CHAPITRE Xn
LES SOCVXRAins COmKMPOaAINB DE CHAIOJDUGIIB.
La tradition française, représentée par les Chansons de gestes, ne connaît qu'un pape avec lequel elle mette Gharlemagne en rapport ; elle nomme ce pape Milon. C'est lui qui figure dans la première branche de la Karkanoffnùs^aga (I, 6) et dans la chanson à'Asprenumt, et dans plusieurs autres poCmes. Plus fidèles à rhistoire, les légendes allemandes, comme nous l'avons dit ailleurs (p. 406), connaissent le pape Léon, mais elles en font le frère de Chariemagne. Les Reali di Fronda ont aussi conservé Léon, sur lequel ils ont un récit intercalé dans le Mainet (voy, ci-dessus, p. 243), et lui donnent pour père Bernard de Glermont (V, 9 ; cf. VI, 40), ce qui le range dans la grande famille à la* quelle appartient Renaud. Divers textes, étrangers à la littérature poétique, rapportent sur ce pape une légende qui nous intéresse particulièrement à cause du rapport qu'elle a avec Gharlemagne. L'histoire de cette fable est d'ailleurs curieuse à suivre; elle nous dfre un exemple intéressant de la manière dont se propagent et s'aocréditent les récits merveilleux. Le pape Léon III, qui fut exalté en l'année 798, trouva à Rome un nombreux parti trèsmal disposé pour lui, et conduit par les deux neveux de son prédécesseur Adrien ; un jour, une émeute éclata ; on s'empara de sa personne, et on voulut lui crever les yeux ; « mais, dit l'historien grec contemporain Théophane, on ne put le priver entièrement de la lumière, ceux qui devaient l'aveugler étant des hommes compatissants qui l'épargnèrent. » Longtemps après , le mdne de Saint-Gall, d'ordinaire plus crédule, dit encore à peu près la même chose (I, 26) : « Os essayèrent, diUil, d'aveugler Léon ; mais ils en furent détournés par la divine Providence, si bien qu'ils ne lui arrachèrent pas les yeux, mwis qu'ils les enta* mirent seulement avec un rasoir. » Cependant, dès le temps où cet événement se passa, il en avait couru un récit très-différent.
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que nous atteste un monument remarquable^le fragmentépique que M. Pertz a restitué à Angilbert (voy. ci-dessus, p. 35). D'après le poëte de cour, Charles est averti en songe du crime qui vient d'être commis ; les Romains ont arraché au pape les yeux et la langue (première addition aux faits réels) ; l'empereur, sur la foi de sa vision, se met en marche vers l'Italie et rencontre en effet à michemin Léon qui venait implorer son secours; mais un miracle lui avait rendu la vue et (a parole (Pertz, II, 400). Évidemment ce poème, composé pour l'empereur lui-même, donne le récit que les deux souverains désiraient rendre officiel ; aussi Eginhard Tat-il adopté, au moins tacitement, dans la Vie de Qharlemagne : (( Les Romains, dit-il, arrachèrent les yeux et coupèrent la langue au pape Léon (cap. xxvin). » Dans ses Annales, une sorte de scrupule l'a pris, et il a ajouté cette formule dubitative : « ut aliquibus visiun est. » Mais les chroniqueurs postérieurs n'eurent garde d'en tenir compte, et le pape Léon passa bel et bien, durant tout le moyen Age, pour avoir recouvré miraculeusement la langue et les yeux *.
Mais on ne s'en tint pas là. Âlbéric des Trois-Fontaines nous donne un récit bien plus merveilleux. Une première fois, les organes arrachés renaissent en présence même des coupables ; sans se laisser épouvanter, ils les arrachent de nouveau, et alors ils ne repoussent que lorsque les criminels ne sont plus là *. Godefroi de Viterbe dit de même (dans Pistorius, col. 454) : « Le pape Léon fut en un seul jour deux fois privé des yeux et de la langue, » et il les recouvra la nuit suivante à la basilique de Saint- Pierre.
Pendant que ce prétendu miracle allait se grossiissant ainsi dans les versions successives, il prenait d'un autre côté un caractère tout nouveau. Jusqu'ici, c'est en faveur de Léon seul qu'il s'opère ; dans une série de textes, mélangés de fiction et d'histoire, c'est Gharlemagne qui l'obtient de Dieu par ses prières. La JS^a^serchranik est le plus ancien monument qui rapporte ce fait. Quand il se passe, Léon (frère de Ghariemagne) est pape déjà depuis longtemps et a couronné roi son frère. Les Romains s'emparent de lui et lui arrachent les yeux (il ne s'agit pas de la langue), et le pontife aveugle arrive à Ingelheim, accompagné de deux chapelains.
1 Voyez on grand nombre de cita- Kaiserdiromk, 1U> page 979 et soi^aDtei. tions de chroniqueurs dans Massmann^ * F» 42 r« A.
Charles, épouvanté en le voyant, lui promet secours; il rassemble une armée, marche contre Rome qu'il prend, et punit les coupables. Ensuite il prie Dieu pour Léon, et celui-ci recouvre la vue (n, p. 351-372).
Le récit de Philippe Mousket est un peu différent. Les Romains arrachent à Léon les yeux et la langue; il s'enfuit. Gharies va à sa rencontre, s'indigne de le voir dans cet état, et s'agenouille avec tous les assistants pour implorer Dieu en sa faveur; pendant cette prière, tout à coup
S'ot 11 pape langue et lomière Plus biele assés que la première,
Mais le plus singulier récit de cet événement merveilleux se trouve dans une chronique saintongeaise que nous avons déjà plus d'une fois citée (voy. ci-dessus, p. 104). Après avoir raconté comment Léon, aveuglé par les Romains, vint demander secours à l'empereur, elle ajoute : a Karles ala à Roma e trova les oilz dau bon home en un peison, e ot la vertu de De Karles les li mist en la testa, e vit. »
II est curieux de suivre jusqu'à cette grotesque naïveté le développement de la crédulité populaire, évidenmient fomentée, dans le cas qui nous occupe, par ceux qui en profitaient.
Tous les souverains chrétiens, nous l'avons vu ailleurs, sont considérés comme les vassaux de Gharlemagne; leurs guerres contre lui sont des rébellions : aussi avons-nous mentionné Désier, Yon, et quelques autres dans le chapitre IV de ce livre. Seul, l'empereur de Constantinople est regardé comme indépendant de l'empereur de Rome ; mais les trois récits que nous avons rapportés au chapitre VI se terminent par l'hommage qu'il rend à Gharlemagne. Gomme nous l'avons vu, il porte dans deux de ces récits un nom différent ; dans le poème perdu dont la KarUh magmis-Saga a conservé l'analyse, il n'est même pas nonmié. La l^ende latine l'appelle Gonstantin, et le Voyage de Gharlemagne Hngon. Le premier de ces noms a été porté en réalité par deux empereurs d'Orient, contemporains de Gharlemagne ; le second est un nom tout-à-fait germanique, qui n'a jamais pu appartenir à un souverain grec.
n semble que l'ambassade d'Haroun-al-Raschid à Chariemagne,
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cet hommage venu de si loin s'ajouter à tous ceux qu'ils recevait, aurait dû frapper l'imagination des peuples; les poômes n'en ont toutefois gsurdé aucun souvenir, et le passage de Benoit de Saintr-André que nous avons cité plus haut (p. 338) est le seul où on trouve une amplification fabuleuse des rapports des deux souverains*
Quant aux rois de l'Europe qui restèrent en dehors de l'empire carolingien, ils ont été mis en rapport avec lui par quelques récits des peuples auxquels ils commandaient. C'est ainsi que la Crà^ nica gênerai suppose qu' Alfonse le Chaste voulut rendre honmiage à Charlemagne, et lui aurait soumis son royaume sans la résistance des ricos hambres (voy. ci-dessus, p. 282). Les Danois racontaient que leur roi Godefroi avait vaincu le puissant empereur et conquis une partie de ses terres (cf. ci-dessus, p. 294). Les dernières exagérations du cycle d'Arthur lui attribuèrent aussi la gloire d'avoir triomphé de Charlemagne, sans se soucier de l'anachronisme. Enfin, nous rapporterons ici une bizarre anecdote, qui montre que l'Angleterre n'était pas demeurée tout-à-fait étrangère au prestige exercé sur ses contemporains par le grand roi, aussi vaillant dans le combat que sage dans le jugement. Un compilateur du douzième siècle, Siméon de Durham, rapporte qu'Eadburg, fenune d'un roi anglais, ayant tué son mari, passa outremer avec d'innombrables trésors, pour aller trouver le roi des Francs, le très-glorieux Charles. « Arrivée devant son trône, elle déposait à ses pieds des présents magnifiques, quand le roi lui parla ainsi : ce Choisis, Eadburg, qui tu veux avoir, ou moi, ou mon fils, qui est avec moi sur le trône. » Mais elle, sans réfléchir, répondit follement : « Si j'avais le choix, je choisirais ton fils plutôt que toi, car il est plus jeune.» Charles, dit-on, lui répondit ainsi : « Si tu m'avais choisi, tu aurais eu mon fils ; mais puisque tu l'as choisi, tu n'auras ni l'un ni l'autre, et nous ne te protégerons pas. » Il lui donna cependant un monastère \ »
* Sim. DtmelmeDriBy ap. Perix, SS,, X, 457.