‹ Histoire poétique de Charlemagne (volume 2)Chapitre 28 sur 77 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LES AMOURS ET LES MARIAGES DE CHABLEBtAGNE.

Nous avons parlé ailleurs (p. 36) de la vision du moine Wdtin; elle montre que, très-peu de temps après la mort de Gharlemagne, on lui reprochait d*avoir eu des mœurs trop relâchées. Malgré Tadmiration sans limites qui inspire d'un bout à Tautre de son ouvrage le moine de Saint-Gall, il est probable que son troisième livre, oîi il devait traiter de la vie privée de l'empereur, nous conserverait, s'il existait, des traces de cette opinion. Les poëmes chevaleresques dont il est l'objet semblent avoir oublié ce côté de la tradition, et nous ne pouvons affirmer qu'ils aient connu les légendes que d'autres monuments ont fait parvenir jusqu'à nous. L'une d'entre elles, cependant, ne leur était probablement pas inconnue, au moins dans sa première partie. C'est par celle-là que nous commencerons.

Gharlemagne, dit la Karlamagnùs-^aga, eut à Âix un commerce illégitime avec sa sœur Gille. Plus tard, il confessa à l'abbé Egidius tous ses péchés, mais il omit celui-là, le plus grave. L'abbé Egidius chantait la messe, quand l'ange Gabriel descendit des cieux et déposa une lettre près de la patène. Egidius l'ouvrit ; il y lut le péché du roi, et l'ordre que Dieu lui donnait de marier sa sœur à Milon d'Anglers. Le fils qu'elle enfantera dans sept mois, ajoutait la lettre divine, est de l'empereur, et il devra en prendre soin. Egidius prend la lettre, l'apporte au roi et la lui lit. Le roi s'agenouille, avoue son crime, et accomplit les ordres d'en haut : il donne sa sœur à Milon et le fait duc de Bretagne. Sept mois après, elle enfante un fils, qu'on baptise sous le nom de Roland (1,36).

La forme Egidius qui se trouve dans ce récit indique évidemment une source latine. Cette source existe en effet dans la légende

latine de saint Gilles ou Egidius de Provence (Boll. A A . SS. Sept. I, 299-314). Nous remarquerons toutefois que cette légende ne connaît que la partie miraculeuse du récit de la Karlamagnùs^Sagay et qu'elle ne spécifie pas le péché commis par Tempereur. Nous citons le passage que nous lui empruntons d'après la traduction du treizième siècle, contenue dans plusieurs manuscrits de la Bibliothèque impériale.

ce Tant ala le renommée de lui et le loenge de se religion que ele parvint as oreilles Gharlemaine qui estoit adonc rois de Franche. Quant li rois Karles o! parler de saint Gille qui si prodom estoit et menoit si sainte vie, il dessirra moult à parler à lui, si li envoia ses messages et manda par douches proieres qu'il ne laissast mie qu'il nel venist visiter. Quant saint Gilles oï les messages et que li rois le mandoit en tele manière, il atorna sa cose, et tant ala qu'il

vint à Orliens De là s'en alla li sains hom à Gharlemaine qui

le rechut à grant honor si com il dut faire. Quant li rois vit que le cose estoit vraie de le bone renommée que on li a voit del saint home dite, il fu moult liés, si le détint avec lui par ne sai quants jours par moult grans prières, si parlèrent entr'iaus deus de pluseurs coses et de pluseurs miracles, et del monde que on devoit moult desprisier. Entre ces coses prisa moult li rois le saint home qu'il daignast prier à nostre Seigneur pour lui ; car il avoit fait .1. moult lait pechié que il n'avoit onques à nului dit, ne au saint home ne l'osoit dire. Quant vint lediemence, et il cantoitle messe, il pria nostre Seigneur por le roi là où il estoit el canon. Lors s'apparut li angeles notre Seigneur à lui, qui mist seur l'autel une chartre en qoi li peskiés le roi estoit escris tout si comme il Tavoit fait, et pardonés li estoit par la prière saint Gille se il se re«

pentoit tant seulement et le deguerpissoit Et quant li prodom

vit le cartre, il rendit grâces à notre Seigneur; si conta au roi ceste cose et le pechié qu'il ne li osoit dire. Li rois reconnut son pekié qu'il avoit fait, si li caî as pies, et si li pria qu'il li aidast envers nostre Seigneur par ses prières, et li sains hom li commanda que il plus ne le fesist. »

Ce récita où le péché du roi n'est pas autrement raconté, remonte suivant les BoUandistes au dixième siècle * ; comme tout ce qui était écrit en latin, il trouva une crédulité complète dans tous

* D*a lires les Bollandistes, le Karoiw Martel. L'époque où a iréca saiot Gilles de la légende laUiie désigoe Charles» semble asses mal fiiée.

ceux qui le lurent, et Téglise elle-même l'adopta sans scrupule. On disait en effet dans l'office de saint Gharlemagne, composé en 4465 (voy. p. 64) :

In cytbara et tympano (Omnes) laudemus Domino Qui culpœ immîsit regîae Ghartam latricemveniœ^

Gilles de Paris, dans son CarolimiSy rapporte cette histoire d'après la légende latine ; il l'attribue à Charles le Chauve, prétendant que saint Gilles vivait longtemps après Charlemagne, et qu'on n'a pu les faire contemporains que par erreur (Ms. Bib. imp., 6194, f* 28-29). Philippe Mousket n'est pas de cette opinion ; car il raconte tout au long, dans la vie de Charlemagne, l'histoire de la charte envoyée d'en haut *. Mais son récit se rapproche plus de celui de la KarlamagnùsSaga ; dans l'un et dans l'autre l'ange apporte la lettre à saint Gilles sans que celui-ci sache rien du péché de l'empereur, tandis que dans la légende citée plus haut il lui en a parlé sans avouer quel il est. Il est donc probable qu'il existait une autre version latine de cette légende, suivie par nos deux textes ; d'autant plus que Mousket fait faire à Charlemagne la connaissance de saint Gilles tout autrement : un jour qu'il est à la chasse, un de ses archers poursuit une biche qui se réfugie dans l'ermitage du saint honmie : de là sa première entrevue avec l'empereur.

Ces divers récits, toutefois, ne connaissent pas, sauf la compilation islandaise, ce péché horrible que Charles n'osait confier à saint Gilles ; le poëme de Huon de Bordeaux sait comme eux que l'empereur est coupable d'un péché odieux, mais il ne le désigne pas plus qu'eux. Quand l'empereur veut boire dans la coupe merveilleuse d'Auberon, le vin s'enfuit de devant ses lèvres :

t Œuvres de S. Charlemagne^ t. H, pa^. quels N.B. marcha^ quand il fit son en-

1365. La Kttiserchronik (t. 15030 et suiv.) trée en Jérusalem, en laquelle châsse

suit le récit de la légende latine. Le Auo- étoit aussi enclose ia cédule de tempe-

landes liet (p. 108, v. 9) y fait allusion. reur Charlemagne, aportée du ciel par

* Entre plusieurs reliques que l'église l'ange à sainct Gilles (Lemaire, Histoire

de Sainte-Croix d'Orléans possédait au de la ville et duché dOrléans, in-fol.,

seizième siècle, et dont un grand nombre 1648, 2« éd., t. H, p. 35). » Ce prédeux

avaient été envoyées à Charlemagne par document est-il encore conservé à la ca-

Constantin, on remarquait, outre la ôôn- thédrale d'Orléans? il nous renseigne-

nî^ et estendart de Charlemagne, « la rait d'une façon authentique sur le pêdié

châsse d'or des propres osannes sur les- qu'avait commis l'empereur.

« VasaU dist Karles, tous m'avés encanté! » Dis! Auberons : « Ains fait vo niauvaisté. Car li haoas est de tel disnité, Nus n'i puet boire s'il n*est preudom clamé, Et Des et purs et sans pecié mortel.

Drois emperere, se me puist Dius sauver, Jou en sai .1. ki moult est crimineus. Que vous résistes moult a lonc tant passé. Ne aine n*eii fustes à prestre confessés. S*il ne m'estoit por vo cors avieuter, Je le diroie sans point de demorer. »

Li rois Tentent, moult est cspoentés.

(\. 40217 et suiv.)

Mais pendant que la moitié du récit de la Karlamagnùs-Saga se retrouve ainsi dans plusieurs textes qui ne disent rien de Tautre moitié, cette première partie à son tour est rapportée dans d'autres documents qui ne parlent pas de la seconde. Le roman de Berte en prose, conserve à la Bibliothèque de Berlin, nous dit (p. 100) : (( Pépin celle nuyt engendra une fille, nommée sur fons GiUe, et dlcelle Gille vinst le noble combattant Raoulant.... Et veulent racompter les histoires que Gharlemagne, qui aussi fut filz au roy Pépin et qu'il engendra en la noble Berthe après, l'engendra, celuy Raoulant, en icelle sa sœur Ouille ' » .La chronique de Weihenstephan dit de même, d'après l'analyse de von Aretin (chap. viii): «Un autre favori de Charles était Roland, fils de sa sœur, qui était mariée au duc Ganelon, mais que Charles aimait si fort que beaucoup croyaient qu'il avait engendré Roland avec elle *• »

On peut donc croire que le compilateur islandais a eu de son chef la pensée de réunir ces deux légendes en une ; l'auteur du pa6me de Tristan de Nanteuil, qui écrivait au quatorzième siècle, est certainement indépendant du récit de la Karlamagnùs-Saga, bien qu'il soit arrivé à la même idée, mais sous forme hypothétique. Il raconte l'histoire de saint Gilles, à peu près comme Philippe Mousket, mais en parlant du péché que l'empereur n'ose pas avouer, il ajoute :

Le péché fu orriblesy on ne le sot néant;

Mais ly aucun espoirent, et tous ly plus sachamt,

^ J^ÊmMoDààXjïUU, B^éengtàkhie, * Von Aretin, Aelteiîê Sage,tA&.^ p. 19. p. 83.

382 UVRE n.

Que se fut le péché quant engendra Roulant En sa sereur germaine, se Ta on espérant ; Car il n*est nul qu'au yrai vous en voit recordant; Mais ensement le vont plusieurs signiCQant ^

Ce passage indique évidemment que ce récit se trouvait dans plusieurs textes aujourd'hui perdus ; c'est sans doute à un de ceuxlà que Fauteur de la Karlamagnùs-Saga l'avait emprunté /Toutefois l'hésitation du Tristan semble bien prouver que dans aucun il n'était mis en rapport avec l'aventure de la charte divine envoyée à saint Gilles '.

La légende de saint Âmauberge (Amalberga) rapporte une autre aventure qui fait peu d'honneur aux mœurs de Charlemagne et à son caractère. D'après cette légende, dont le fond remonte au neuvième siècle, et qui nous est parvenue dans une rédaction qui semble appartenir au onzième, Pépin, de son vivant, avait destiné Âmauberge, jeune fîllede haute naissance, à être la femme de son fils ; mais celle-ci était toute en Dieu et se refusa à ce projet. Une première tentative de Charles pour l'arracher à l'asile qu'elle avait choisi la détermina à s'enfuir; mais plus tard, quand il fut sur le trône, il la retrouva et l'assaillit de nouveau. Un jour il la pressa si fort qu'elle se réfugia dans une chapelle, où le roi la suivit ; en vain elle se prosterna devant l'autel, il la saisit violemment par le bras, et la tira si brutalement que le bras se rompit. Mais Notre- Dame, émue des prières de la pieuse vierge, la guérit aussitôt, et Charles, touché de ce miracle et vaincu par la résistance de la sainte^ cessa de la tourmenter '.

Une troisième histoire, oîi l'empereur est représenté sous un jour encore moins favorable, est plus célèbre. C'est celle de son amour pour une femme morte. Elle est doublement intéressante^ parce qu'elle se relie, dans ses différentes versions, à deux autres traits de la vie poétique de l'empereur, dont l'un est son amour pour la

• Ms. Bibl. Imp. 75535, fol. 311 v«. Ce • A A, SS, nrnsis Julii, t. HI, p. 100. passage esl cité dans le sommaire en Ce récit, avec celui da combat contre tête de Huon de Bordeaux, note 1, l'ourse que nous avons rapporté plus haut p. cxxi^. (p. 376), forme l'un des chapitres sap-

* Dans le récit d'Enenkel (Massmann, plémentaires de quelques textes de Tor- KaUerckronik, III, 1020) et dans le Karl pin (entre autres de celui do manuscrit Meinet (0> 321», y. 26-32), ce péché rap- 133 Notre-Dame); c'est là sans douta porté dans la charte divine est autre; queraprisPh.Mousket(v.4122et8uiv.). c'est celui que nous rapporterons à la Comme nous l'avons déjà dit, le Chartei page suivante. qui y figure n'est pas autrement spédûé.

LES RfiCrrS. 383

ville d'Aix-Ia-Ghapelle, et l'autre Thistoire de la cloche de justice et du bizarre jugement qu'il rendit en faveur d'un serpent (voy. ci-dessus, p. 358).

Cette histoire n'est connue d'aucun auteur français ; elle est rapportée par divers textes à Âix-la-Ghapelle où elle subsiste encore dans la tradition vivante, et sans doute elle a sa source dans quelque tradition mythique locale transportée à Gharlemagne. Branvaldius, auquel nous avons emprunté plus haut l'histoire de la cloche de justice et du serpent auquel Charles fit droit, rattache ensemble les deux légendes. Le reptile avait apporté à Charies une pierre précieuse, dont celui-ci fit don à sa femme ; cette pierre avait la vertu d'attirer toujours l'empereur et de lui faire aimer quiconque la portait. L'impératrice tomba très-malade, et, avant de mourir, ne voulant pas qu'une autre pût la remplacer dans l'amour de son mari, elle mit le talisman dans sa bouche. Quand elle eut rendu le dernier soupir, la passion de l'empereur s'attacha à son cadavre; il le fit embaumer et l'emporta avec lui dans toutes ses campagnes. Au bout de dix-huit ans seulement, un courtisan, s'étant douté de l'enchantement, enleva la pierre : aussitôt l'amour de l'empereur pour son épouse morte s'évanouit, et se porta tout entier sur le courtisan, dont il ne pouvait plus se passer. Celui-ci, en allant 'à Cologne, laissa par mégarde tomber la pierre dans une source d'eau chaude, où elle est encore. Le penchant de l'empereur pour le chevalier cessa alors ; mais il se sentit un amour irrésistible pour le lieu où la pierre était cachée; c'est en cet endroit qu'il fit bAtir Aix, qui devint son séjour de prédilection ^

Le chroniqueur-poete Enenkel rapporte cette histoire à peu près de même, quoique plus grossièrement; il la relie, non à celle du serpent, mais à celle de la charte apportée par un ange à saint Gilles (voyez la page précédente). Le péché que Charles ne voulait pas confesser était son amour pour le cadavre de sa femme; et même quand le saint, instruit par la lettre divine, lui montre qu'il sait de quoi il est coupable, l'empereur, retenu par le charme, ne peut s'y soustraire ; alors saint ouvre la bouche de la morte : le charme en tombe (on

* Dans Scbeochiery Itiner. Aip., L L; M, 155. — La Chronique de Weihenfta* MaMmann, Xàûerekrmiik, ïlï, 1022; phan (dana AreHn, p. 89),eit d'accord GrifDin*Tlieily Thtdiiùmi aiiewmnéef, avec ce texte.

384 LrVRB II.

ne dit pas au juste ce qu'était ce charme), et Charles fait péni* tence *.

Pétrarque, voyageant en Allemagne, entendit raconter cette histoire à Cologne par les prêtres, et Ta redite à son tour dans une de ses lettres '. D'après lui, Charles aimait une femme du commun avec tant de passion, qu'il négligeait toutes les affaires de l'empire ; elle vint à mourir, mais l'amour de l'empereur se reporta sur ce corps inanimé, duquel il ne se sépara plus*. Bientôt le cadavre commença à tomber en putréfaction, sans que Charles manifest&t de répugnance ou que son étrange amour diminuât. Mais l'évéque de Cologne, averti par une voix du ciel, profita d'une absence momentanée de l'empereur, pour inspecter le corps de sa maîtresse : il découvrit sous la langue un anneau d'or orné d'une pierre, et l'enleva. Quand l'empereur revint dans la chambre, il fut comme un homme qui se réveillerait d'un long sommeil : (( Qui donc, dit-il, a porté ici ce cadavre ?» et il le fit enterrer. De ce jour, son inclination se reporta sur l'évéque, qu'il suivait partout où il allait. Celui-ci, craignant que l'anneau ne tombAt en des mains qui en feraient mauvais usage, le jeta dans un lac près d'Aix. Depuis ce temps, l'empereur ne voulut plus s'éloigner de ce lieu ; il y fit b&tir une église et un palais, y fixa sa capitale, et voulut que tous ses successeurs y fussent couronnés *.

Un manuscrit de Leyde, qui remonte au treizième siècle, a conservé une variante remarquable de cette légende : « Aix, y est-il dit, s'appelle en latin Aquœ Grani; voici, ditron, pourquoi. Charlemagne avait là une femme merveilleuse, une fée, ou^ comme on peut aussi l'appeler, une déesse, une nymphe ou une dryade ; il la visitait et avait commerce avec elle ; et quand il s'approchait d'elle elle vivait, mais quand Charles s'éloignait, elle mourait. Il arriva, un jour qu'il était venu la voir et qu'il se divertissait avec elle, qu'un rayon de soleil entra dans sa bouche,

^ Le Karl Meinet (f^ 317 -321) ratta- * Addunt fabulœ quod effo nec fieri poche aussi cette histoire à celle de la fuisse, nec narrari debere arbitrw. charte apportée par l'ange; mais ce mi- * La tradition du pays ressemble k racle n'a lieu qu'après la cessation du cette version plus qu'à toute autre ; mais charme. En outre, la femme morte est elle y igoute un trait exoellent : Charles Pastrade; ce talisman est un anneau ca- avait fait mettre le corps de ton épouse ché dans ses cheveux. morte dans un cercueU de verre, etpas-

> Francisci Petrarcs Bpist. famil,, sait les jours et les nuits à le contempler

lib. I, ep. 3. avec amour.

et Charles vit un grain d'or collé sous sa langue; il le fit enlever, et aussitôt elle mourut, et jamais plus ne revint à la vie \ »

Les trois anecdotes que nous venons de rapporter sont, nous l'avons déjà dit, ignorées de nos chansons de gestes, qui ne connaissent pas à Gharlemagne d'autres amours que ceux de sa jeunesse avec Galienne *. U existe un po6me italien intitulé : Inna" moramenio di Carlo Magno, mais il est sans racines dans la tradition et Tœuvre tout arbitraire de son auteur inconnu. L'amour, assez peu raisonnable, de Ghariemagne, n'est que l'occasion du récit, qui est consacré tout entier aux événements habituels des romans italiens, guerres contre les Sarrasins^ exploits de Renaud, perfidies des Mayençais, etc. *• Voici ce que Ferrario (III, 213) rapporte du début du po6me : « Gharlemagne étant déjà vieux, Lottieri, son bouifon de cour, lui fait un si beau portrait de Belisandra (Belissent), fille du roi païen Trafumiero, qu'il en devient follement amoureux, veut à tout prix la posséder, et conjure le vaillant Renaud de lui procurer ce bonheur. Renaud prend Roland pour compagnon ; tous deux vont en Espagne, où ils s'embarquent pour Brimeste, capitale des états de Trafumiero, situés sur la côte d'Afirique. Les deux paladins s'habillent en marchands, et ont l'adresse d'attirer sur leur navire le pauvre Trafumiero et sa fille, qui leur avaient fait un accueil tout amical. Renaud tue le roi, enlève la fille, retourne en France et la conduit à Montauban, après quoi il la remet au roi en échange de dix grandes mesures d'argent qui lui étaient promises Telle est la cause peu honnête et peu noble de la guerre que Fondano, firère de Trafiimiero et onde de Belisandra, déclare à la France pour venger l'un et rqpreodre l'autre. »

Nous avons déjà remarqué qu'il n'est pas dans la nature de l'épopée populaire de prétendre à la logique et à la suite que

« MiwiMinn, K, Chr., 01, i021. p. 252; MeU^p. 19 et soiv.; Griaa^^Sagei^

* Mo» vroa» parlé ailleurs de son kreùe, p. 306. La première éditioD est de ifcntore a^c la fille de Désier, roi des 1481. C'est rorlginal du célèbre romaa UNDbards (ch. Ti, 17*). en prose espagnole : Ii6ft> de don Key^

* Sur la bibUograplide asseï pen claire naido» (première et seconde partie), trade ce poème, auquel on en a joint dans duit par Lois Domingnes. Sur les édi* piuBieurs éditions un originairement dil« lions, voy. Gayangos, lihroi de Cabale ftreotp voy. Schmidt, iial. Heidmiged., ^erûw^p. ixvetsoiT.

l'histoire met dans ses récits. Après les versions du même fait souvent contradictoires que nous avons rapportées plus haut, on ne s'étonnera pas de trouver encore ici les hésitations, les confiisions, les Variantes de la tradition poétique à propos des diverses épouses qu'elle donne à Gharlemagne. Nous n'essayerons pas de concilier entre eux tous ces récits indépendants les uns des autres et de mettre dans les mariages fabuleux de l'empereur un ordre chronologique bien exact ; nous rapporterons seulement les diSérenteslégendes concernant ce sujet, que nous avons rassemblées de plusieurs côtés.

Les textes que nous avons cités ou analysés dans le chapitre m de ce livre font tous épouser par Gharlemagne, jeune encore, Galienne, la fille de Galafre S Girard d'Amiens, qui cherche toujours à rapprocher de l'histoire les poëmes qu'il insère dans son ouvrage, raconte qu'elle mourut en couches, peu de temps après son arrivée en France, parce qu'il l'assimile à une des femmes du Gharlemagne historique '• S'il fallait cependant en croire le poëme de (rorin de Monglane, elle aurait vécu encore assez longtemps pour oublier l'amour si vif qu'eUe avait éprouvé à Tolède pour le jeune Mainet (voy. ci-dessus, ch. m). Son amour pour Garin est le plus curieux épisode de la chanson de gestes qui célèbre ce chef de la maison de Monglane *. Un jour, elle s'oublie jusqu'à arrêter de force le jeune homme, qui, fidèle à son souverain, a rejeté son amour. Aux cris qu'elle pousse quand il lui échappe, Gharlemagne accourt et lui demande ce qui s'est passé entre elle et Garin, qu'il vient de voh* s'échapper, les vêtements en désoi^ dre. En général, depuis la femme de Putiphar jusqu'aux bellesmères de Bellérophon et d'Hippolyte, la poésie nous montre l'épouse coupable accusant, en pareil cas, le jeune honmie vertueux. L'auteur de Garin de Monglane, au contraire, prête à la râne ce discours, qui ne manque ni de vérité ni de passion :

SirCy dist la rolne, par Deu et par son non. Oies ceste caitive pleine de traison !

^ Dans Bojardo, la femme de Charle- Gharlemagne, par l'entremise de Berte

magne s'appelle encore Galerana. Quel- sa mère, la fille du roi Galafre, morts

ques textes (voy. ci-dessons) lui donnent deux ans après. C'est un souvenir coofos

une femme nommée BUtnchefleur. Nous de Galienne , mêlé à l'histoire réelle

avons vu (p. 169 ] que le ms. KIII de Ve- d'Hildegarde (v. 2666 et suiv.).

nise appelle la fille de Galafre Belisant. * La reine n'est nommée Galienne qne

* Philippe Mousket, qui ne sait rien dans une révision du quin&ème âède

des aventures de Mainet, fidt épouser k {Hist, iitt,, XXII, 185).

Ja riens ne cèlerai, car tant avés raison....

Sire, je vi Garin de si bêle fachon,

Debonaire et cortois, que je n*aim se li non.

Por li ne m*a savor ne char ne yenoison.

Ne piumens ne clarès ne daintés ne poison, "

Ne je ne puis dormir en nesune saison.

Ne je ne puis o!r ne sauticr ne Hchon,

Ne harpe ne vièle, tant ait envoisié son.

Danser ne caroler ne Flamenc ne Berton, •

Veoir voler ostoir ne gerfaut ne faucon,

Esprevier ne mosquet ne Toil d'esmerillon...:

Je ne dis patenostre^ sesalme ne lichon.

Je ne pri sainte Eglise, Diu du ciel se li non !

Et Yos di, sor cel Dieu qui soffri passion.

Aine plus loial de lui ne caucha d'esperon.

Que tant ne li proiai ne promis rice don

Que onques contre vos feïst se grant bien non.

Or me poez ocire et jeter en prison,

U noier u ardoir com .1. autre larron.

Car ben l'ai desenri ; tués moi, genlis hom. »

Jointes mains, à génois, s*estut devant Karlon,

Et li rois le regarde qui le cuer ot félon,

Et roelle les iex et fronce le grenon ^

D pardonne à sa femme, mais il jure de se venger de Garin : quand même il aurait été aussi vertueux que le dit la reine, n'estil pas criminel de lui avoir plu? Mais de quoi Taccuser? comment le punir? Le roi, plongé dans ses sombres rêveries, est dans sa grande salle : Garin entre, mais, se doutant d'un piège, il est accompagné de tous ses amis et parents, portant des armes cachées. Charles interroge Garin sur ce qu'il a fait récemment; entre autres divertissements, Garin mentionne le jeu des échecs, ce qui donne à Charles une idée pour sa vengeance. « Nous allons jouer, dit-il au jeune homme, une partie à nous deux, à telle condition que s tu me mates je te cède la couronne de France, et que si je suis vainqueur je te fais trancher la tète. i> Garin, malgré sa résistance, est obligé d'accepter cette terrible partie : il la gagne, mais, toujours loyal et fidèle, il se contente de demander à Charles le droit d'aller guerroyer les païens *•

Le pofime de Garin de Monglane n'a aucune valeur traditionnelle ; son récit tout à fait isolé ne prouve donc rien contre la bonne réputation de Galienne. Le Karl Meinet contient sur elle

« Ms. u VaL 78, f» 8. • Voy. Hisi. liU,, XXII, 186 et suIt.

une courte histoire, qui la montre sous un jour plus favorable, innocente et persécutée' comme tant d'autres vertueuses princesses dans la poésie romanesque du moyen ftge. Voici sommairement ce qu'on y lit :

Le brave Morant de Rivière est accusé d'adultère avec la reine; c'est le trattre Rohart, son ennemi juré, qui l'a calonmié auprès du roi. Déguisé en pèlerin, il est venu apporter à la cour de Charles des témoignages si accablants, qu'il a, dit-il, recueillis en route, que l'empereur ordonne de mettre immédiatement à mort Morant et Galienne. Les protestations d'innocence des deux accusés, et les remontrances des barons, le retiennent cependant, et il se résout à faire décider la cause par un combat singulier entre Morant et le pèlerin. Dans la lutte, le déguisement de Rohart et sa fausse barbe tombent; sa ruse et sa félonie sont ainsi mises en évidence, et Charles, honteux de sa crédulité, n'a plus qu'à punir le trattre, à indemniser Morant et à demander pardon à sa pieuse et fidèle épouse ^

Cette historiette sans aucun intérêt n'a d'autre mérite que sa brièveté. Elle est traduite d'un po6me français, comme nous l'avons dit ailleurs, et on peut ne pas regretter la perte de cette production plus que faible.

Elle était sans doute connue de l'auteur de la Gran Conqwsta de Ultramar *j qui en donne une analyse assez confuse et inexacte. Un trait propre à cette analyse nous permet de rattacher cette histoire à celle de la reine Sibile, avec laquelle elle a une analogie frappante, puisque toutes deux, bien qu'avec des détails fort différents, représentent la fenmie de Charlemagne suspecte d'adultère, chassée par son mari sur le conseil de traîtres, et finissant par faire reconnaître son innocence et se réconcilier avec lui. La ConqtUsta nous dit en effet que Galienne reçut au baptême le nom de Sibile, sous lequel elle figure dans l'allusion que nous venons de mentionner à ses aventures avec Morant. Cependant cette assimilation est étrangère aux poèmes dont nous allons parler, qui font de l'épouse injustement persécutée de Charlemagne la fille d'un empereur de Gonstantinople \ Albéric des Trois-Fontaines pense (fol. 33 V col. B., 5. a. 780) que la reine Sibile des chansons de

* Karl Meinet, i^ 215-290. (ch. vn) que Charlemagne épousa la fille

* Barlsch, Ueb. K, Meinet, p. 29. de Tempereur grec Léon, mais elle n'en

* La chronique de Weihenatephan dit sait rien de plus.

gestes est la fille de Désier, roi des Lombards, que Gharlemagne, d'après^Eginhard, répudia pour une raison qv^on ne connaît pas \ Quoi qu'il en soit, son histoire offre avec celle que nous venons de rapporter de grandes ressemblances, mais eue est beaucoup plus développée. Un passage très-remarquable d'Âlbéric des Trois- Fontaines, signalé dès le siècle dernier par BuUet*, reproduit ensuite plusieurs fois *, contient le résumé de cette tradition d'après la chanson de gestes qui la célébrait, et qu'Âlbéric qualifie de très-belle; «toutes ces choses, dit-il, charment l'esprit des auditeurs et les émeuvent tantôt au rire, tantôt même aux larmes. » Cette chanson est malheureusement perdue, à l'exception de quelques fragments de peu d'importance, retrouvés sur la couverture d'un autre livre et publiés par M. de Reiffemberg (Philippe Mousket, t. I,p. 610); mais on en possède deux imitations étrangères, qu'a toutes deux fait connaître M. Wolf \ La première est un roman espagnol, intitulé Hiftorta de la Reyna Sebilla^ dont la première édition est de lS32,mais dont il existe à la bibliothèque de TE^orial un manuscrit de la fin du quatorzième siècle*; la seconde est un livre populaire néerlandais, imprimé à Anvers chez Vosterman dans les premières années du seizième siècle *. Ces deux livres s'accordent en général si parfaitement que l'analyse de l'un s'applique sans modification à l'autre ; toutefois le livre

* Cette répudiation donna lien de très- * Dûsertatùms sur la mythologie fran-

bonne heure à des légendes italiennes, poùe^ Paris, 1771, p. 70. qoi 5 virent, non sans raison peut-être, * Entre autres par Wolf , dans l'on-

rorigine de la guerre de Lombardie. vrage que nous allons citer, par Grisse,

André de Bergame, qui écriTait vers 877, Sagenkreise, p. 353, et dans la Préface

après avoir raconté le mariage de Charles de M. Guessard à Macaire. avec.la fille de Désier, ajoute que la paix ^ Ueber die neuesten Leiitungen der

ne fat pas de longue durée entre les Franzosen, p. 124 et suiv., Ueber swei

deux rois. Nous citons textuellement son neuentdeckieniederlandiiche VolMùcherf

latin, malgré sa barbarie inouïe (Pertz, p. 5 et suiv.

SSL, ni, 233) : « Causa autem discordia * Voy. Gayangos, Ubros de CabalU'

istafiiît Habebat Carolussuusgermanus rias, p. lxxxiii. On ne s'explique pas

migor se Karlemannus nomine, fere- pourquoi M. de Gayangos, dans ce cata-

bandas et pessimus : contra Carolum ïogue, ne range pas la Reyna Sebilia

îracandas surrexit, eum jurare fecit ut parmi les romans du cycle carolingien.

ipaam Berterad ultra non haberet con- A défaut du livre de M. Wolf, le titre

juge. Quid ultra? remisit eam Ticino, même du manuscrit qu'il signale aurait

onde dodom eam duxerat. Mater vero dû l'y déterminer : « Cuento del empe-

eorom, hœc separatio audiens. Carie- rador Carlos Maynes de Roma et de la

manni filii sui blaspbemiam intulit ; buena emperatrix Sevilla. • ocolonun cedtate perculsus est ; cum * Voy. Wolf, Niederl. Voiksbiicher,

periailo vita finivit. » p. 1 et suiv.

390 LIVRE n.

néerlandais est plus concis et contient même des épisodes entiers en moins. La source commune de ces deux récits est sans aucun doute le poâme français résumé par Albéric; ce que l'espagnol a de plus que le néerlandais était aussi dans ce po6me, puisqu'on en retrouve le plus souvent la mention dans Âlbéric \ C'est donc le roman espagnol que nous choisissons pour notre analyse * ; il a en maints endroits des traits qui indiquent une traduction littérale du français '.

Un jour que Gharlemagne tenait sa cour à Saint-Denis, un nain vint se présenter devant lui et Timpératrice, et leur offrir ses services qui furent acceptés. Mais le déloyal nain s'éprend pour la reine d'une passion aussi ridicule qu'odieuse, et ose bien, un jour que l'empereur est à la chasse, pénétrer dans la chambre où elle dort encore et lui faire d'inf&mes propositions. La reine le traite avec dégoût et lui répond enfin par un vigoureux soufflet qui met son visage en sang. Le nain dissimule devant tous la cause de cet accident et jure de se venger de la reine, et de la posséder à tout prix. Un jour il parvient à se glisser dans sa couche pendant que Gharlemagne est à l'église ; mais, avant d'avoir accompli ses projets coupables, il s'endort à cdté de Sibile, et l'empereur à son retour le trouve dans cette situation. Indigné et stupéfait de ce crime inconcevable, il rend tous ses barons témoins de son déshonneur, et leur demande conseil sur ce qu'il doit faire. Les traîtres de la famille de Ganelon, qui haïssent en secret toute la race royale, opinent, Majoaire à leur tète, pour le supplice immédiat des deux adultères. On va en effet jeter Sibile dans le bûcher préparé à la hAte, quand les plus sages conseillers de Gharles, sui^ tout Naime de Bavière, le supplient de ne pas faire ainsi périr une épouse peut-être innocente, et qui va bientôt être mère. Gharies veut alors examiner l'affaire plus à fond, et fait venir le nain qu'il adjure de dire la vérité. Mais les trattras lui avaient promis sa gr&ce et de grandes richesses pour accuser la reine, et il soutient obstinément qu'il n'a fait que céder malgré lui aux désirs de Sibile. L'empereur rentre en fureur ; il fait brûler inunédiate-

* Cf. Wolf, Niederl. Volksbûcher, p. 9, * Les exemples en sont nombreux ; il

note 1; — on bien dans les fragments semble presque dans quelques endroits

publiés par Reiffenberg et Wolf; voy. qu'on pourrait retrouver le Ters âunçais

par exemple Wolf, /. L, p. 13. traduit ; nous renvoyons par exemple à

1 D'après celle de Wolf» loffun^endier la page 144 de Wolf, Uistungen, de^

Franzos&tf p. 125 et suiv. nières lignes.

LES RÉQTS. 391

ment l'odieux nain, mais par considération pour l'enfant dont Sibile est enceinte, il la condamne seulement à quitter ses États sans retard, et pour l'escorter jusqu'à la frontière il lui donne un de ses meilleurs vassaux, Âuberi de Montdidier (Âuberin de Mondiser). Us se mettent en route, mais, au milieu de la forêt, le traître Macaire, qu'a enflammé la beauté de Sibile, les atteint et enjoint à Âuberi de le laisser faire sa volonté de la reine. Âuberi s'y refuse, mais il est sans armure, tandis que Macaire est armé de pied en cap ; aussi après une brave résistance le noble défenseur de Sibile est étendu mort sur la poussière. Quant à elle, voyant la funeste tournure que prenait le combat, elle s'est enfuie dans la forêt et échappe à toutes les recherches de Macaire, qui revient à Paris sans autre résultat de son crime que ses remords. Cependant le cadavre du loyal Âuberi n'est pas abandonné aux bêtes fauves. Son chien fidèle, après avoir pris sa part de la lutte contre Macaire, s'est dérobé aux coups des trattres, et revient près du corps de son maître; quand il voit qu'il est bien mort, après des hurlements plaintifs, il creuse avec ses pattes une fosse où il le recouvre de terre \ et s'étend dessus pour le défendre de tout outrage. Il reste là jusqu'à ce qu'au bout de quatre jours la faim l'oblige à aller chercher p&ture. L'habitude l'amène à Paris au palais du roi, qui est précisément à table. Le chien s'approche pour prendre quelque nourriture, mais, apercevant près de Ghar^ les Tassassin de son maître, il oublie la faim pour safureur, s'élance sur Macaire, lui enfonce ses crocs dans l'épaule et ne l&che prise qu'à force de coups. Chacun s'étonne de cet incident, surtout l'empereur, qui reconnaît le chien d'Âuberi, et qui était déjà inquiet de l'absence trop prolongée de celui-ci. Macaire, prévoyant que le chien reviendra au palais, prie ses parents de le guetter et de l'assommer dès qu'il entrera ; mais Naime, le lendemain, l'arrache de leurs mains et le remet à la garde de plusieurs chevaliers. Puis il conseille à l'empereur de se laisser guider par le chien, qui «le conduira oh est Âuberi, mort ou vivant. C'est ce qui a lieu en effet ; le fidèle chien mène l'empereiur et ses barons à l'endroit où gtt son maître, et, écartant de ses pattes la terre qu'il a amas-

t CettB eiagération, qui fausse mai à ChresHen de Troyes. Le lion délivré par

propoe le ton excellent de ce récit, en Ivain accomplit, pour lui montrer sa re-

rappelle une autre bien plus forte qui connaissance, toutes les formalités de

se trouve dans le Chevalier au Uon de VMommoffe'lige,

392 UVRE n.

sée, il les pénètre, à la vue du cadavre défiguré, d'horreur et de regret. Charles jure de venger son loyal serviteur, du meurtre duquel tous accusent Macaire. Naime dit qu'en pareille occurrence un combat singulier peut seul décider ; mais personne n'osera combattre Macaire et sa puissante famille ; c'est le chien qui soutiendra l'accusation dont il est l'auteur ; Macaire le combattra sans autre arme qu'un bouclier et un b&ton. Tout le monde accepte cette solution ; les traîtres ne doutent pas un instant de la victoire de Macaire ; celui-ci entre plein d'arrogance dans la lice et se prépare à tuer d'un coup son indigne adversaire. Mais à peine le chien a-t-il aperçu Macaire qu'il s'élance sur lui avec rage, le saisit à la gorge avant mfime qu'il s'y attende et roule avec lui par terre. Macaire aux abois appelle ses parents à son secours ; mais le roi a défendu sous peine de mort toute intervention dans le combat, et personne ne bouge. Seul, Galeran S se confiant pour apaiser le roi dans ses immenses richesses, s'élance à travers la foule ; mais Charles, indigné de cette audace, s'écrie qu'il pro* met cent livres d'argent à qui arrêtera le coupable. Aussitôt toute la populace s'élance sur lui ; il cherche en vain à s'enfuir à ch^ val ; toutes les issues sont bairéespar le peuple ; enfin un vigoureux vilain l'abat d'un coup de bftton et l'amène au roi, qui paye la ré* compense promise. Cependant le chien a tout-à-fait terrassé Macaire, qui alors demande gr&ce au roi, sur quoi on le délivre à grand'peine de son vainqueur. Mais Charles refuse toute grftce, et, voyant sa mort inévitable, Macaire avoue son crime et en reçoit le ch&timent. Lui et Galeran sont attachés à la queue de vigoureux chevaux qui les traînent par tout Paris. Le chien, vengeur de son maître, retourne sur son tombeau, s'y couche et ne tarde pas à mourir; le roi le fait enterjrer près du cimetière où son maître repose *.

^ Le texte espagnol dit Go/olofiy c*e8t* historique sous Charles V. Voy. Wolf,

à-dire Gaoelon; mais on voit de suite Leishmgm, p. 137; Grasse^ /. /. Ballet,

qae c'est one altération, la mort de Ga- /. L, awt déjà montré par le passage

oelon étant trop célèbre pour qn'on ait d'Albéric que ce rédt était fabuleux. Sur

pu lui en supposer une autre. Albéric son origine, voyei la Préface ôb M. Gnee-

l'appelle Galleran de Bacmre, sans doute sard à Macaire, L'épithète de Montargù

de Beaucaire , et c'est là la yraie forme, ^ent de ce que le combat de Macaire et

Le livre hollandais ne parle pas de cet du chien était peint dans une salle du

épisode. château de Montargis; Montlauoon a

* On reconnaît ici l'histoire du chien donné la gravure de cette peinture dans

de Montargis, que Robert Gaguin et tant ses Monumenis, UI, p. 70. La continua-

d'autres après lui placent comme bit tion ù'Amû et AmOe a imité cette his-

Cependant SibQe ^ restée seule, rencontre fort heureusement pour elle un vilain^ nommé Varocher *, espèce de géant grotesque, mais bon, qui se fait son guide et son protecteur. Tous deux s*a« cheminent vers Gonstantinople, où Sibile veut se retirer chez son père ; mais, surprise en voyage par les douleurs de l'enfantement, die met au monde, en Hongrie, chez le bourgeois Joseran son hôte, un fils qui est reconnu pour être de sang royal à une mar^ que qu'il porte sur l'épaule *, et que le roi de Hongrie, Louis, tient sur les fonts de baptême. Une longue maladie retient Sibile chez Joseran, et Louis est déjà un jeune homme quand elle se remet en route. La petite troupe se grossit du bon larron Grimoard ^ et de l'onde même de Sibile, le frère de l'empereur Richer de Constantinople, qui quitte, pour accompagner sa nièce, l'ermitage où il vivait depuis longues années, et où elle l'a retrouvé par un surprenant hasard. Ils s'en vont d'abord à Rome, et racontent leur histoire au pape, qui, touché des malheurs et de la vertu de Sibile, s'embarque avec eux pour Constantinople. L'empereur, indigné du traitement qu'a subi sa fille, rassemble une immense année, traverse l'Europe et porte la guerre en France sans autre explication. Âimeri deNarbonne s'oppose aux Grecs et leur livre un combat acharné ; mais , apprenant de Louis qui il est, il se joint à ses partisans, et lui donne môme pour femme sa fille Blanchefleur *• Varocher ne peut résister au désir d'aller voir sa femme et ses en- &nts; il n'est pas reconnu par eux, mais il l'est par son Ane, dont les joyeux braillements le saluent. Il annonce à sa famille des temps meiUeurs, et il pénètre en revenant, déguisé en pèlerin, dans le camp de Charlemagne, auquel il parle familièrement, et dont il dérobé audacieusement le cheval *. Après divers combats, dans l'un desquels Varocher est fait prisonnier et ensuite délivré

toire, en la chargeant outre mesure, et * L'espagnol et le néerlandais disent

ea ftisant du chien un singe. Gtôomar, Albéric dans notre manuscrit

< Nous resserrons beaucoup, à partir l'appelle Grimoarduê ( Leibniz a im-

did, ranalyse de notre poème, qui offre primé Girimardus) ; les fragments ont

maintenant moins de traits intéressants Tabréviation Gri. Maeaire ne connaît

pour nous. pss cet épisode.

s Les livres espagnol et néerlandais * Dans les poèmes sur Guillaume au

l'appellent Av-ufue/ on fioroçiie/, Albéric court Nés, la femme de Louis, fils de

lfAy«dhertif.Lepoémede Jfoeoîrr, dont Charlemagne, est aussi Blanchefleur»

nous parlerons tout à l'heure, le nomme flUe d' Aimeri de Narbonne et sœur de

Varocher; les fragmentt de ReifiSenberg Guillaume.

n'ont que l'abrénation Var» * C'est riroitation parodiée d'nn épi-

• Voy. d-desstts, p. SSO. sodé de RemmtdeMontaukM.

394 LIVRE n.

par le larron Grimoard ^, l'empereur est étroitement assiégé dans une forteresse ; il fait demander des secours au duc de Lombardie, qui ne lui promet de l'aider qu'à la condition qu'il prêtera enfin l'oreille aux propositions de paix qu'il a rejetées à plusieurs reprises. Cependant le pape était parvenu à faire accepter des deux partis un armistice qu'il emploie à adoucir des deux côtés les esprits. H conseille aux alliés de la reine d'essayer de fléchir par les prières l'obstination hautaine de Charles, qui ne cédera jamais à la force. On suit son conseil : tous les hommes de l'armée grecque, nu -pieds et en chemises, puis les femmes, dépouillées jusqu'à la ceinture, viennent en longue et humble procession supplier à genoux l'empereur de reprendre son épouse innocente. A la vue de ce touchant cortège, en tète duquel marchent le pape, l'empereur Richer, Sibile elle-même et le jeune Louis, en entendant leurs prières plaintives, Charlemagne se sent touché et vaincu, et ne peut résister plus longtemps aux mouvements de son cœur. Il détache son propre manteau de pourpre pour couvrir la nudité de sa fenune, embrasse son fils, se réconcilie avec Richer et pardonne même à l'insolent Varocher en considération de son dévouement à Sibile. Les traîtres, auteurs de tout le mal, sont punis comme l'a été Macaire; les nouveaux alliés entrent ensemble à Paris, et le mariage de Louis avec Blanchefleur est célébré au milieu de l'allégresse générale.

Tel est le poème de la Reine Sibile^ et cette analyse montre qu'il appartient, dans l'épopée carolingienne, à une formation déjà secondaire; M. Guessard le rapproche avec raison de Hurni de Bordeaux; il semble comme ce poëme avoir été une des meilleures productions de la fin du douzième siècle, l'œuvre d'un de ces trouvères qui essayèrent de rajeunir la vieille matière épique. 11 repose toutefois sur une tradition et probablement même sur un poôme plus ancien. Le style en était bon, à en juger par les fragments dont nous avons parlé plus haut.

La perte de la Reine Sibile n'est que très-imparfaitement compensée par la conservation d'un poëme sur le même sujet, qui fait partie de la compilation du manuscrit XIII de Venise (voy. p. 171), et qui a été récemment publié à deux reprises *, honneur dont il

* On retrouve encore ici Timitation et de Madequin dans Jean de Lenton. da rôle et des sorcelleries de Basin * Par M. MnSsafia, dans la seconde

LES RËCrrS. 395

nous semble peu digne \ Dans cette composition, la reine ne s'appelle plus Sibile, mais Blanchefleur ^; on a désigné l'ouvrage par le nom de Macaire, qui y joue, comme dans Sibiie, le rôle du traître. Le récit est d'une sécheresse incroyable, d'une grossièreté qui indique l'extrême décadence de l'art, et est complètement dénué de l'intérêt que jettent dans le pofime analysé plus haut les divers épisodes qui s'y mêlent. Les deux éditeurs di^rent sur la question de savoir à quelle cause il convient de rapporter les différences des deux textes. D'après M. Mussafia (p. 4), l'auteur du Macaire a supprimé volontairement tous les épisodes ; d'après M. Guessard, c'est l'auteur de la Reine Sibiie qui les a ajoutés au récit primitif, et le texte de Macaire a pour base un pofime plus ancien que celui qu'a connu Albéric. Cette hypothèse nous semble la plus vraisemblable ; mais il faut remarquer que le pofime original, en France du moins, a été tout à fait éclipsé par le renouvellement, car toutes les allusions qu'on connaît se réfèrent au récit que nous avons résumé ci-dessus.

Le même sujet est traité dans un poème allemand du quatorzième siècle, appelé V Innocente reine de France * ; les noms y sont supprimés, mais, sauf la fin qui est très-abrégée et imitée d'autres légendes *, l'histoire est la même; il n'y manque ni le nain ni le chien fidèle.

Hildegarde, qui fiit très-réellement l'épouse de Gharlemagne, est l'héroïne d'un récit qui n'est pas sans analogie avec celui que nous venons de rapporter. Dans une absence de Charles, Taland, son frère, veut séduire la reine. Elle feint de se prêter à ses désirs, mais trouve moyen de l'enfermer dans une tour, d'oil elle ne le laisse sortir qu'au retour de l'empereur. Taland accuse alors la reine de l'avoir tenu prisonnier pour échapper à son active surveillance et se livrer en toute sûreté à de coupables plaiârs. Charles le croit, et ordonne de conduire la reine dans une

ptrUe de les AltfnaMriêeke GedkhU çaise ce texte italianisé oa platdt italien.

(1883), el par M« Guessard dans le * La femme de Gharlemagne s'appelle

lame IZ de la Collection des anciens Blancheflear dans les poèmes qni se rat-

poètes de la France (1865). La préface tachent à la petite ^uU de Nanteoil (vo^.

de cette dernière édition est un curieux ch. y, 2^-4*).

dnf* d'ouvré d'érudition spirituelle. * Publié dans Hagen, Ge$ommtaben»

M. Guessard a en outre accompli avec Uuer, p. 169, cf. Massmann, Koùerehro*

on mooès qu'on n'aurait osé espérer iitifc, lll^p. 907;M. Guessardenadonné

le travaU plus ingénieux que profl- raoah|se.

taMe de restituer à la langue fran- * De Berte au grmd pied.

396 LIVRE n.

forêt, de lui crever les yeux et de Ty abandonner. Elle est heureusement sauvée; mais Taland est bientôt puni de son crime : il devient lépreux, et tous les remèdes sont impuissants à le guérir. II apprend qu'à Rome vit une fenmie qui excite l'admiration par sa science médicale ; il y va avec l'empereur, et en effet elle le délivre de son mal. L'empereur veut la voir; elle stipule que le lendemain de cette entrevue elle se fera religieuse. Gomme on le devine, c'est Hildegarde ; elle révèle à Gharlemagne le crime de Taland, obtient que son firère lui fasse grftce de la vie, et entre dans un cloître où elle meurt en odeur de sainteté.

Cette légende est originairement tout à fait étrangère à Gharlemagne. Vincent de Beauvais, qui la rapporte, parle seulement de quidam imperator; et les nombreux ouvrages où on la retrouve sous des formes très-variées laissent l'anonyme aux divers personnages ou leur donnent des noms imaginaires \ C'est vraisemblablement dans une chitonique allemande que ce récit fut pour la première fois mis sur le compte d'Hildegarde *; Frischlin, dans sa tragédie latine à' Hildegardis j avait sans doute puisé à cette source, ainsi qu'un livre populaire suédois, imprimé au dixseptième siècle '. L'histoire est d'origine orientale : elle se retrouve presque textuellement dans le conte de Repsima, qui £sut partie des MUle et un Jours.

L'impératrice Hildegarde a été en Allemagne le sujet d'un autre récit, qui se trouve dans le chroniqueur-pofite Enenkd, dont nous avons déjà parlé à une autre occasion. Cette belle légende, que d'autres chroniques ont reproduite, mérite d'être racontée ICI* :

Pendant que l'empereur Charles était, en Hongrie, occupé à combattre et à' convertir les païens, le bruit vint à Âix qu'il était mort. Aussitôt la violence et le crime s'affranchirent des liens de la crainte ; des désordres de tout genre se commirent, et bientôt

* Voyez rénumération de ces récits * Réimprimé par Bickstrdin,/./.,pag. dans BâckstrOm, Svensha Folkàôcker, 266-268. Bàckstrbm dit cependant que le 1. 1, p. 264 et suiv^ Cf. aussi F. Michel et livret suédois est simplement traduit de Monmerqué, Théâtre Françaiê au moyen VincentdeBeauTai8;maisilestcertainque âge. Vincent ne nomme pas ses personnages.

* Grimm cite comme autorité les An^ ^ Le récit d'Enenkel a été donné par nales Campidonenses (de Kempten^ dans Massmann, Kaiserehronik, III, p. 1033le diocèse de Constance) ; nous n'avons 1038. Le poète Rogge en a fait une bal* pu retrouver ce texte (voy. Grimm- lade asses réussie (Simrock, S&i» Bél- Tbeil, t. Il, p. 120). denbuch, p. 87).

le pays fut en^roie à une dévastation terrible. Le conseil s'assembla alors, et on enjoignit à Timpératrice d'avoir à prendre un nouvel époux ; l'un des principaux barons devait remplacer l'empereur mort. Mais Dieu veillait sur son fidèle serviteur; il lui en- ^voya son ange, qui lui révéla le danger qui le menaçait à Âix, et lui apporta les moyens d'y parer. « Prends ce cheval, lui dit-il; il te conduira en un jour jusqu'à Raab; là tu en trouveras un second qui te mènera dans le même temps à Passau ; à Passau sera préparé un poulain qui ne mettra que vingt-quatre heures pour te faire arriver à Âix, la veille du jour où le mariage doit se célébrer. » L'empereur part, et arrive en effet en trois jours à Aix-la-Chapelle. Il va à l'hôtellerie, et se fait éveiller à l'aube. Puis il se rend dans la cathédrale ; il revêt les ornements impériaux dont il connaît la place, et, la couronne sur la tète, il s'assied sur le trône préparé devant l'autel, et place sur ses l^enoux son ^lée nue. Quand le cortège nuptial entre dans l'église, on croit d'abord voir un fantôme dans l'empereur droit et muet; mais il se iait bientôt reconnaître, pardonne à HUdegarde, et rétablit l'ordre dans l'empire \

Cette histoire ne se trouve dans aucun texte français ; mais un récit qui a la plus grande ressemblance avec elle forme un des meilleurs épisodes du livre VIT (inédit) des Reali di Francia^ qui, comme nous l'avons montré aUleurs (p. 188) l'avaient pris dans Nicolas de Padoue *• Nous avons dit plus haut (1. II, chap. iv^ 2) que Nicolas fait accomplir à Roland un long et aventureux voyage à travers les contrées orientales. Quand il revient de cette pn>* menade, Charlemagne lui raconte entre autres choses que depuis bien longtemps il n'a pas eu de nouvelles de France ; il y a laissé Macaire, de la maison de Mayence, comme gouverneur. Le traître avait mis à mort les messagers de l'empereur, intercepté ses lettres, et répandu le bruit que Charles et tous ses hommes avaient été tués par les Sarrasins ; il a dans Paris un parti considérable, et, au moment où Charles et Roland s'entretiennent, il se prépare à épouser la femme de l'empereur et à usurper sa couronne; la cérémonie doit avoir lieu le lendemain. Roland apprend tout cela

I La chronique de Weibenstephan ra« femme de Charlemagne, quand odui-d

eoDte en ahrégé la même hiétoire revient miraculeusement,

(eh. xn). Suivant ce texte, c'est le roi * Le poème de la Spa^/na Ta versiflé à

d'Angleterre quise dispose à épouser la son tour d'aprte les

par le moyen d'un diable qu'il a évoqué, grftce à la science magique qu'il a apprise dans ses voyages. Sur l'ordre de Roland, le diable emporte Gharlemagne et l'amène en une nuit à Paris; l'empereur manque de faire naufrage au port, car en se voyant si vite rendu il a la malencontreuse idée de faire un signe de croix, et le diable le laisse tomber sur les degrés du palais, mais heureusement d'une faible hauteur. Déguisé en pèlerin, il se rend dans les cuisines, où il demande àr manger aux cuisiniers ; ceuxci le repoussent et le raillent, sur quoi il les assomme de son bourdon. Au milieu de ces rustres, il trouve un fidèle partisan, Guron, fils de Salomon de Bretagne, qui a fait le fou pour échapper aux persécutions de Macaire ; le pèlerin lui apprend que l'empereur vit encore et qu'il en apporte des nouvelles. Guron le conduit à la reine, avec laquelle il a une longue conférence. Elle ne le reconnaît pas, car il est défiguré \ mais une petite chienne que l'empereur aimait, et qui depuis son départ ne soufiTrait de caresses que de la reine, fait fête au pèlerin dès qu'elle le voit, lui lèche les pieds et donne les plus grandes marques de joie '• La reine étonnée lui demande qui il est ; il se nomme ; mais l'impératrice est aus3i méfiante que Pénélope, et elle ne se rend qu'après que Charles lui a donné divers signes de sa véracité. On devine la suite : Macaire et les Mayençais sont punis, et Guron &it gouverneur.

Ces deux récits semblent indiquer une source commune ; car il est difficile d'admettre la concordance fortuite d'Enenkel au trâzième siècle, et de Nicolas de Padoue au quatorzième. Cette source était-elle française '? Nous n'osons le décider ; mais il ne se trouve en France, à notre connaissance, aucune trace de cette légende \

^ C'est un exemple de plos à joindre haut (p. 393), ne semble«t-il pas être une

aux déguisements énumérés plos haut parodie de Thistoire de la chienne de

(ch. Yii). Gharlemagne? Cetfé coi^ectnre parait

* Ce trait rappelle naturellement celui s'appuyer du rapprochement qu'on peut du chien d'Ulysse (Od. XVII, 291) ; mais faire avec d'autres imitations du même nous pensons avec Schmidt (/^ He/cfen^., genre contenues dans ia Heine SUnie; p. 90), que la ressemblance est fortuite, nous en avons relevé quelques-unes.

« Les deux poètes, dit-il, ont puisé dans ^ La Karlamagnàs-Saga donne à Char-

la nature. » les une femme que ne connaît aucun

* Le burlesque épisode de l'àne de Va- autre texte, Aude, sœur de Naime et rocher, que nous avons raconté plus mère de Lobien

juger par les vers suivants. Us sont tirés du prologue d'un poème ou plutôt d'un fragment fort étrangement intercalé par quelques manuscrits dans le grand cycle de Guillaume au court Nez ^ tf Oyez, dit le pofite,

De Karlemagne le fort roy couronné^ Qai à 868 filz dona 868 héritez»

A Loeys et à Lohier l'ainsné.

Lohier en est en Alemaigne alez» Et Loeys est en France remés ' :

Cil trouYeour les ont lessiés ester :

Huimès orrés du linage parler*. »

Ces derniers vers senoblent indiquer que le po6te ne s'appuie pas sur la tradition, et qu'U ne lui emprunte, comme tant d'autres, que des noms auxquels il attribue des aventures de son invention ^.

Une curieuse petite anecdote, où se retrouve le récit d'un partage fidt par Gharlemagne entre ses enfants, lui donne, outre Louis et Lohier, un troisième fils, Gobart, qu'aucune tradition ne lui connaît; elle est rapportée ailleurs à d'autres souverains qu'à Gharies, entre autres à son fils Louis \

U est un fils de Gharlemagne qui joue dans divers pofimes un rMe considérable ; c'est Chariot, dont nous avons déjà raconté quelques aventures d'après Ogier le Danois *• Son histoire se complète par un autre poème, Huon de Bordeaux, qui, dans cette partie du moins, semble reposer sur ^des traditions anciennes. Il

r * M8. La Val. 23 A., ^ 24 r*. Toat le siècle par la duchesse Marguerite de Lor-

prologoe de ce poème est très-peu in- raine, Toy. Grasse, p. 354.

leQigible> sans doute par U faute du « il dit d'ailleurs en commençant son

•cribe. — M. Sachs a aussi tu les Ters prologue :

que nous citons dans un manuscrit an- nu hom m pmt chançon dâ g«tt« dira,

glais, où ils occupent une autre place <)»• u m mtnta là où u toh d«flM.

{Beitrûçe, p. 19). • Dans Wright, Latin StoHei, p. 47.

' Ce poème met aussi Louis en rap- Le dicton populaire qui termine cette

port a^ec Hugues Capet* Voyes la Prît" anecdote doit être lu : À tort béa Go»

féCÊ de M. le marquis de La Grange au bart, et non A tort, bea Gobart. Nous

poème de ce nom, p. xuv et suiv. n'indiquons que pour mémoire i'his-

m* Toatefiris il n'est plus parlé de Lo- toriette sur le combat de coqs qui

hier, n est à remarquer que Ramon présagea à Louis le Débonnaire sa

Ferand connaît aussi Louis et Lohier royauté (htnre » qui est rapportée dans

eoome ea^ts de Gharlemagne, et at- Giimm-Theil, IradUiom allemandes,

Wribub de même r Allemagne à Lohier 11, 123, d'après Grusius, Annalee Sue-

(ipoy. aussi d^dessous, p. 403). Lohier oui.

Mt on des héros du roman allemand de * Gi-dessus, p. 307, et, d'après la Chr<h

LMtr d Malkr, composé au quinsième m^ue danoise de Çharlemagne, p. 311*

nous apprend d'abord que ce fils était né dans des conditions peu favorables ; c'est Gharlemagne lui-môme qui le raconte à ses pairs assemblés (v. 87-93) :

« G. ans avoie, de yreté le saciés ; Sel me manda chil que tôt peut jugier..... Que jou geûsse à ma france moillier ; Et jou le fis de gré et yolentiers^ Si engerrai .1. mahais iretier. »

On ne voit pas bien pourquoi Celui qui peut tout juger avait donné au vieil empereur cet ordre bizarre ; au moins, quand il ordonna la même chose à Abraham, lui fit-il nattre un fils pieux et bon, et non un mauvais héritier, qui ne doit môme pas hériter. En effet, embusqué avec des traîtres pour assassiner les fils de Séguin de Bordeaux, Chariot est tué par Huon, et la vengeance que l'empereur en tire forme le sujet du poëme. Il faut remarquer d'ailleurs que le caractère de Chariot va s'empirant sensiblement avec le temps ; dans Ogier, il est violent, téméraire, jaloux, mais brave, loyal (témoin sa conduite dans le combat singulier avec Caraheut) et môme, à un certain moment (voy. p. 309) d'une générosité toute chevaleresque : dans Huon il est devenu l&che et traître, et ne rachète ses vices par aucune vertu. Cette histoire ne lui est pas particulière : la poésie primitive est impartiale ; elle peint amis et ennemis avec leurs vertus et leurs défauts ; le demiart qui la suivit en France se montra surtout par la grossièreté avec laquelle il chargea dans ses tableaux tous les traits des personnages opposés ; c'est ainsi que le type du traître, si grand dans Ganelon, tomba bientôt dans les niaises exagérations des œuvres semblables à Macaire ou à Parise la Duchesse^ et que Gharlemagne lui-môme, terrible et impérial dans sa lutte contre Ogier, devint, comme nous l'avons vu, le jouet ridicule de ses vassaux rebelles dans les po6mes postérieurs. Si l'épopée grecque avait suivi la môme marche que la nôtre, Hector fût devenu un Iftche, et Âgamemnon un mannequin.

La chronique française du manuscrit S003 (voy. p. 104) nous a conservé en substance une chanson où figure encore Chariot, bien qu'épisodiquement, et qu'on ne connaissait que par une al*lusion d'Âlbéric des Trois-Fontaines ^ Voici le résumé que donne

* s. a. 801. « Quod comes ÂareUa- tor Lndovici, sed Gnillelinus Ànraâoeiinensis Ârnais voluit regnare^ et esse tn- sis fortiter restitit; qui Armas fidtpater

LES RÉaTS. 403

de ce poème, qu'on peut appeler Amais (f Orléans, le chroniqueur du quatorzième siècle * :

« L'empereur Earlemaine, quant il aloit hors et menoit son ost et sa chei^erie, laissoit le gouvernement de sa terre à Chariot son filz, mais onques Chariot ne fut amé des François. Chariot aToit un mestre qui ot nom Âymer, comte du Mans, qui le gou- Temoit : cil Aymer lui fist faire moult de mauvaises entreprinses. D déshérita un duc d'Orliens apelé Âmeis, et estoit sire de Melun, et avoit espousé une des filles l'empereur, seur de Chariot, apélée Belicent. Et avoit adonc à Melun ung chastellain apelé Âncellin, qui avoit XIIII filz, qui tint Melun par armes contre Chariot. Arneis ot un filz de Belicent sa femme, qui depuis occist Aymer devant Chariot pour la tralson qu'il avoit mise sus à son père. Ce filz avoit nom Sansonnet, et dit l'histoire qui parle de luy en roman que cestui Sansonnet tint depuis le royaume de Hongrie de par Lohier, ung des fils Karlemaine, qui se fist empereur. Et si raconte l'istoire ou rommant de la vie Guillaume d'Orange que cestui Arneis après la mort de l'empereur Karlemaine se volt faire roy de France et débouter Loys le fils de l'empereur, dont Arneis fut occis de l'entreprise Guillaume d'Orange, et donna l'empereur Loys Amault, le filz Aymery de Narbonne, frère de Guillaume d'Orange, la duché d'Orliens et la duchesse *. »

On voit que les fils de Charlemagne ne tiennent pas une grande place dans les poèmes français *. Les Italiens, que nous sachions, ne leur en ont pas fait une plus grande ; nous ne trouvons à relever qu'un poème publié à Venise en 1566, qui célèbre en quarante-trois chants les exploits absolument fabuleux à'Artemidoro, fils du grand empereur, chevalier de Mammilia, puis époux de la vaillante reine Imperia, qui lui donna la mort; l'auteur, Mario

Samêometi de una sorore Karoii (lisez poème. — Les dernière mots nomexpli-

LmÊovid). » (F* 44 r* A). qaent comment Albéric (Toy. à VAppen-

* F* 101 ?•. dice, n« H) appelle Arnaad d'Orléans

• n y a ici une confusion. Le loyal Ar- celui des ûla d'Aimeri que tous les autres nais d'Orléans, calomnié par Aymer et textes nomment Amaod de Girone. ytagé par son fils, ne peut être le traître * Nous avons rapporté plus haut (1. Il Araais d'Orléans (qui d'ailleura est tué ch. 8) les récits où Roland est considéré par GniUaiime avani et non après la mort comme fils de Charlemagne ; rappelons de Charlemagne ; voy. ci-dessus, p. 400). aussi ce que le moine de Saint-Gall rap- Comme Albéric bit la même erreur^ elle porte de Pépin le Bossu (voy. d-dessus^ émane probablement de l'auteur du p. 40).

Teluccinif surnommé le Bemia, et l'ouvrage sont également obscurs ^

Une romance espagnole, el Palmero «,1e Pèlerin, » raconte d'une &çon poétique une aventure sans doute inconnue en France. Un jour un paumierj couvert de mauvais habits, entre à la cour de l'empereur. « Il salue rarchevô(iue, il salue le cardinal d , mais non Olivier et* Roland, qui ont laissé leur cousin captif chez les Mores. Il finit même par donner une buffe à Roland, qui lui avah infligé un démenti; et on va le pendre, quand il se foit reconnaître pour le fils de Gharlemagne \

Une fille de Gharlemagne parait dans une chanson de gestes d'une façon tout à fait épisodique et peu honorable. C'est la belle Belissent, qui, dans Amis et Amilcj n'est pas séduite par Amile, mais le séduit au contraire et n'arrive même à ses fins qu'en se faisant passer pour une autre; cette faute est la source de tous les malheurs qui suivent; mais il faut reconnaître qu'une fois mariée Belissent est fidèle à tous ses devoirs d'épouse et de mère. Ses amours avec Amile sont le sujet d'une charmante romance espagnole, où les faits et les noms sont altérés, mais pas assez cependant pour qu'on puisse méconnaître le curieux récit du poème français *. Au reste, disons-le en passant, toute cette histoire à' Amis et d' Amile est originairement étrangère à Gharlemagne, et n'a peut-être été rattachée au cycle que par l'auteur même du poème qui nous est parvenu ^.

Une autre Belissent, également fille de Gharlemagne, figure dans le petit poème à!Otinei{yaY. ci -dessus, p. 353, 260); elle épouse le héros du récit. Sarrasin converti au christianisme '.

Une légende beaucoup plus célèbre que celles-là met en scène, sous le nom d'Emma, une fille de Gharlemagne qui, comme B^ lissent, mais moins effrontément, sacrifie ses devoirs à son amour, n est inutile de répéter ici cette histoire d'Eginhard et Emma,

* FeirariOi t. II, p. 279. * Voyez Vlntroductùm de M. Conrad

* Wolf, Pntnavera, t. II, p. 409. Hoffmann à son édition à'Anm et Amile

* Wolf, Pntnavera, t. Il, p. 417. C'est et Jourdain de Blaye.

la romance de la lÀnda Melisendra; > Voy. aossi ci-dessoa, p. 403, le ré* l'amant s'appelle ici Ayrueio. somé d'Amais d^OrUam.

LES RËOTS. 405

racontée dans des chroniques allemandes, attribuée par Guillaume de Malmesbury au secrétaire et à la sœur de l'empereur d'Allemagne Henri V, admise sans difficulté comme historique jusqu'à DOS jours, et soutenue encore, il n'y a pas longtemps, par des critiques qui remplaçaient le jugement par la bonne volonté ^ Les pofites modernes l'ont souvent chantée ; mais on ne la trouve pas dans les chansons françaises. En revanche, les romances espagnoles en ont conservé le souvenir, quoique bien altéré; le nom de Gerineldo (Eginhard), tout à fait inconnu à nos traditions poétiques, prouve qu'elles ont puisé dans les chroniques, comme cela leur est d'ailleurs arrivé plus d'une fois '•

* VofOE Grisse, Sagenkreise, p. 851 ; saiTantes ; Tenlet, Eginhard, tome I, etc. Ueler, BmKatd^ tome II, page 188 et • Y07. d-dems, p. 215.

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