LES GUERRIERS DE CHARLEUAGNE. — LES DOUZE PAIRS
Nous avons déjà mentionné les principaux héros qui entourent dans la tradition le glorieux empereur et dont la renommée finit par éclipser la sienne. Nous ne pouvons entrer ici dans des détails sur chacun d'eux qui demanderaient autant de monographies; nous nous contenterons de les énumérer et d'indiquer sommairement ce que les poCmes en racontent^ et le rapport dans lequel ils sont avec leur chef.
i* Roland, neveu de l'empereur. Sa naissance a donné lieu, conmie nous l'avons vu (liv. II, ch. ix et x), à des récits trèsdivers; il n'y a pas moins de différences dans la manière dont on lui fait accomplir ses premiers exploits. D'après la Karlamagnùs^ Saga (I, 38), c'est lors du siège de Vienne, contre le duc Girard, qu'il fit ses premières armes; suivant le Renaud de Montauban (voy. 1. Il, chap. iv, 4), c'est en Saxe contre Âmidan ; d'après la chanson ùiAsprenumt, qui est la meilleure et la plus ancienne source, c'est dans la grande guenre d'Italie, où il tua Eaumont (voy. 1. n^ chap. iv, i) : c'est cette tradition qu'ont suivie Philippe Mousket(v. 4429 et suiv.), Girard d'Amiens (1. II m fine\ David Âubert et la plupart des textes. Nous avons rapporté plus haut ses querelles avec son oncle et sa mort à Roncevaux (1. II, chap. iv). n est devenu, conune on sait, le héros principal de l'épopée chevaleresque italienne (Orlando) et figure aussi dans beaucoup des romances espagnoles (Roldan).
2* Olivier, fils de Renier de Gennes. D commence par guerroyer l'empereur (Gîrar{/«fe Vienne)^ livra à Roland un combat acharné que tennine seule l'intervention divine, devient alors son frère d'armes et meurt avec lui à Roncevaux. Il ne figuro pas dans les du second cyde, mais il parait dans d'autres récits de
« il.în:;^;
guerre contre les Sarrasins ( Fierabras, Otinel) et dans le Voyage de Charlemagne en Orient. Un poëme très-postérieur lui donne pour fils Galien.
3^ Turpiny rarchevèque de Reims. D'après la KarlcanagnùS" Saga (I, 26), c'était un clerc romain que le pape avait laissé à Charlemagne dans un voyage en France ; celui-ci le fit d'abord chancelier, puis archevêque de Reims (1, 36). Il joue un grand rôle dans Aspremont, dans Ogier le Danois^ et surtout dans la Chanson de Roland^ qui raconte sa mort héroïque et sainte à Roncevaui. n est presque toujours représenté comme armé, et la Chronique mise sous son nom lui attribue aussi ce caractère.
4"* Naime de Bavière^ le fidèle conseiller de Charlemagne, souvent plus sage et plus avisé que lui , toujours du parti du bon droit contre l'injustice même triomphante en apparence. Girard d'Amiens raconte sa généalogie et sa présentation à Charlemagne d'une façon toute particulière (fol. 112 v^ B et suiv.). On le voit jeune et amoureux dans il5/>remon/; partout ailleurs, c'est Naime à la barbe canue. Sa mort n'est rapportée nulle part.
8' Ogier le Danois. Outre le grand poème sur ce héros qui nous a longuement occupé (voy. 1. U, chap. v), il figure dans Roland^ dans Gui de Bourgogne ^ dans Renaud de Montaubanj etc. Sa mort, sa résurrection et ses aventures fantastiques ont fait le sujet d'un bon nombre de compositions relativement modernes.
6"* Guillaume au court Nez. D'après les poèmes parvenus jusqu'à nous, ses principaux exploits se sont accomplis sous le ri^e de Louis, fils de Charlemagne, mais une branche (IX) de la Kar^ lamagnùsSaga le &it fleurir et mourir sous Charlemagne.
On a attaché une importance très-grande à une expression qui revient souvent dans les poèmes carolingiens : les douze pairs de Charlemagne. On y a vu un symbole mythique, un nombre sacré ; on en a fait le trait caractéristique de ces poèmes ; on y a cherché les éléments de la critique pour leurs dates. Nous ne pensons pas que cette désignation mérite qu'on s'y arrête aussi longtemps; nous le ferons sentir simplement en examinant les textes qui nous l'offrent.
La Chanson de Roland est le plus ancien. Là les douze pairs
ne semblent être autre chose qu'une sorte d'association, à la tète de laquelle se trouvent Roland et Olivier, composée de guerriers particulièrement braves et voués à combattre toujours ensemble. Ce n'est pas du tout une Table-Rùnde pour ainsi dire officielle dans laquelle on ait prétendu réunir les plus illustres des vassaux de Ghariemagne : la preuve en est que quelques-uns des premiers, Ganelon, Turpin, Naime de Bavière, Ogier de Danemark, etc., n'en font point partie. C'est un véritable compagnonnage *, dans l'intérieur duqud se forment des associations encore plus intimes, comme celle de Roland et Olivier, de Gérin et Gérer. Aussi, quand Harsile marche sur Roncevaux, son neveu a l'idée d'opposer à ce petit bataillon sacré une association égale entre Sarrasins. « Pour ma part, ditril, je me charge de Roland ; éliser-moi maintenant onze barons, avec lesquels je combattrai les douze pairs*. » Cette phrase donne à croire que c'était Ghariemagne qui avait désigné les douze pairs, et c'est en eflét ce que nous apprend la Karlamagnùs-^aga^ Un jour que Ghariemagne est entouré de ses chevaliers, il leur an* nonce qu'il veut choisir douze d'entre eux comme champions con* ire les païens, «comme Dieu a choisi douze apôtres pour répandre sa pande sur le monde (I, S9). » Ceci se passe au début de l'expédition d'Espagne, et les douze pairs sont tués à Roncevaux. Ce n'est donc que dans la guerre d'Espagne qu'ils doivent figurer ; c'est de là que les ont empruntés les écrivains postérieurs qui les ont transportés dans d'autres parties du cycle. Ni Aspremoniy ni GuUaUn, ni le Couronnement de Charles *, ni aucun des poèmes sur les guerres contre les vassaux, ne les connaissent. En revanche nous les trouvons dans Gta de Bourgogne^ dans Otinel^ et surtout dans Pierabras \
C'est ce dernier poème, devenu si populaire grftoe au roman en prose qu'on en tira (voy. ci-dessus p. 97, tipassim)^qa\ détermina en beaucoup de points l'idée qu'on se fit de l'épopée carolingienne; c'est à cause de lui qu'on se représente toujours Ghariemagne comme entouré des douze pairs, conception qui n'apparaît pas dans la poésie primitive* Cette conception se retrouve d'ailleurs dans
• Ut tont appelés Um donae eompagmmt d-dessos, p. 319) sont toat autre chose, as irers 875 (str. tXXI). * Noos STonsdit aiUenrt (p. 25S) que
• Id. iUd. ce pofime, dont la scène démit être en
• Lee doute pain dont il est parlé Italie, rayait transportée en Bspagne.La dans raUos&on de Bemmd de Mantauban partie où paraissent les doue pairs n'a à M poème que nous aïons dtée (voy. sans doute rien de traditionnel.
quelques autres romans, tout à fait étrangers à la guerre d*E&pagne, tels que le Voyage de Charles à Jérusalem et les Douze Pairs en Perse ou Simon de Poidlle (voy. ci-dessus, p. 342). Elle se répandit beaucoup hors de France : les romances espagnoles regardent les douze pairs, los doce qui a una mesa ccmen pan, comme une institution chevaleresque; Nicolas de Padoue a tiré de la même idée un heureux profit dans l'épisode de Malceris {Prise de Pampelune, v. 482 et suiv.); en Angleterre, on en vint à forger le mot dosyper ou doseper, au singulier, pour désigner un paladin de Gharlemagne. Mais tout cela, nous le répétons, ne se trouve pas dans les traditions les plus anciennes.
On conçoit que l^s noms des douze pairs aient varié. Du moment qu'on les considéra comme les douze apôtres de la prédication belliqueuse dont Gharlemagne était le chef, on voulut fiùre entrer parmi eux tous les guerriers les plus illustres que la poésie lui attribuait. Les douze pairs de la Chanson de Roland, célébrés sans doute dans des poëmes fort anciens, furent oubliés de bonne heure, et, sauf Roland et Olivier, leurs noms n'offrirent plus d'intérêt. Ce sont, d'après le texte d'Oxford : Roland, Olivier, Gerin et son compagnon Gérer, Berenger, Oton, Samson, le Gascon Engelier, Ivon et Ivoire ^, le vieil Ânséis et Girard de Roussillon. Le Pseudo-Turpin, bien qu'il ne dise mot des douze pairs, connaît encore tous ces noms ; mais de bonne heure on en changea quelques-uns. Déjà la Karlamagnùs-^aga (1, 59) supprime Ânséis et Girard, qu'elle remplace par Turpin et Gautier de Lum, qui meurent en effet, d'après la Chanson de Roland^ à Roncevaux avec les pairs. Chaque texte a sa liste particulière; nous en avons rassemblé un certain nombre que nous donnons à \Appendux. Roland et Olivier sont les seuls qui se retrouvent partout. Tous les pofimes français de la seconde époque admettent Naime de Bavièie et Ogier le Danois. Dans Fierabras, on voit apparaître des héros tout nouveaux, dont quelques-uns même, conmie Richard de Normandie, sont étrangers au cycle, dont d'autres (Bérard de Montdidier, GQlimer l'Escot, Âubri le Bourgoing, Basin) appartiennent à de tout autres parties. Il n'y a plus que Roland et son inséparable ami qui se retrouvent ici parmi les guerriers de lapr&-
* Un vers passé dans la strophe LXV qoe Torpin et Gantier de Lom font par- (cf. les variantes) a fait supprimer ici tie des pairs; mais cf. CXUX, 1895^ et iTon et Ivoire, de sorte qu'on peut croire OLXXXfX, 2M6.
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mière liste. H y en a trois autres dans leVoyage à Constantinaple; mais ce qui indique là une date encore plus récente, c'est la présence sur la liste de six héros appartenant à la geste des Narbanr notf^etpar conséquent tout à fait étrangers, dans Forigine, à celle de France (voy. ci-dessus^ p. 80).
Un poète allemand de nos jours, qui a doublement contribué, par ses yersetpar ses travaux d'érudition, à fidre revivre la légende carolingienne, n'est pas plus fidèle à la liste du Roland dans la ballade suivante, que nous traduisons parce qu'elle exprime bien la plus ancienne conception poétique de Gharlemagne et qu'elle est d'ailleurs pleine de naïveté :
« Le roi Charles naviguait sur la mer avec ses douze compagnons; vers la terre sainte il naviguait, et voilà que l'orage l'assaillit.
« Alors Roland, le hardi champion, se mit à dire : tf Je sais bien « Fart de l'escrime et du combat ; mais cet art m'est fort inutile « devant les vagues et les flots. »
« Sire Ogier de Danemark dit ensuite : « Je sais toucher de la « harpe ; mais à quoi cela me sert-il, quand les vents et les vagues « font un tel firacas? »
« Sire Olivier n'était pas joyeux non plus, il regardait ses armes : « Je ne m'a£Elige pas tant pour moi que pour Hauteclairel »
« Alors le perfide Ganelon dit, mais il ne le dit que tout bas : « Si je savais un moyen de m'en tirer, le diable pourrait bien « vous emporter tous ! »
a L'archevêque Turpin soupirait beaucoup : « Nous sommes les a combattants de Dieu ; viens, doux Sauveur, sur les flots, et a daigne nous sauver du péril! »
a Le comte Richard sans peur parla : a Vous autres^ esprits « de l'enfer, je vous ai rendu plus d'un service; maintenant tirez- « moi d'ici ! »
c Sire Naime fit une remarque : a J'ai donné de sages conseils « à plus d'un ; mais en mer rien n'est plus rare que de l'eau douce a et un bon avis. »
« Et le vieux sire Riol se prit à dire : « Je suis un vieux combattant, et je voudrais finir par laisser mon vieux corps au sec. »
« n y avait sire Gui, un courtois chevalier; il commença à chanter : a Je voudrais être un petit oiseau ; je m'envolerais bien vite « au nid. »
tôO UYRE U. - LES RÉCITS.
« Alors le noble comte Garin : a Dieu, ditrfl, nous tire de peinel « J'aime beaucoup mieux boire le vin rouge dans les coupes que « l'eau salée dans la mer. »
« Sire Lambert parla, un jeune honune dispos : « Que Dieu ne « nous oublie pas I J'aimerais mieux manger moi-même un bon « poisson que si les poissons me dévoraient. »
« Sire Godefiroi le preux, dit : « Pour moi, j'accepte mon sort! « Après tout, on ne me traitera pas autrement que tous mes « frères. »
«Le roi Charles était assis au gouvernail ; il n'a pas dit un seul mot. U dirige le vaisseau d'une main ferme, jusqu'à ce que la tempête soit apaisée K »
t L. Uhlandj dans Simrock, Karl, Heidenlmeh, p.