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LES FRÈRES ET LES SGEURS DE CHARLEMAGNE

Garloman, le fils cadet de Pépin, qui mourut après un r^e si court, ne pouvait demeurer dans le souvenir populaire '; si, comme nous le pensons (voy. page 308), il figurait originairement dans le poëme d'Offier, il ne tarda pas à en disparaître, parce qu'il contredisait les traditions universellement reçues. Les compilateurs moitié po6tes, moitié chroniqueurs, qui ont essayé de fondre Thistoire avec les chansons de gestes, sont les seuls qui l'aient nonmié *.

Mais en revanche la poésie a donné à Gharlemagne des frères que l'histoire ne lui connaît pas. Nous n'avons pas à revenir ici sur Heudri et Rainfiroi, dont nous avons raconté ailleurs (1. Il, ch. 3) l'origine et les aventures. Nous rappellerons seulement que, dans certains textes {Karl Meinet), ces deux compétiteurs du jeune Charles ne sont pas ses frères, et que leur nom, assez altéré dans les divers récits dont ils sont l'objet, est même complètement autre (Guineman et Rabel) dans la version du Stricker.

La tradition française ne connaît pas à Gharlemagne d'autres frères que ces deux-là; mais en Allemagne une légende persistante a fait du pape Léon le frère de Charles. Ce trait se trouve déjà dans la Kaiserchronik : a Pépin, roi de France, avait deux fils, Léon et Charles. » Dans le Stricker, on retrouve cette fraternité, mais consanguine seulement. Gomme Guineman et RabéI, Léon est le fils de la fausse Berte ; mais il vaut mieux que ses frères. <c n (Charles) avait trois frères du côté de son père, dont

* Nous avons rapporté plus haut ' n est à remarquer que Philippe

(p. 389) la courte et curieuse fable ra- Mousket fait de Carioman l'alné de Char-

contée à sou siget par André de Ber- lemagne. Girard d'Amiens suit mieux la

game. vérité de l'histoire.

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deux étaient chevaliers. Le troisième devint un enfant de Dieu ; il fit comme les plus sages, il tourna toutes ses pensées vers le

gain céleste Il s'appelait Léon (v. 146 sq.) ^ » La chronique

de Weihenstephan répète la même chose, seulement elle fait de Léon Fatné des trois frères (ch. i , p. 28). Plusieurs autres chroniques du moyen Age allemand reproduisent cette légende, qui est étrangère à tous les textes français.

n y a beaucoup moins de clarté dans l'histoire poétique des sœurs de Gharlemagne; les divers auteurs en mentionnent plusieurs, et il n'est pas toujours facile de les bien distinguer les unes des autres. Ainsi la plus célèbre, la seule môme qui ait été vraiment le sujet de légendes poétiques, la mère de Roland, est mentionnée sous des noms très-différents. Le texte d'Oxford de la Chanson de Roland ne la nomme pas ; mais il est extrêmement probable que pour l'auteur de ce texte elle s'appelait Gisle ou Gille. C'est en effet le nom que lui donne la Karlamagnùs-Saga (Ghilem), et nous savons que cette compilation est généralement d'accord avec le texte le plus ancien du poème français ; en outre un manuscrit lorrain de ce poème, dont quelques fragments nous sont parvenus, fait dire à Gharlemagne ' :

Vous m'en ireiz à la cit de Mascon, A ma suer Gille à la clere fasson.

Elle fat femme au riche duc Millon ; Puis la donnai au cuTert Ganelon.

Le roman de Berte en prose conservé à Berlin, dans un passage que nous avons cité plus haut (p. 381), donne aussi à cette sœur le nom de Gille ou Ouille, et la fait naître avant Gharlemagne. Girard d'Amiens dit de même :

L*aisDée des .H. suers^ quant on la bauptlza^ Fu nommée GilaiD, que roy Pépin donna Au duc Mile d'Ayglent*.

* Cette admission d'une légende în» > Dans Génin, Ihland, p. 497.

oooniie en France dans le récit dn Stri- * Adenès, le modèle de Girard, parle,

cker est & nos yeux une preuve de ce que dans sa Berie aui grans pies (a?ant-der-

Dons avons dit de ce récit et de sa source nière strophe), de la mère de Roland ,

(cî-destos, p. 244). mais sans la nommer.

Enfin David Âubert, comme on le voit par les titres de chapitres qu'a publiés M. de Reiffenberg, donne le nom de Gille à la mère de Roland, épouse de Ganelon après la perte de son premier mari.

Mais en regard de cette série de textes on peut en placer une autre, au moins aussi considérable, qui s'accorde à désigner la mère de Roland sous le nom de Berte; c'est celui qui est devenu populaire, grâce aux romans italiens, qui depuis la compilation du ms. XIII de Venise ont souvent raconté les aventures de cette princesse. Les versions renouvelées du Roland, sauf le fragment cité plus haut, l'appellent toutes Berte \ d'accord en cela avec le Pseudo-Turpin (ch. 11), et le même nom se retrouve dans Philippe Mousket (v. 2706 sq.) :

S'ot Charles une autre serenr, Bertain : celé prist à signeur Milon d'Anglers^ s'en ot Reliant.

Le Karl Meinet la nomme aussi Berte (344, 58 ; 496 b, 48), et la plupart des écrivains postérieurs, de même que les Chroniques de Saint-DeniSj ont adopté ce nom. En Italie, comme nous l'avons dit, il est le seul qu'on ait connu, et l'Espagne, ayant imité sur ce sujet les romans italiens, a conservé naturdlement le nom de Berte à leur héroïne.

Entre ces deux camps opposés, il faut placer deux opinions tout à fait isolées sur le nom de cette même sœur de Gharlemagne. Dans le pofime d'Aquin (voy. 1. II, ch. iv, 8), il meurt un personnage appelé Tiori de Vannes, et Gharlemagne s'écrie :

Franche personne^ gentis dus posteis.

Par le serrige que jadis me feîs Te donay famé Baquehert la gentis; Ma serour est la bêle o le cler vis : Or en est veave et Rolans orfenins.

{ffist. lut, XSn, 404.)

On voit que cet auteur change le père de Roland aussi bien que sa mère. C'est ce que fait aussi Ulrich Ftltrer (voy. à V Appela dke, Vi^ xiu); d'après lui, Pépin eut de la fausse Berte une fiUe appelée Martona ; a elle fut mariée à un noble prince de Gomouailles et mit au monde une fleur de toutes vertus chevaleresques, le glorieux chevalier Roland (dans Âretin, Aelteste Sage, p. 115). »

L'histoire de Berte (nous choisissons ce nom comme le phis connu) n'est pas moins diversement transmise que son nom. Nous ne pouvons raconter ici en détaU toutes ces variantes, qui seraient mieux à leur place dans une histoire de Roland ; nous nous contenterons de les indiquer.

Sauf Ffltrer et Aqtnnj tous les textes sont d'accord sur un point, c'est qu'elle épousa le duc Milon d'Anglers ^ Mais de qudie façon? c'est ici que commencent les différences. Nous avons vu (p. 378, 381) que, d'après un récit plusieurs fois répété, Charlemagne aurait eu avec sa sœur des relations coupables, et que, sur l'ordre d'un ange, il l'aurait donnée à Milon quand elle était déjà enceinte. L'ange prit soin probablement de rassurer ie buen duc (TAnglers, car on ne voit pas qu'il ait congu de soupçons sur la naissance un peu prématurée de Roland. Il eut même pour ce fils de son beau-frère une extrême tendresse, à en croire la Karla-magnùs^aga (ch. 37), et voulut absolument l'élever auprès de lui.

Girard d'Amiens ne sait rien de cette histoire étrange; son honnêteté s'en serait assurément effarouchée. Suivant lui, Milon avait épousé la fille de Pépin de son vivant, et aucun nuage ne troubla leur union, si ce n'est que pendant le séjour de Charles en Espagne sous le nom de Mainet, Rainfroi et Heudri retinrent Milon en prison pendant des années; ils assiégeaient même sa ienmie dans Montdidier pour la faire périr avec Roland, au moment où Charles revint les punir (fol. 61 f* A).

C'est en Italie, et en Italie seulement, que nous trouvons sur la mère de Roland une légende qui est devenue célèbre. D'après les ReaU di Francia, et, avant eux, d'après le ms. XIII de Venise (voy. ci-dessus^ p. 170), Milon, simple chevalier de la cour de Charlenïagne, devient amoureux de sa sœur Berte. Celle-ci le paye de retour, et les deux amants ne cherchent plus qu'un moyen de se voir. Milon s'introduit en habit de femme parmi les suivantes de Berte, et bientôt la faute de Berte éclate à tous les yeux. L'empe* leur furieux fiait jeter les coupables en prison. Us trouvent moyen de s'évader, mais pour mener la vie la plus misérable : Milon est réduit à se faire bûcheron, et Berte, dans une caverne sauvage, donne le jour à Roland, ainsi appelé (Rouland) parce qu'il roule

* C'ettlameilleareetlapliisancieime dans le ms. XUl de Venise on trouve forme (dans Turpin Anciens ou Angu- Anglant, qoi s'est conservé ( AnglanU) Imiiê). Girard d'Amiens donne AygkrU; dans tons les poèmes italiens.

4iO WnXE II.

en naissant d'un bout de la caverne à l'autre. Enfin, ne pouvant plus supporter cette pénible existence, il part pour chercher fortune, et laisse Berte à Sutri vivant d'aumône avec son fils Roland. Un jour, Gharlemagne revenant de Rome s'arrête à Sutri^ sans que sa sœur en sache rien ; telle est l'occasion de la scène suivante, dont nous traduisons le récit d'après les beaux vers d'Uhland (dans Simrock,Jr6r/. Heldenbuch, p. 169) :

« Le roi Charles était assis à table^ dans la salle toute dorée. Les serviteurs allaient et venaient sans trêve, portant les coupes et les plats.

(( Les flûtes, les vielles, les chants, réjouissaient tous les cœurs ; mais le son harmonieux n'arrivait pas jusqu'à la solitude de Berte.

« En dehors dans la vaste cour étaient assis beaucoup de mendiants ; ils se réjouissaient de boire et de manger plus que du son des instruments.

(( Le roi jette les yeux sur leur foule par la porte ouverte; à travers les rangs épais se glisse un bel enfant.

« L'habit de l'enfant est étrange , de quatre couleurs cousues ensemble ; il ne reste pas avec les mendiants, il regarde dans la salle.

« Dans la salle entre le petit Roland, comme si c'était sa maison; il enlève un plat du milieu de la table et l'emporte sans mot dire.

«Le roi se dit : « Que vois-je là? c'est une étrange façon ! » Mais comme il ne dit rien à l'enfant, les autres le laissent faire aussi.

« n se passe un peu de temps, et le petit Roland rentre dans la salle ; il s'avance hardiment près du roi et saisit sa coupe d'or.

« Eh ! halte-là, hardi gamin ! » s'écrie le roi. Le petit Roland ne Iftche pas la coupe; il regarde le roi en face.

« Le roi avait l'air sombre et fiSUshé, mais force lui fut bien de rire : « Tu entres dans ma salle dorée comme dans la verte forêt.

« Tu enlèves les plats de la table royale, comme on cueille les « pommes d'un arbre ; tu puises conmie à une fraîche fontaine (c l'écume de mon vin rouge.

« — La paysanne puise à la fratche fontaine, elle cueille les « pommes des arbres ; à ma mère conviennent gibiers et poissons tt et l'écume du vin rouge.

« — Ta mère est-elle si noble dame que tu le dis, enfant?

LES RÉCITS. 4il

« Alors elle a un château brillant et une maison bien montée?

« Dis-moi, qui est son écuyer tranchant? dis-moi, qui est son « échanson? — Ma main droite est son écuyer tranchant, ma « main gauche est son échanson.

« — Dis-moi, qui sont ses sentinelles? — Ce sont mes yeux « bleus. — Di&-moi, qui sont ses chanteurs? — Ce sont mes le- « yres rouges.

a — Eh bieni la dame a de bons serviteurs! Mais elle aime « une livrée bizarre, qui ressemble à Tare en ciel avec toutes ses « couleurs.

« — J'ai terrassé huit garçons de chaque quartier de la ville, « ils m'ont apporté comme tribut du drap de quatre couleurs.

« — La dame a. Dieu me pardonne I le meilleur serviteur du « monde. C'est sans doute la reine des mendiants, qui tient table « ouverte?

« Une si noble dame ne peut rester loin de ma cour ! allons, « trois dames! allons, trois seigneurs ! allez me la chercher »

« Dame Berte tient les yeux baissés, elle n'ose dire une seule parole. Le petit Roland lève ses yeux clairs et salue son oncle à voix haute.

« Et le roi dit, d'une voix plus douce : « Relève-toi, ma sœur; « pour ce cher enfant il te sera pardonné. »

Dame Berte se lève pleine de joie : « Eh bien I mon frère, le « petit Roland te rendra le bien que tu me fais.

« n deviendra, comme toi^ un modèle de héros. Il portera les « couleurs de maint royaume sur son enseigne et son écu.

« U mettra dans le plat de maint roi sa main libre et hardie ; il « rendra à sa patrie éplorée l'honneur et la joie. »

Milon, revenu, rentre aussi en gr&ce, et Roland devient peu à peu le plus brave et le plus cher à l'empereur de tous ses guerriers.

La partie des Reali qui raconte cet épisode a été le sujet d'un petit poème intitulé Innamaramenio di Milone (fAnglaniey qui se réimprime sans interruption depuis le seizième siècle. Nous l'avons vu vendre, dans une édition toute populaire, à Florence et à Livoume \ De ce poème viennent deux romans espagnols,

* M. Alemndfo d'Ancona, qui dirige Utténtare italienne, annonce entre anime coUectioo d'andennet œorree de la très one nouvelle édition de oepofime.li

VBistoria del nadmiento y primeras empresas del conde Orlando^ par Enriquez de Gatalayud (Yalladolid, 158S, 1594, in-8''), et Los Amores de Milon de Anglante con Berta y el nadmiento de Roi" dan y sus ninerias, par Antonio de Eslava, le môme que nous avons déjà vu mettre en prose espagnole, avec des amplifications et embellissements de son cru, le roman de Berte au grand piedy sujet tiré conmie celui-ci des Reali (y. 1. II, ch. ii). D a suivi plus fidèlement son original dans ses Amours de Milon, k en juger du moins par l'analyse qu'en donne la Bibliothèque des Romans ^

Turpin rapporte que Milon fut tué dans l'expédition d'Espagne ( ch. vin ), tandis que Girard d'Amiens le fait mourir en Flandre (fol. iiO r^ B). La Karlamagniis-Saga (I, S4) raconte qu'il mourut en France pendant que l'armée était en Espagne, a Charles maria la veuve de Milon, sa sœur Gille (Berte), à Ganelon, et lui donna le comté de Gorbeil ; Ganelon adopta Roland pour son fils. Mais les prêtres découvrirent que Ganelon et Gille étaient parents au quatrième degré ; on les sépara, et l'empereur donna sa sœur au duc Evrard, dont elle eut deux fils, Âlard et Evrard. » Ce rédt de la compilation islandaise est en contradiction formelle avec tous les textes de la Chanson de Roland^ dans laquelle Ganelon est le mari de Berte et le par&tre de Roland. Il donne en outre à Berte deux fils dont ne parle aucune autre source, et ne mentionne pas en revanche celui que connaissent plusieurs traditions, Baudouin , le frère de Roland. D'après la Chanson de Roland, Baudouin est le fils de Ganelon ; quand celui-ci va partir pour sa périlleuse ambassade, il dit, s'adressant à l'empereur :

Ensurquetut si ai jo yostre soer; Si 'n ai un filz, ja plus bel nen estoet; C'est Baldewin, se vit, kl ert prozdoem * : A lui lais jo mes honurs e mes fieus.

(Str. XXn, V. 294).

Dans Turpin (ch. 23), ce frère de Roland joue un grand rOle à Roncevaux ; il est, avec Tierri, le seul qui survive, et c'est loi qui

doit le fidre précéder d'an travail snr * Novembre ITH, page ll-fT.

l'acdimatatioa en Italie du cycle carolin* aussi Gaillard , Histoire de Cl

gien. Nous regrettons vivement d'ôtre t. III.

obligé de publier notre livre sans avoir * Nous corrigeons ce vers dTayrts ^

vu ce travail, qui modifierait sans doute conjecture très-satisfaisaate de M.

ce que nous avons dit au chapitre ix du 1er, qui aurait pu sans scmpole Tt

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