais fermer de montagne en montagne, avec des pierres et de la chaux, toutes les vallées et tous les passages par lesquels on peut passer de Gaule en Italie, et protège ces murs par des tours et des redoutes. C'est ce qu'il fit. Car jusqu'à ce jour on voit les fondements des murs, comme au mont Picare, jusqu'au bourg de Chievrie, où on avait fait une forteresse dans cette intention (1. III, c. 8). )) Au treizième siècle, on montrait encore ces murs ; Jacques d' Acqui rapporte à peu près la même chose que la chronique de Novalese, et ajoute : « Au milieu du mur, au-dessus de la grande route, il y avait une grande porte pour entrer et sortir, appuyée sur un mur très-solide, et la porte était toute en fer; on appelle jusqu'aujourd'hui ces constructions des loffes; nous avons vu ces loges, car en beaucoup d'endroits on en montre encore les traces \ »

« Liv. n, ch. XYH (Perte, SS., M, » Au livre lU (Perte, SS., p. 99 et sniv.). 759-760). ^ Monumenta historiœ Patriœ, Serip-

* Voy. ci-dessus, p. 41. tores, L Ul, col. 1490.

Voici, d'après les traditions recueillies par la chronique monastique, comment les Français parvinrent à pénétrer cependant en Italie. « Les Francs ne pouvaient trouver aucun passage ; il leur arrivait tous les jours de nouvelles troupes, le plus souvent mille hommes, parfois deux mille ; mais les Lombards, du haut de leurs fortifications, les tenaient en respect. Désier avait un fils nommé Adelgise (Algisus), brave et vigoureux dès son enfance. Il avait Tusage, en temps de guerre, de porter, étant à cheval, un bâton de fer et d'en écraser les ennemis. Jour et nuit il observait les Francs, et quand il les voyait reposer, s'élançant soudainement avec les siens, il les frappait à droite et à gauche et en faisait un

grand carnage Les choses duraient ainsi depuis plusieurs

jours, quand un jongleur. Lombard de nation, vint trouver Charles et se mit à chanter, au milieu des Francs, une chanson qu'il avait composée pour la circonstance; et cette chanson disait : a Qudle récompense donnera-tron à celui qui conduira Charles en Italie, et par un chemin où il n'y aura ni lance levée, ni écu frappé, ni perte d'aucune sorte? » Ces mots était arrivés aux oreilles de Charles ; il l'appela, et lui promit de lui donner, après

la victoire, tout ce qu'il demanderait ^ Le roi, ayant donc fait

sonner la trompette et rassemblé toute son armée, partit, suivant ledit jongleur ; et le jongleur, laissant tous les chemins, conduisit le roi et son armée par la saillie très-étroite d'une montagne, et on appelle encore aujourd'hui ce sentier la Route des Francs '. Et quand ils furent descendus de cette montagne et arrivés dans la plaine, ils s'armèrent et se préparèrent à marcher contre Désier; celui-ci croyait toujours avoir Charles devant lui, tandis qu'il s^avançait rapidement par derrière. Quand il apprit cette nouvelle, il monta à cheval et s'enfuit à Pavie '. »

Jacques d'Âcqui ne sait rien du jongleur; les loges, suivant lui, furent emportées à la pointe de l'épée par cinq mille jeunes gens, l'élite de l'armée française, auxquels on avait promis de grandes récompenses. Mais, en revanche, il n'accorde pas cette fuite de Didier sans coup férir, et cette conquête si &cile de la Lombardie, que rapporte la chronique de Novalese, d'accord ici

* La récompense qu'il demanda est S. Ânaaiage, parle aussi de la femita rapportée plos loin par le chroniqueur^ Karoii, satis dura (Pertz, SS.^ IX, 228); écho d'une tradition locale. c'est sans doute le même chemin que

* An oniîème siècle, le moine Gotl- celui dont il s'agit dans notre chronique, scbalky auteur de la Tranalaltion de * Pertz, SS., VU, 101.

avec l'histoire. La tradition lombarde devait naturellement^ au contraire, admettre une résistance désespérée : a Le roi Désier, se voyant entouré, recula, avec l'armée des Lombards, jusqu'au village qu'on appelle Sainte-Âgate ^ Et toute la multitude des Francs, avec le roi Charlemagne, se mit à poursuivre les Lombards jusqu'à un endroit, au-dessus de Saint -Germain, qu'on appelle le Saut de Charles, et où Ton voit encore le tertre produit par les cadavres. Là, les Francs et les Lombards se livrèrent un combat terrible pendant trente jours consécutife. Et ils ne cessaient, nuit et jour^ de combattre. Entre les deux armées il n'y avait d'autre séparation qu'un fossé très-long, mais peu profond Au bout de trente jours, Charles, avec son armée, Toulut en finir ; il sauta ce fossé à cheval, et là il eut à soutenir le poids d'une lutte terrible, car le roi Désier et se9 Lombards combattaient vaillamment contre lui. Cependant Charles finit par rester mattre du champ de bataille, et le roi Désier recula avec les siens jusqu'à la cité de Verceil *. »

Lemôme chroniqueur rapporte encore une autregrande bataille, à Mortara, où Charlemagne perdit toute sa noblesse ; mais il ne sait rien de particulier sur le siège de Pavie. C'est la chronique de Novalese qui va ici nous fournir un beau et curieux récit : « Désier, après sa fuite, s'était enfermé à Pavie avec son fils et sa fille ; ce roi Désier était humble et bon ; il se levait chaque nuit à minuit pour aller à l'église, et on raconte que les portes s'ouvraient d'eJles-mômes devant lui '. Le siège de la ville se prolongeant pendant longtemps, il arriva que la fille de Désier écrivit une lettre à Charles et la lui jeta par une baliste de l'autre côté du Tessin ; elle lui disait que, s'il consentait à la prendre pour femme, elle lui livrerait aussitôt la cité et tout le trésor de son père. CharFes répondit àla jeune fille de façon à exciter encore plus son amour pour lui. Elle vola alors les clefs de la ville, qui étaient sous le chevet de son père, et manda, par la baliste, à Charles, qu'il fût prêt, la nuit suivante, au premier signal, à entrer dans la ville ; ce qu'il fit. Et pendant que Charles^ avec ses troupes, entrait dans la ville

1 De même dans Ogier^e-Danois (Toy. * Mon, hist. Pat., LL, col. 1491.

d-dessuSy p. 309)^ la grande bataille ' On reconnaît ici une antre satisfoc-

entre Charles et Désier se livre à Sainte' tion donnée au sentiment populaire ; le

Aiose; nous ne connaissons pas cette lo- roi vaincu n'était pas un héros, on en

calité. fait un saint.

par la porte ouverte, la jeune fille, pleine de joie de la promesse qu'il lui avait faite, s'élança à sa rencontre, mais elle fut renversée et foulée aux pieds des chevaux : car la nuit était sombre. Le bruit des chevaux qui entraient réveilla Âdelgise, qui, tirant son glaive, se mit à frapper les Francs ; mais son père lui défendit de s'opposer à la volonté de Dieu. Âdelgise, voyant d'ailleurs qu'il ne pouvait résister à une si grande armée, s'enfuit^, et Charles prit la cité, monta au palais, et reçut de tous les dtoyens des serments de fidélité *. »

Sn France, la conquête de Lombardie paraît oubliée de bonne heure. C'était peut-être dans les chansons sur Désier dont nous avons admis plus haut l'existence que se trouvait le trait bizarre auquel fait allusion le po6me d'Aiol. Louis, fils de Charlemagne, qui occupe le trône dans ce poëme, raconte ainsi la cause de la guerre contre les Lombards et la singulière punition que leur infligea Charlemagne :

Vers François s'aatirent 11 Lombar à un jor : Car lor fissent mangier qui ne fut gueres proas. Dolens en fu mes pères quant en sot la clamer^ En Tint à Saînt-Domin^ par sa ruste fieror; Une porte de pierre fîst taiilier à un jor, Lombars la fist baisier^ as grans et as menor^ Puis lor fist mangier ras et grans cas. . .

Et plus loin il dit au Lombard Macaire :

Va t'en de chi^ Lombart^ li cors Dei mal te fâche ! Tant as mangié compeus de soris et de rates * !

Dans la Chanson de Roland^ Roland nomme la Lombardie parmi les contrées qu'il a conquises pour son oncle (str. CLXXI V, V. 2326), et eUe est aussi mentionnée comme conquête de Charlemagne, dans le Coronement Loeys (v. 19).

18* Yen de Gascogne. 1a guerre de ce roi contre Charlemagne forme un des épisodes de Renaud de Montauban. Elle n'est pas

I La chronique de No^alese raconte > Hist. litt., XXII^ 286. — Dans Ai'

plos loin diverses légendes sur les ex- meri de Narbotme, on Toit régner paisi-

pldls ultérieurs d'Àdelgise , qui irient blement à Paris le roi Boniiace^ fils de

brater Charles à sa cour même. Desier (Toy. ci-dessus^ p. 327). Sur l'a-

* Cette histoire rappelle oeUesde Tar- Tenture des envoyés d'Aimeri de Nar-

peia et surtout de ScyUa, la fille de Ni- bonne à Paris, cf. Dozy, Becherdiet sur

sosy dans l'antiquité. VEtpagne^X. Il, Appendice, p. xcvui.

mentionnée ailleurs ; mais Tidée d'un ancien royaume de Gascogne se retrouve dans Huon de Bordeaux (p. 81) et dans le Pseudo- Turpin *.

Enfin, outre toutes ces guerres, la tradition ancienne en attribuait bien d'autres à Gharlemagne. Le passage de la Chanson de Roland que nous déjà souvent cité, oîi Roland mourant rappelle les pays qu'il a soumis àFempereur, mentionne TAnjou, le Poitou, le Maine, la Normandie, l'Aquitaine et la Flandre (str. CLXXIV) ; de même, le Couronnement de Louis nous dit à son début que Charles alla prendre, entre autres pays, la Normandie et l'Anjou. Ces conquêtes ne sont plus racontées dans aucune chanson ; les poèmes qui les célébraient ont disparu, comme tant d'autres de la première période épique. Des textes, même postérieurs, attribuent à Gharlemagne, dans l'intérieur de la France, des guerres que nous ne trouvons relatées nulle part : ainsi, Philippe Mousket nous apprend qu'il conquit les Berruiers (v. 4640), et il est le seul qui parle de cette conquête du Berri *. Toutes ces guerres, que désignait à l'origine le pays qu'elles avaient eu pour résultat de soumettre à Gharlemagne, perdirent sans doute, peu à peu, leur intérêt en perdant pour les populations leur sens historique, et à leur place prirent faveur les guerres où c'est le vassal rebelle et non le pays conquis qui est le trait important. Mais ces derniers récits, cherchant leur principal intérêt dans les caractères et les aventures des héros qu'ils mettent en scène, lassèrent tomber de bonne heure les données historiques et géographiques qu'ils pouvaient contenir, et ne furent même souvent, comme nous avons eu l'occasion de le voir, que de pures fictions poétiques, trop fréquemment calquées les unes sur les autres, parfois cependant originales et agréd)les, mais sans fondement dans la tradition populaire.

* Gaiferus, rex Burdegaiensis (c. xii)^ à propos d*ane yille fabalense nommée les poèmes nomment aussi Gaifier de Aquitania, un passage curieux, souvenir Bordele. trôs-conftis d'une légende peut-être fort

* Turpin (ch. xii) mentionne un Cam- ancienne, bert de Bourges; U a un peu plus haut^

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