‹ Histoire poétique de Charlemagne (volume 2)Chapitre 35 sur 77 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

IXS PRÉDÉCESSEURS DE GHÀRLEMAGME,

Si les peuples, en entourant de l'auréole épique la figure d'un grand homme, oublient souvent pour lui leurs héros les plus anciennement chéris et dérobent à leur gloire les rayons dont ils décorent la sienne, à plus forte raison doivent-ils déposséder les guerriers qu'ils ont pris longtemps pour sujet de leurs chants au profit d'un descendant plus illustre qu'eux. Vixere fortes ante Agamemnana multi; de même avant Gharlemagne bien d'autres avaient vécu et avaient été célébrés qui perdirent leur splendeur poétique quand il fut devenu le centre de tous les souvenirs héroïques et nationaux. Nous avons déjà cité (page 42) les vers du Poète saxon qui nous apprennent que les Francs chantaient les aïeux et prédécesseurs de Louis le Pieux :

PippinoSy Carolos, Hludowlcos et Theodficos Et Garlomannos Hlotbariosque canunt.

Les Romans avaient sans doute aussi sur ces princes des poésies populaires ; leur souvenir vécut longtemps parmi eux. Cependant, conmie nous l'avons déjà dit (1. II, chap. i), on en retrouve à peine quelque mention dans l'épopée française; ce qu'elle sait des rois mérovingiens est tràs-vague et se réduit à quelques noms, sur lesquels on brode plus tard des aventures ; les premiers Carolingiens ne sont pas aussi ignorés, mais ils n'ont aucun caractère. Seul, le vaste pofime Ae& Lorrains^ réellement étranger au cycle de Cbarlemagne, a conservé à Charles-Martel son nom , sa physionomie et même quelques traits de sa vie ; seul aussi, il 8 EÂit de Pépin, mais cette fois en ne lui laissant que son nom et en le défigurant de la façon la plus étrange, le centre de toute son action. Le Charles-Martel de Girartzde Rosnlho est sans doute Charles le Chauve ; le Pépin de Doon de la Roche est tout à fait épisodique. En face de ces quelques mentions isolées si on place

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la masse de tous les poGmes dans lesquels Charlemagne est sur le trône, on reconnaîtra que sa supériorité sur son père et son aïeul ne justifie pas cette énorme différence.

Mais il s'est passé là, dans le domaine historique, ce que nous signalions tout à l'heure dans le domaine mythique; le héros le plus récent et le plus glorieux a éclipsé les autres ; le fils a absorbé le père et le grand-père, et a seul représenté toute la race.

C'est surtout pour Charles-Martel que la confusion était focile. La communauté du nom rendait presque impossible, pour des gens aussi étrangers que nos ancêtres de ce temps-là à toute notion chronologique, la distinction de deux hommes, régnant dans le même pays, issus de la même famille, tous deux fils de Pépin, tous deux combattant les Sarrasins et les Allemands idolâtres, tous deux couvrant de gloire le nom des Francs. Que l'on songe un instant aux formules indéterminées qu'employaient à coup sûr les

chants populaires : « Charles, le brave guerrier Charles, à la

barbe blanche.... le glorieux Charles, le puissant Charles;» on se convaincra que les deux séries de traditions relatives à ces deux personnages devaient fatalement se confondre. Comme les données historiques qui sont au fond de l'épopée carolingienne sont déguisées, dans l'état où elle nous est parvenue, sous la végétation puissante et capricieuse des mille branches de la poésie, il est bien difficile souvent de faire avec sûreté le départ de ce qui appartient à nos deux Charles : toutefois on peut distinguer certains groupes de récits qui semblent devoir être rattachés à Charles-Martel plur tôt qu'à son petit-fils \

Nous placerons en tête celui qui a trait à la naissance de Charlemagne. Les récits que nous avons mentionnés plus haut (1. Il, ch. n) font de sa mère une femme légitime de Pépin, mais veulent que celui-ci ait consommé son mariage avec elle sans savolr-qui elle était, et que le jeune Charles ait été le fruit d'un commerce clan-

< Nous croyons inutile de réfuter une les extravagances qu'il débite en outre

assertion des plus aventureuses, répétée sur son compte : « Ce fut lui, dit-il, qui

depuis Leyden par bien des critiques an- eut quatre fils qui combattirent dans la

glais. D'après lui, tous les chante sur forêt des Ardennes les quatre fils d'Ai*

Charlemagne se rapporteraient ^Charles- mon, etc., etc. » Et voilà ce que des ou-

Martel, chef armoricain, qui aurait ac- vrages estimés (par exemple la nouvelle

compli tous les exploits que les poèmes édition (par M. HaUiveeU) d'Rllis, Jfefri-

rapportent à son petit- fils. Nous ne sa- cal romances, p. 344, Panizn, Orlando m-

vons où Leyden a pris cette idée inouïe namorato, 1. 1, et d'autres) se transmettent

de ûdre Charles-Martel armoricain, et religieusement!

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destin, sinon iUégitime. Mais il semble bien que la légende sous cette fonne n'est pour ainsi dire qu'un replâtrage d'une tradition plus ancienne d'après laquelle Gharlemagnc était bâtard. Jean Boendale (^oy. ci-dessus, p. 227), en faisant allusion à certains traits de ce récit, donne cependant pour mère à Gharlemagne une servante, et le Guitalin de la KarlamagnùsSaça (V, 2S) lui reproche aussi d'être bâtard et d'avoir été trouvé sur les marches de l'église de Saint-Denis. Or ces traits conviennent beaucoup nûeux à Gharles-Martel, le fils d'Alpalde, longtemps concubine de Pépin, bannie ensuite de sa cour par la haine de Plectrude et réduite, comme Berte, à la pauvreté, qu'à Gharlemagne, né sans aucune circonstance particulière et qui passa son enfance à la cour de son père ^ D'autres circonstances vont confirmer ce rapprochement. Quand Pépin meurt, Charles, dans toutes les traditions *, a à soutenir une lutte contre ses deux frères, Heldri et Rainfroi, et c'est après les avoir vaincus qu'il prend possession du royaume. Rien de semblable ne se passa à la mort de Pépin le Bref : Gharles et Garloman héritèrent en paix de leur père. Au contraire, les événements qui suivirent la mort de Pépin d'Herstal offrent avec ceux des légendes sur Gharlemagne une analogie frappante. Gharles-Martel avait encouru de son vivant la disgrâce de son père, qui, d'après les suggestions de sa femme Plectrude, marâtre du fils d'Alpalde, l'avait fait jeter en prison. A la mort de Pépin, son fils légitime Theodbald fut proclamé maire du palais en Austrasie, tandis que la Neustrie, secouant le joug que lui avait imposé Pépin, se donnait un maire de son choix; Gharles, sorti de prison, fut mis par les Austrasiens à la place de son frère Theodbald ; mais, lesNeustriens envahissant le pays, il se réfugia dans les Ardennes (comme Gharlemagne d'après la Karlamagnùs^aga)y et après quelques premiers succès finit par vaincre complètement le maire neustrien et son roi mérovingien Ghilpéric IL On conçoit combien il était naturel à la tradition de faire de ces deux ennemis les frères de Gharles' et de leur donner le rôle de Theodbald. Leurs noms même se sont conservés : le maire du palais s'appelait Ami/rot (Raginfired) et Heldri est si voisin de Helpri (forme romane de Ghilpéric) que la

* Voyei le chapitre Baivant. points plas ancien et plus confonne à

* La Kariamagnùê'^aga donne, comme l'histoire.

nous l'avona fu, an récit notablement * lit ne le sont pas dans la KarUma* différent des antres; il est en certains gnùi-Saga.

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confusion n'a rien de surprenant \ Elle se trouve déjà dans un annaliste du dixième siècle, dont les paroles nous font prendre, si on l'ose dire, la légende sur le fait : « Ceterum annales seu his^ torici quos inspicere potui, prœter solam Kùroli vitam, Raganfredum quemdam continent^ de cujus manu Karolus principatum sustulit ; Ghildericum unus tantum Ule annalis qtujan brevissime annotât *• » Il était encore tout à fait dans l'esprit de la poésie populaire de remplacer par un exil plein d'aventures héroïques et romanesques la prison d'où Charles sortit pour vaincre ses ennemis, et voilà comment se forma le poème de Mainet. La Crdmca gênerai donne à l'exil du jeune Charles une autre cause que les poèmes, et qui parait plus conforme à l'histoire : elle l'attribue à des démêlés avec son père (voy. ci-dessus, p. 234). Cette légende avait d'ailleurs des antécédents dans l'épopée franque ; il est impossible de ne pas remarquer son analogie avec l'histoire de Childéric et Basine '.

Nous avons omis jusqu'ici, dans ces rapprochements, celui qui est à coup sûr le plus curieux. Un grand nombre des récits de la naissance de Gharlemagne disent, nous l'avons vu (page 227), qu'il fut conçu sur un char. Ce trait singulier a disparu du poème d'Âdenès, qui évidemment n'y attachait plus aucun sens ; mais il est indiqué avec trop de persistance par d'autres récits,'qui en font dériver le nom même de Charles^ pour qu'il n'ait pas existé dans la plus ancienne tradition. Or il appartient originairement à l'histoire de Charles-Martel ; une chronique du commencement du onzième siècle dit : « Pippinus (Pépin d'Herstal) genuit Karolum ducem. Iste fuit in carro natus ^. » Que peut vouloir dire cette remarque, la seule que le sec annaliste fasse sur Charles-Martel? n faut évidemment qu'elle ait eu à ses yeux une importance qui nous échappe, et, si elle s'est conservéedans la légende transportée à Charlemagne, c'est qu'elle était caractéristique. L'explication que nous allons en proposer n'est qu'une conjecture que nous soumettons à la critique. Le mot qui dans les différentes langues

*■ C'est de même que, dans le très-vieax Pertz, SS., IV, 237.

poème sur Saint- Léger, Childéric II est * Voyez le livre bizarre, mais corieoz,

appelé Chielperig (Diez, Altrom. Spraeh- de M. de Rathall : De fexUtenee dTune

denkmaie, p. 40), et cette confusion se ^Mpéè franke (Paris, Franck, 1848, p. 38

retrouve dans des poésies latines sur le et suiv.).

même saint (ib., p. 37). * CrorUca regum Francarum ( Pertz,

s Miracula SancUs Glodesindù dans Hl, 214).

romanes signifie enfant illégitime, bastard, vient, d'après Tétymologie la plus sûre, de bast ou bât (d'Ane ou de mulet) ; on le trouve souvent au moyen Age remplacé par la périphrase fils de basi*. Voici d'où est yenu ce mot: l'emblème du mariage a toujours été le lit conjugal, le thalamus; les enfants légitimes sont ceux qui y sont engendrés ; c'est dans ce sens que nous disons encore fils du premier, du second lit; nous n'emploierions pas ces mots en parlant d'enfants naturels. Par opposition k ce& fils de litj on appela ceux-ci les fils de bast, c'est-à-dire engendrés hors du lit conjugal, à l'aventure. Cette expression, coomie l'a remarqué M. Mahn, appartient aux pays où les mulets et par suite les muletiers, étaient fort répandus; en Espagne ils le sont encore, et on peut voir dans Dan Quichotte (part. I, chap. xvi) qu'ils couchent généralement sur les bAts de leurs mulets et qu'ils n'y couchent guère seuls : les enfants des Maritomes s'appelaient assez naturellement des bastards. Ce qui met hors de doute cette étymologie, c'est le rapprochement d'autres expressions analogues. Un synonyme anglais de bAtard est bankart^ engendré sur un banc, et le français enfant de la balle a le même sens et provient de la même idée ; il désigne l'enfant conçu sur un ballot, comme plus d'un l'était sans doute dans les immenses foires du moyen Age, qui rassemblaient tant de monde et ne se passaient pas sans désordres. Nous croyons pouvoir admettre une expression analogue, fils de char, in carro natus ; elle s'est formée chez un peuple qui était très-habitué à la vie errante et aux aventures qu'elle amène. Le chroniqueur a simplement voulu dire que Charles-Martel était bAtard, et la légende a mis en action ce qui était une expression symbolique. Mais évidemment ( sauf le poème auquel Jan Boendale fait allusion) les récits que nous avons cités ne comprenaient plus le sens du symbole, puisqu'ils font de Berte la femme légitime de Pépin. Ils ont conservé le char sans savoir pourquoi et sans le motiver aucunement. Aussi Adenès, en le supprimant, n'a fait que retrancher un détail à ses yeux inutile, précieux aux nôtres, puisqu'il nous a permis de remonter à la tradition primitive et d'éclairer quelques points curieux.

D est superflu d'insister sur la substitution partielle de Charlemagne à son grand-père dans les luttes contre les Sarrasins. Nous

* Voy. Ik-denoBDiegj Btym, W&rterbiêch, t. I,p.57.

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avons montré ailleurs (1. 1, chap. iv, S) que, dès le dixième siècle, on reportait au premier la délivrance de ]a Septimanie, œuvre du second. Les chapitres de Turpin où les païens, arrivés jusqu'au centre de la France, sont vaincus par Gharlemagne, se rattachent probablement au souvenir de la grande invasion qui fut terrassée à Poitiers *; et, dans l'immense cycle de légendes sur les guerres contre les infidèles, il est impossible de discerner celles qui sont antérieures à Gharlemagne : les résultats que pourrait donner une critique plus que minutieuse seraient minces et douteux, et n'of- Mraient d'ailleurs qu'un intérêt très-secondaire. Un grand M% mérite seul d'être bien reconnu : c'est que le type essentiel de Gharlemagne se trouvait déjà esquissé dans Gharles-Martel ' ; les côtés par lesquels le petitp-fils a surtout frappé l'imagination populaire avaient déjà été saisis par elle dans l'aïeul, et elle n'a eu pour ainsi dire qu'à s'amplifier pour passer de l'un à l'autre. Les chants qui célébraient le vainqueur de Poitiers passèrent au conquérant de la Saxe', et sa gloire vint ajouter un rayonnement de plus à celle de l'empereur par excellence \ Il ne faut pas toutefois réclamer trop vivement pour Gharles-Martel et regarder Gharlemagne comme l'usurpateur d'une partie de sa gloire. Si la grandeur exceptionndie de sa figure, la longue durée de son règne, ses conquêtes et son essai de restauration de l'Empire n'avaient stimulé jusqu'à l'exaltation la plus ardente l'enthousiasme poétique des peuples et envahi leur souvenir pour de longs siècles, les chants consacrés à ses aïeux auraient eu le sort de ceux qui les avaient précédés ; ils auraient péri, remplacés peu à peu par d'autres. En les absorbant il les a sauvés, et nous ne saurions pas sans lui qu'on a célébré la jeunesse de Gharles-Martel et ses expéditions victorieuses.

Les autres rois, objets aussi des chansons des poètes, ont été découronnés de leur gloire épique ; à peine pouvons-nous conjecturer d'après quelques lignes éparses dans les chroniques le sujet

< Voy. notre dissertation latine sur le aussi attribuée à Gharlemagne (voy. d-

fanx Turpin. dessus^ p. 293).

* n est curieux que le moine de Saint- * Les récits que nous avons rapportés Gall rapporte (Uy. II^ ch. xiv; que les plus haut sur Tourse tuée par Charlema- Normands appelaient Gharlemagne Ko- gne (p. 376)^ et sur ses violences avec rolum Mortellum, sainte Amauberge Cp. 382), regardent pri-

* Ge ne sont pas seulement les Sar- mitivement Charles-Martel et non sod rasins que tous deux vainquirent. La petit-flls (voy. BoU. AA, SS. Jul., UI, guerre de Gharles-Martel contre Radbod i 00). Cf. aussi ci-dessus, p. 379, pour la ou Raimbaud de Frise semble avoir été légende de S. Gilles.

d*un ou deux des poèmes qui les concernaient; eux aussi cependant ont laissé dans la légende de celui qui les a éclipsés certaines traces qui ne sont pas toutes absolument disparues.

Le trait du cerf, par exemple, qui fournit, suivant bien des traditions diverses ^, à l'armée de Gharlemagne un moyen inespéré de trouver sa route, est plus ancien que lui ; il avait déjà été raconté de Glovis '. Il existe sur l'expédition en Saxe de Glotaire II et de son fils Dagobert tout un récit évidemment épique, qui se termine par ce trait : a Glotaire fit tuer tous les habitants m&les dont la taiUe était plus haute que Fépée de bataille qu'U portait, afin que ceux qui étaient plus jeunes et plus petits fussent effrayés par ce souvenir toujours présent à leur mémoire '• » Le moine de SaintpGall raconte aussi que certains barbares ayant envahi la Norique et TAustrasie, a Gharles les humilia si terriblement, qu'il fit mesurer à la hauteur de son épée les enfants eux-mêmes, et tous ceux qui furent trouvés plus hauts eurent la tète tranchée (1. II, ch. xu). » Si les murailles de Pampelune (dans Turpin), de Luiseme (dans Gui de Bourgogne), et d'autres cités encore, s'écroulent à la prière de Gharlemagne, ce n'est pas seulement par un souvenir de Josué ; Dieu avait fait à Ângoulème le même miracle en faveur de Glovis ^. Le passage déjà cité de la Vie de saint Faron (voy. ci-dessus, p. 47) nous prouve qu'on chantait une expédition de Glotaire III en Saxe qui n'a pas laissé de traces dans l'histoire ; il est probable en revanche que ces chansons et d'autres semblables ont perpétué quelques-uns de leurs traits dans les poèmes consacrés à Guiteclin. G'était une de ces chansons qui se terminait par la victoire et la cruelle vengeance de Glotaire II, et, à en juger d'après le récit cité plus haut, elle avait déjà pour centre ce qui forme aussi le trait caractéristique de nos poèmes sur les guerres de Saxe : les deux armées étaient longtemps séparées par un grand fleuve et se renvoyaient d'une rive à l'autre des injures et des menaces.

De tous les rois mérovingiens, c'est Dagobert qui semble avoir le plus frappé l'imagipation populaire. Glovis était encore trop essentiellement un conquérant et un barbare pour que sa mémoire

* Voy. d-dessoB, p. 360. * Ge$ta regum Franeomm (D. Boa-

• GrefT Toron., l.lly ch. xxxvti. Il se qoet, II, 568); GeHa Dagoberti (ib., recrowe d'ailleun chei bien des peuples, p. 580, 583).

sous des formes plos on moins wiées. * Greg. Toron., Ut. H, c. 31.

devint chère aux populations romanes. Celle de Dagobert n'a jamais tout-à-fait péri. On connaît les proverbes et les refrains qui ont porté son nom jusqu'à nos jours : c'est presque tout ce qui subsiste du grand cycle qui a dû lui être consacré. L'ouvrage connu sous le nom de Gesta Dagoberti est tellement mêlé de récits légendaires que les historiens le regardent à peu près comme fabuleux, et des détails peu croyables se trouvent déjà dans la compilation bien antérieure appelée Gesta regum Francorum. L'une des histoires des Gesta Dagoberti, le traitement infligé par Dagobert jeune encore à l'arrogant Sadregésile, se retrouve en substance dans le poëme de Floovanty nom bizarrement substitué à celui que donnait l'histoire \ Plusieurs textes (Jehan Bodel, Guitalin) reprochent à ce Floovant d'avoir marié sa fille à un chef saxon, ce qui donna lieu plus tard à de grandes guerres; et il n'y a rien d'invraisemblable dans ce fait, quand on se souvient que Dagobert lui-même avait épousé la SaxonneNanthilde. Le règne à la fois victorieux et pacifique que les Gesta attribuent à Dagobert ressemble beaucoup à celui de Gharlemagne dans les légendes; et l'éloge du roi mérovingien aurait été appliqué sans scrupule, au moyen âge, au fils de Pépin : « Dagobert fut un roi très-fort dans les guerres, nourricier des Francs, sévère dans les jugements, libéral pour les églises Il établit la paix dans tout son r^e;

sa gloire retentit dans beaucoup de nations ; il inspira à la ronde la crainte et la terreur dans tous les royaumes; il fut pacifique et gouverna comme Salomon le royaume des Francs *. » On a déjà signalé ' la frappante analogie qui se fait sentir entre le désastre de Roland et des douze pairs à Roncevaux, et celui qui fit périr dans les gorges des Pyrénées ^ Haribert et les dix autres ducs de Dagobert. Les guerres d'Espagne, de Saxe, de Bretagne, rappelaient également les noms de Gharlemagne et de Dagobert, et leur caractère semblait aussi offrir dés analogies ; tous deux, si nous en croyons une allusion réservée des Gesta Dagoberti ^, prêtaient à la critique sous le rapport des mœurs. Enfin, la vision de l'ermite Jean, après la mort de Dagobert, mérite d'être rapportée et comparée avec celle de Turpin après la mort de Gharlema-

« Voy. la préface de MM. Michelant S. Denis (édition P. Paris ^ tome II)-

et Gaessard à Floovant, * Dans la Vallia Boboia ou Sm^o/a

* D. Bouquet^ U, p. 568; cf. p. 585. (D. Bouquet^ II, 589).

s Voyez une note des Chroniques de * D. Bouquet^ II, 568.

gne (voy. ci-dessus, p. 426), à laquelle elle a évidemment servi de modèle. Cet ennite donc, qui vivait dans une Ile déserte, raconta à l'évfique Ansoald qu'un jour un vieillard était venu le trouver et lui avait ordonné de prier pour Tftme du roi Dagobert, qui mourait en ce moment même. « Pendant qu'il accomplissait cet ordre, il vit non loin de lui dans la mer des esprits malins qui tenaient Dagobert enchaîné dans une barque, le tourmentaient, et l'entraînaient, en le frappant de coups violents, vers les lieux souterrains ; Dagobert invoquait à son secours, par de continuelles exclamations, les bienheureux martyrs Denis et Maurice, et le très-saint confesseur Martin. Bientôt le tonnerre retentit au ciel, la foudre éclata dans la tempête, et soudain apparurent des hommes glorieux, couverts de vêtements blancs comme la neige; l'ermite épouvanté leur demanda qui ils étaient, et ils répondirent qu'ils étaient ceux que Dagobert avait appelés à son secours, Denis, Maurice et Martin, et qu'ils venaient l'enlever aux démons pour le porter dans le sein d'Abraham \ » Les trois saints, on le voit, jouent ici le rôle du Galicien décollé de Turpin, et leur protection est due aux mêmes causes. « Ce fait, remarque judicieusement l'annaliste, je ne le regarde pas comme vraisemblable, mais comme vrai de toute vérité, car Dagobert, comme je l'ai dit, avait &it aux églises consacrées à ces trois saints des largesjies toutes spéciales. »

En soumettant à l'examen les faits qu'on vient de lire, nous avons moins voulu signaler quelques rapprochements peut-être curieux qu'en tirer une conclusion généi^e. Des coïncidences isolées peuvent être mises sur le compte du hasard et de la marche toujours pareille de l'esprit humain. Nous ne pensons pas que ces explications soient ici à leur place. L'épopée carolingienne (c'est ce que nous voudrions établir) n'est pas une de ces plantes étranges qui naissent en une nuit sur une place vide; elle n'est qu'un anneau dans une chaîne, qu'un moment dans une série. Elle est, si l'on veut, un épanouissement luxuriant et splendide, mais elle est déterminée et préparée par des végétations puissantes, enracinées dès longtemps dans le sol. Son caractère ne peut donc se déduire rigoureusement des circonstances historiques où elle est née ; elle portait en elle une loi qui ne lui était

* D. Bouquet» t. Il» p. 593.

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pas propre, qu'elle tenait de conditions antérieures à son existence. Qu'elle ait emprunté et renouvelé quelques faits poétiques aux chansons qui l'ont devancée, ce n'est pas là l'important; il est au contraire essentiel de noter que les peuples qui l'ont faite étaient dès longtemps accoutumés à une certaine forme épique et devaient nécessairement transporter leurs habitudes poétiques dans les nouveaux sujets qui s'empareraient de leur imagination. Cette circonstance est grave ; elle nous inspire envers nous-mêmes une défiance salutaire au moment d'aborder l'examen des rapports de la légende carolingienne avec l'histoire de Gharlemagne; nous ne connaissons en effet presque rien des poèmes qui l'ont précédée, et nous ne pouvons prétendre en expliquer tous les traits sans cette connaissance qui nous manquera toujours. Il ne faudra donc pas demander à l'histoire plus qu'elle ne peut nous donner, et déclarer capricieux ou anormaux les faits dont l'explication ne se trouvera pas ; eussions-nous des renseignements historiques plus complets que ceux qui sont à notre disposition, eussions-nous surtout les monuments de l'épopée carolingienne dans un état plus primitif et moins défectueux, nous serions encore privés d'une source d'informations qu'on ne peut négliger sans grand donunage. Cette lacune n'est pas particulière à notre sujet; elle se retrouve au moins aussi forte dans l'étude d'autres épopées : mais nous la regrettons ici d'autant plus vivement que nos moyens d'analyse sont d'ailleurs plus puissants que dans la plupart des autres cas, et que, si nous possédions aussi celui-là, il nous serait possible d'arriver, sur une des questions les plus intéressantes de l'histoire de la poésie, à une solution beaucoup plus précise que celle dont nous devrons nous contenter.

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