CHAPITRE XIII
LA yVULOSa KT LA MORT DE CHARUOCAGIfK.
Nous avons déjà cité plusieurs passages de différents pofimes où l'on voit Gharlemagne parvenu à un très-grand ftge et même décrépit. Le Couronnement de Louis nous le montre tellement fa- Ugué par FAge qu'il ne veut plus régner et transmet la couronne à son fils (v. 54-87). II exprime le même dessein et le motive encore plus énergiquement dans Euon de Bordeaux (v. 52-61).
Eginhard rapporte que sa mort fut précédée de prodiges divers, qui sans doute ne sont pas tous authentiques (ch. 33). Les poCmes ignorent ces présages. Le faux Turpin (ch. 32) les emprunte à Eginhard.
Un seul poëme raconte sa mort ^, et cela sans aucun détail, c'est un texte inédit du Couronnement de Louis (voy. Bist. liti. XXII, 228); d'après lui, quand l'empereur mourut, les cloches se mirent à sonner d'elles-mêmes dans toutes les églises. On l'enterra à Aix-la-Chapelle :
Tel sepaltore n'ara mais rois en terre :
n ne gist mie, aîDçois i siet acertes
Sas ses genolx, l'espée en son poing destre : Encor menace la pute gent aterse.
La Crdniea gênerai de Espana donne sur sa sépulture des détails qui ont évidemment pour but de rehausser Ja gloire espagnole, mais qui doivent être en partie empruntés à une source française : suivant Âlfonse , Charles fut surpris par la mort au moment où il préparait une grande expédition pour venger sa délaite d'Espagne. « Et fut enterré moult honorablement en un s^ pulcre moult précieux et moult bien fidt, dans lequel étaient représentées toutes les batailles qu'il fit et vainquit ; mais en cette
« Les di?enet oompiUtioDs ftançaiies tinet, c'ett^Fdire qa'eUai répétant Bgin- M étrangères solteni Id des sooross la- hard et Torpln.
partie de son sépulcre qui regardait vers les monts Pyrénées, où il fut vaincu et défait par les Espagnols, il n'y avait peinture aucune, et ce fut parce qu'il n'en avait tiré aucune vengeance (fol. 33 V*). »
I Nous avons raconté ailleurs les destinées de sa sépulture et de ses ossements ; on montre encore h Âix-la-Ghapelle le siège de pierre sur lequel il était assis dans son tombeau : tous les empereurs d'Allemagne depuis Frédéric II se sont assis sur ce trône. Quand Napoléon visita la cathédrale d'Aix, il le regarda respectueusement et ne voulut pas y monter ; Joséphine, qui l'accompagnait, s'y assit gaiement. A en croire les poètes allemands, l'ombre indignée du vieil empereur tressaillit dans sa tombe, et vengea cet affront en faisant rentrer dans l'empire allemand la ville où il était enseveli.
Quelques années après la mort de l'empereur^ le moine Wettin *, transporté en vision dans l'enfer, y voyait a celui qui tenait naguère le royaume d'Ausonie et le sceptre de la nation romaine; une bote immonde lui rongeait les parties viriles, tandis que ses autres membres étaient sains et glorieux. Il le voit, et, rempli de terreur et de surprise, il s'écrie : « Tant que cet homme a vécu « parmi nous, il a été le soutien de la justice, il a fait fleurir dans (( notre siècle les enseignements du Seigneur, il a étendu sa tt pieuse protection sur le peuple saint ; son bras vaillant, sa gloire ti partout répandue l'ont placé sur le faite. Mais pourquoi il est (c soumis à un sort si rigoureux et subit la marque d'une si triste (( expiation,dis-le-moi, je te prie. » Alors son guide : « Il est soutf mis, dit-il, à ces tortures, parce qu'il a souillé ses bonnes ac- (i tions par un libertinage honteux, pensant que ses faiblesses dis- « paraîtraient sous la masse de ses mérites, et qu'il a môme voulu « terminer sa vie dans ses débauches accoutumées. Cependant un « jour il jouira d'une vie heureuse,, et il entrera plein de joie a dans la gloire que le Seigneur lui réserve '. »
Un des chapitres supplémentaires de Turpin raconte que l'archevôque de Reims, étant à Vienne et ravi en extase, vit passer devant lui d'innombrables troupes de féroces combattants, qui allaient du côté de la Lorraine, ce Pendant qu'ils passaient, je vis un d'eux, au visage d'Éthiopien^ qui restait en arrière des autres.
* Voy. d-dessQs, p. 36. premières lettres de ces yers formeaten
* D. Bouquet^ Aec., t. V, p. 399. Les acrostiche : Carolus ùnperator.
« Où allez-Yous? » lui dis-je. « Nous allonSi répondit-il, à Aix-laff Chapelle, pour assister à la mort de Charles et emporter son « ftme aux enfers. — Eh bien I je t'adjure par le nom de Notreff Seigneur Jésus-Christ de reyenir à moi quand tu auras accom- « pli ton voyage. » Peu de temps après, ils revinrent, et je dis à celui auquel j*ayais parlé : « Qu'avez-vous fidt? » Le démon me répondit : « Un Galicien sans tète ^ a mis dans la balance tant de ff pierres et de poutres d'églises élevées en son honneur, que le « bien a plus pesé que le mal, et ainsi U nous a enlevé son ftme. » Ayant ainsi parlé le démon s'évanouit. »
Nous avons rapporté ailleurs conmient on arriva à canoniser Charlemagne et les vicissitudes du culte qu'on lui rendit. Dante le vit au paradis, dans Jupiter, la sphère des princes (Inf. XVIII, 43) , avec Roland et Guillaume au court Nez.
L'immense mouvement qui poussa l'Europe chrétienne, à la fin du onzième siècle, vers le tombeau de son Dieu, était tout à fidt d'accord avec les idées principales du cyde carolingien ; aussi l'imagination populaire, non contente d'attribuer à Charlemagne la première expédition d'outre-mer, le ressuscita pour conduire les croisés à Jérusalem. Un sage chroniqueur de ce temps, Eckehard d'Urach, flétrissant les pseudopropheUBy les charlatans et les exaltés qui fiiisaient du tort à la sainte inspiration, ajoute : « C'est d'eux que vient ce conte de Charlemagne ressuscité des morts pour la croisade, et de je ne sais quel autre aussi qui serait revenu à la vie *. »
L'Allemagne, toujours séduite par des rêves de grandeur pdi« dque qu'elle n'esssaye guère de réaliser, se plaît à attendre leur accomplissement du réveU de quelqu'un de ses grands hommes morts. Ainsi elle a enfermé dans le Kipphausen l'empereur Frédéric Barberousse ; et quand les corbeaux ne tournoieront plus autour de la montagne^ Û en sortira pour relever la puissance et la gloire de l'Allemagne. Celui qui troubla dans son caveau d'Aix le cadavre de Chariemagne a pris sans doute ici la place de son ombre. D'autres traditions attribuent en effet à Charies ce sommeil séculaire d'où il doit s'éveiller pour régner de nouveau avec
< Saint Jàoqoai. LetMitiont et tndoo • Pertf , 8S., VI, p. SIS. Ce /r ne M<r
tfoos de Tdr^ Ikitet dans rabba^e de ftieleiilrr est lans doute Roland, Ogier,
Mnt-Deoie ^JoQiantrcftaiFraMpatf dto» on quelque autre des preux de Charie-
pUé. magne.
plus de Splendeur encore. Suivant les Hessois, c'est dans le 6udensbei^, dans leur pays, que dort Tempereur * ; mais les Bavarois revendiquent cet honneur pour i'Untersberg \ lit, d'après eux, est assis Charles, comme il l'était jadis à Aix ; il dort, et souvent on l'a vu branler la tête, comme dans un rdve pénible; sa barbe blanche pousse toujours et enveloppe la table de marbre qui est devant lui ; quand elle en aura &it trois fois le tour, suivant les uns, ce sera la fin du monde '; suivant les autres, il se lèvera et ira suspendre son écu au vieux poirier qui est dans la plaine de Wals ; le poirier desséché reverdira, et dans la plaine se livrera une terrible bataille, la plus sanglante que Thumanité doive voir; tous les bons lutteront contre tous les méchants, qui seront vaincus^ et Charles, l'empereur d'Allemagne, régnera sur le monde régénéré ^. En attendant, sa présence dans la montagne est bien attestée; car en iS29 un homme appelé Lazare Âisner entra dans rUntersberg, et parmi beaucoup d'autres merveilles il y vit l'empereur Charles ; à côté de lui était Frédéric Barberousse '• D'autres cependant racontent que c'est dans le Desenberg qu'il attend le jour du réveil ; voici ce qu'en dit un poète moderne, François Oebecke :
a Écoutez, je vais vous raconter merveilles, d'après une vieille légende ; Charles, l'empereur, il vit encore avec ses preux.
« C'est dans le Desenberg qu'il se repose de ses victoires, et des nains fées gardent sa demeure.
« Là aussi, dans les vastes salles, ses héros reposent étendus, plongés dans un profond sommeil, liés par un charme puissant.
a Autour d'eux des armures étincelantes semblent inviter à la guerre ; ils respirent doucement, et rêvent combats et victoire.
<K Et à la table de pierre , la tète appuyée sur son bras , sur le visage l'édat de la jeunesse, Charles est assis au milieu de la salle,
a En blanches vagues tombent jusqu'à terre ses longs cheveux et sa barbe; avec ses compagnons il attend depuis long* temps déjà.
^ Gïixam, Deutsche Mythologie, p. Î39. p. 219. Cette légende est an fond la
* On l'appelle aussi Underberg, et tm- même que celle qni avait rendn si célèdem, en dialecte rhénan, veut dire faire bre^ au moyen ftge, VArbre'See en Orient; latieête. elle remonte à une très -hante anti-
* Holland, Gtichiehte der altdeuUehen quité.
Diehtkwut in Batem, p. 29. ' Massmann, Bairitehe Sagen (Ma-
« Voy. Simrock, KerL Heldenbveh, nich, 1831)» p. 42 et sniv.
« Souvent ils semblent pressentir le jour de leur vie nouvelle; alors un joyeux frémissement court par les salles.
« Tous les guerriers se lèvent^ saisissent la lance et Técu ; mais leur regard demeure éteint çt leur Ame assoupie.
« Seul, l'empereur sent revenir la clarté dans ses yeux et dans son esprit ; il crie, et le son retentit au loin : Nains, quelle est la date de l'année ?
« n écoute, et l'ombre ressaisît ses traits : Recouchez-Tous, compagnons, notre heure n'est pas venue 1
« Avec un bruit sourd ils s'étendent l'un après l'autre sur le sol; ils donnent et attendent l'heure qui rompra l'enchantement.
« n se rassied à la table, avec sa barbe et ses cheveux blancs, l'empereur brillant de jeunesse, au visage merveilleux S »
* SiBurock, Kerl, Heldenbueh, p. 215.
N« tout mençonge, m tout Toir, N« tout labU, De toat WTolf.
Wacb.