CHAPITRE m
Étant données d'un côté Thistoire réelle de Gharlemagne et de l'autre la légende qui s'est formée autour de lui, surtout en France, notre tâche est de déterminer ce que la seconde a emprunté à la première. Nous n'examinerons pas ici les motifs qui ont guidé ce choix, ni les altérations que les faits historiques ont subies pour devenir poétiques ; nous nous contenterons de signaler ce que la poésie a conservé de l'histoire de Gharlemagne et de faire remarquer ce qu'elle y a négligé. Il nous sera impossible d'arriver à toute la précision désirable, pour deux raisons principales : la connaissance beaucoup trop restreinte que nous avons du Gharlemagne historique, et la perte d'un très-grand nombre .des monuments de son histoire poétique. Geux qui sont à tout jamais détruits sont précisément les plus anciens, et, si quelques-uns d'entre eux se sont conservés, c'est sous une forme qui sans doute avait passé par de nombreuses modifications.
Aux yeux de l'historien, la grandeur de Gharlemagne est tout entière dans la position qu'il a prise dans l'histoire du monde. Son n^rd profond et clair a dominé tout ce qui l'entourait et a perçu les choses universelles derrière le tumulte des laits contemporains. G'est là le propre du génie, et le vainqueur des Saxons a mérité par cela seul d'être placé à cdté des plus grands héros de l'histoire. La critique de nos jours, qui cherche à être la conscience de l'humanité, et qui a détruit ou singulièrement rabaissé tant de gloires fondées uniquement sur la force ou excessivement favorisées parles circonstances, s'incline avec une respectueuse admiration devant le fils de Pépin. L'époque et les peuples sur lesquels U put agir lui étaient tellement inférieurs et si rebelles à ses grandes vues que son œuvre ne fut jamais qu'un plan grandiose et s'écroula dès qu'il n'y fut plus ; mais ce triste dénoûment, qui l'adépouiUé, pour un coup d'œil superficiel, de la consécration du
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succès, est peut-être ce qui doit le mieux établir sa gloire, en nous faisant mesurer la hauteur dont il dépassait son époque. L'homme qui a conçu et presque exécuté, dans un tel milieu, un tel rêve, est delà race des dieux. D'ailleurs, comme toutes les grandes pensées, la sienne n'est pas demeurée stérile : en périssant elle a été féconde, et le monde moderne tout entier retrouverait encore dans ses fondations les débris de son édifice écroulé.
Gharlemagne voulut constituer une Europe chrétienne dans l'unité politique et sociale de l'Empire et dans l'unité spirituelle de l'Église. Cette pensée, dont la hardiesse et l'étendue sont presque sans mesure, germa dans le cerveau d'un jeune roi barbare, héritier d'un pouvoir plus ou moins arbitraire sur des guerriers indisciplinés, à une époque où l'Europe morcelée s'enfonçait de plus en plus dans la barbarie, oiïi la plus grande partie des pays germaniques étaient encore idolâtres, où les musulmans venaient à peine d'être chassés de France, et où l'Église, minée en dedans par une ignorance et une grossièreté de mœurs toujours croissantes, sans défense au dehors contre les violences perpétuelles des puissants, semblait prête à éteindre sa lumière et à abandonner le monde à la force brutale et stupide. S'il ne put rendre entier ni durable l'accomplissement de son projet, ce grand homme s'ap* procha du but autant que possible. U refoula dans leurs limites, qui depuis ne firent que reculer, les envahisseurs arabes ; il détruisit les petits despotismes barbares issus de l'invasion et demeurés dans la phase de la conquête ; il dompta les Germains encore presque sauvages et les fit entrer comme les autres dans la double sphère de la civilisation et de la religion romaines. Il fit plus : il soutint au dedans cette civilisation qu'il étendait au dehors; il réforma l'Église, corrigea les incroyables abus qui s'y étalaient avec cynisme, rétablit entre le sacerdoce et la vie mondaine une limite qu'avaient à peu près détruite des usurpations réciproques, et sut mettre à la tête des grands monastères et sur les sièges épiscopaux les hommes qui pouvaient le mieux seconder ses vues. C'est assurément d'un homme de génie d'avoir compris que seule, dans ce monde turbulent et grossier, l'Église contenait un germe de progrès ; et il faut ici distinguer Charlemagne des autres rois barbares qui rendirent avant lui honunage à la supériorité intellectuelle des clercs ; il n'éprouva pas pour leur science l'étonnement naïf, la curiosité toute passive d'un Chilpéric ; il sut
au contraire porter ses regards plus loin encore et ne les considérer que comme d'utiles instruments. L'instruction qu'il faisait donner dans sôp palais même et qui excitait tant sa sollicitude n'avait rien de pédantesque ; il s'agissait de répandre avant tout les connaissances de première nécessité, la lecture, l'écriture et la religion, qui risquait d'être altérée, au milieu de l'ignorance générale, dans ses dogmes et dans son culte. Dans l'intimité seulement, dans l'intérieur de son académie, entouré de tous les confidents et les exécuteurs de sa pensée, il se livrait avec une joie qui nous fait un peu sourire à ces plaisirs de l'esprit, découverte nouvelle alors, et empreinte encore de cette subtilité recherchée qui distingue les premiers jeux de l'inteUigence. Mais ces raffinements ne lui rétrécissaient pas les idées : son penchant pour l'antiquité bibUque et profane ne lui fermait pas les yeux sur la grandeur propre de ce monde barbare auquel il ouvrait leurs trésors. Une des plus belles gloires de Gharlemagne est assurément la célèbre phrase d'Eginhard, oïl il nous parle de la collection faite par son ordre des plus antiques poésies barbares. Loin de les regarder comme indignes d'occuper des lettrés, le grand empereur en sentait toute la poésie et la signification, et les fiûsait entrer pour une la^e part dans l'éducation de ses fils S On le voit, il ne prétendait pas faire passer de force les Germains sous le joug d'une civilisation qui n'étidt pas faite pour eux*; il voulait seulement la leur faire connaître, mais il tenait compte du passé national et ne cherchait pas à le détruire. On en trouve un autre exemple dans une circonstance en apparence de peu d'importance : les diverses races allemandes donnaient aux douze mois des noms diftSrents ; voulant introduire de l'unité dans leur calendrier, et y supprimer aussi des traces d'idolfttrie, il établit pour chaque mois un nom qui devait être partout le même ; mais il ne fit pas ce qu'aurait fait tout civt7i$a/6tir vulgaire, ce que firent plus tard les Allemands eux-mêmes ; il ne leur imposa pas les noms romains, dénués de sens pour eux; soit qu'il ait emprunté ses noms à divers calendriers déjà en u&age, soit qu'il les ait créés, il les choisit tous significatifs et leur fit exprimer les phases successives de
* LoaiB le Débonnaire ne t'en sonrlnt * U fut excepter le christianisme , que pour laire brûler ces livres, qu'il qu'il regardait comme indispensable et aTtit appris par ccsnr dans son enfance qn'U introduisait de gré ou de force chez ( V07. sa vie par Thegan). les peuples barbares.
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Tannée, les aspects de la nature, les travaux de la campagne; le dernier seul rappela le plus grand fait de Tannée chrétienne. Ces noms sont en allemand; il ne s'avisa pas, comme d'autres plus tard, de les fabriquer avec deux ou trois langues et de donner au peuple des énigmes à déchiffrer. Il avait aussi composé une grammaire de sa langue maternelle. De même encore, tout en comprenant la beauté du droit romain, dont il se rapprochait souvent dans ses capitulaires, il conservait pour base les législations diverses des peuples de son empire, et faisait soigneusement recueillir les vieilles coutumes germaniques. 4 n'était pas moins en avant de son siècle pour ce qui regardait l'administration de son vaste empire ; il laissait aux autorités locales une grande liberté d'action, modérée par leur responsabilité et surveillée par les missi dominici qui entretenaient entre elles et le pouvoir central un rapport perpétuel sans que l'immixtion de celui-ci dégénérât en envahissement. L'unité dans la variété, telle semble avoir été sa devise ; et notre époque, dont le grand problème est peut - être la détermination exacte du rapport de ces deux termes, doit saluer dans son œuvre un des plus puissants efforts qu'on ait faits pour le fixer.
Il n'est pas besoin de dire que le côté impérissable de Charlemagne n'est pas celui par lequel il a frappé les peuples sur lesquels il régnait. Sa puissance, sa grandeur, sa justice, sa piété, voilà les qualités par oiïi il était saisissable aux masses. EUes se le représentèrent généralement comme un vieillard, chez lequel la sagesse n'excluait pas la force^ entouré d'hommes extraordinaires qui étaient les ministres de ses volontés, régnant magnifiquement sur des pays innombrables et soumettant tous ses ennemis à ses lois. Telle est la première et la plus profonde image qu'on se fit de lui ; nous avons dit ailleurs comment elle s'altéra peu à peu, et comment les générations successives, s'éloignanl de plus en plus de son souvenir, ne conservèrent plus que son nom et enlevèrent à sa personne toute signification historique. Mais il n'en était pas ainsi à l'origine; et si même on embrasse d'un coup d'œil général l'immense cycle que nous avons parcouru dans le livre précédent, on reconnaîtra que les poètes qui contredisent le plus en apparence la donnée primitive en subissent encore Tînfluence malgré enx jusqu'à un certain point.
C'est ainsi que tous représentent Gharlemagne, quelques vices
OU quelques ridicules qu'Us lui prêtent, comme le chef de la chrétienté, celui dans lequel elle a conscience de son unité vis-à-vis des infidèles. Cette conception, qui sans doute a pris vers le temps des croisades une couleur particulière, remonte à la vérité historique elle-même ; ce fut surtout après le partage de Tempire que les peuples, de nouveau et pour toujours isolés, retrouvèrent dans le souvenir du temps où ils étaient rassemblés sous sa main puissante le sentiment de leur parenté, et firent de sa personne le symbole de leur solidarité.
Charlemagne a dans tous les poèmes ce caractère de chef des chrétiens ; dans les poèmes français et dans les légendes allemandes, il a en outre celui de souverain national. La France se regnrda comme l'héritière directe de la monarchie franque, et s'attribua avec orgueil la prédominance que Charlemagne lui avait donnée sur toutes les autres : « Quant Dieu élut les cent royaumes de la terre, il fit de la douce France le meilleur de tous ; et le meilleur roi de ce royaume eut nom Charlemagne ; il porta haut la douce France ; toutes les terres que Dieu fit, il voulut qu'elles en dépendissent '.» L'Allemagne de son côté, héritière de l'empire, vit dans celui qui l'avait restauré l'idéal d'un empereur allemand. Les deux peuples avaient raison, et la fierté avec laquelle tous deui invoquaient le grand nom de Charles trouvait sa raison dans l'histoire.
Si nous voulions étudier minutieusement les historiens de Charlemagne, nous pourrions relever dans leurs récits un grand nombre de traits qui ont passé dans la poésie. Nous n'en signalerons que quelques-uns, où la comparaison est particulièrement intéressante. Nous n'avons pas besoin d'insister sur les rapprochements généraux ; Tétude à laquelle nous avons consacré notre précédent livre a suffisamment montré que la vaillance, la piété, la science de Chariemagne avaient été rappelées et amplifiées dans les récits qui couraient sur lui. On a vu aussi que certains côtés faibles avaient persisté, bien que beaucoup moins nets, dans la mémoire populaire. Nous ne nous occuperons ici que des faits.
On a cité bien souvent la phrase par laquelle Eginhard commence sa biographie : « Sur la naissance et l'enfance de Charles, ditr-il, je n'ai rien trouvé dans les livres ; et il n'y a plus maintenant
* Le C(furoimemeni de Lom» (Toy. d-dettOB, p. 352).
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personne qui prétende en avoir quelque connaissance; j'ai donc jugé qu'il valait mieux n'en rien dire. » On a donné à ce passage bien des interprétations ; nous pensons que la plus naturelle est aussi la plus vraie. Eginhard écrivait environ soixante-dix-huit ans après la naissance de Gharlemagne ; il n'y a rien de surprenant à ce qu'il dit. Charles était né, selon toute apparence, pendant une expédition de Pépin, soit que sa mère eût suivi l'armée, soit qu'elle fût restée en France. Il semble à coup sûr bizarre que le lieu précis de sa naissance ne soit mentionné ni par Eginhard, ni par aucun autre écrivain ancien ^ ; mais il faut en prendre son parti comme de tant d'autres singularités. Quant à supposer que le silence d'Eginhard n'est qu'une réticence calculée, que la naissance, la jeunesse même de Gharlemagne offraient des traits qu'il ne voulait pas rappeler, que les récits poétiques où on lui attribue une naissance romanesque, une enfance cachée, une jeunesse persécutée par son père ', ont peut-être- quelque fondement, c'est ce qu'il est impossible d'admettre. En effet, nous possédons divers témoignages décisifs qui nous apprennent que l'enfance de Gharlemagne fut très-paisible, ainsi que son adolescence, et qu'il les passa auprès de son père. Nous les citerons, parce que nous ne les avons nulle part trouvés rassemblés. Paschasius Ratbert (f 865), dans la Vie de saint Adalard, dit, en parlant delà science de celui-ci : « Il ne pouvait ignorer les lettres, nourri qu'il avait été au milieu des écoles, et élevé avec son cousin, l'empereur Charles '. » L'auteur de la Translation de saint Germain, qui écrivait dans les premières années du r^e de Gharlemagne, rapporte qu'à la cérémonie qu'il décrit assistait le jeune Charles, alors âgé de sept ans. Cet âge de sept ans n'est pas indifférent ; il sert à prouver la fausseté du récit de l'annaliste, puisque Ghai^ les avait alors douze ans (784); et ce n'est pas une simple erreur : d'après le moine, l'enfant, en sautant dans la fosse, y aurait perdu une de ces dents qui tombent à l'flge qu'il lui attribue ; il lui fait même raconter ce fait à lui-même, pour expliquer le souvenir qu'il a gardé de cette journée ^. Mais on sent qu'un pareil récit n'a pu se produire, à une telle époque, que s'il était notoire que Charles avait passé son en&nce auprès de son père. En cette
' Le premier qui donne un nom de lien * Cf. ci-dessus^ p. 440. est Godefiroi de Viterbe au treizième siô- * AÂ.SS. Jan,, 1. 1, p. 116. de; il nomme Ingelheim. * D. Bouquet^ t. V^ p. 426.
même année 754, le pape Etienne vint en France, et sacra avec Pépin ses deux fils, Charles et Garloman \ En 757, Tassilon, duc de Bavière, jura, sur les reliques des saints, fidélité à Pépin et à ses deux fils '. En 76i, Pépin emmena son fils aine dans son expédition d'Aquitaine '. En 762, nous voyons Charles signer, avec son père, sa mère et son frère, une charte de donation à l'abbaye de PrQm ^. Enfin le jeune prince prit sans doute part aux dernières guerres de son père dans le midi; au moins, quand celui-ci fut atteint de la maladie qui l'enleva, en 768, trouvons-nous auprès de lui, à Tours, son fils Charles avec le reste de sa famille *. Ces témoignages ne laissent pas de doute sur le caractère de la jeunesse de Charlemagne. Les récits poétiques qui l'ont prise pour sujet n'ont donc aucune espèce de base historique, et c'est ce qui doit donner quelque probabilité à l'hypothèse que nous avons présentée plus haut sur leur origine.
Carloman est ignoré des poèmes, ainsi que les premières années de Charles et son expédition en Aquitaine. Ils connaissent en revanche une conspiration ourdie contre lui par les douze pairs au moment de son couronnement, qui doit plutôt se rapporter à la conspiration d'Hardré, laquelle est de vingt ans postérieure *. La guerre de Lombardie a donné lieu, nous l'avons vu, à deux classes de légendes, les unes françaises, les autres italiennes. Les premières nous sont parvenues dans un état très-délabré, mêlées avec d'autres traditions, et presque effacées par elles. Eginhard nous a conservé le souvenir de l'impression produite sur les Francs par le passage des Alpes : « Je pourrais décrire, dit-il, les difficultés qu'éprouva l'armée à franchir les Alpes, les fatigues que supportèrent les Francs au milieu de ces montagnes inaccessibles, de ces rochers qui s'élèvent vers le ciel, et de ces âpres gorges (chap. 7). i> Nous avons cité des vers à'Ogier où ce même passage est peint des mêmes couleurs et presque des mêmes mots :
Il vit le graille e le noif c le giel
E le grant roce contremont vers le ciel.
Nous avons montré aussi que la guerre de Lombardie avait été
« Atm. Egmh. ». a.; Pertz et D. Boa- * MabUlon, Ann. ordinû S. Benedieti,
qoet, pasi. t. Il, 659, col. 1.
* Bgmh, Ann, »,a, * Fredegarii conim, », a. 768.
* Egmk, Ann, », a, • Voy. d-dessus, p. 319.
le sujet de chants dont il reste à peine aujourd'hui quelques traces ; il en fut de même de la plupart des événements du règne de Gharlemagne qui ne touchaient pas à la grande idée qui domina tout le cycle : la France soutenant la chrétienté, dont elle est le chef, contre les infidèles.
On a déjà remarqué que ces infidèles, quels qu'ils soient, sont indifféremment appelés des noms des divers peuples que Gharlemagne combattit, bien que les religions et les races de ces peuples fussent différentes, et que tous sont traités de païens et de Sarrasins. Cette confusion ne devait pas exister dans les po6mes primitifs ; on ne peut admettre que le souvenir populaire ait confondu, à l'origine, les Mores d'Espagne, les Saxons et les Slaves. La Chanson de Roland seule, surtout dans la première partie, semble avoir conscience delà différence de ces peuples; mais elle n'a pas laissé de traces dans les autres poëmes, et c'est une des grandes raisons qui ne permettent pas de regarder comme ancienne la forme sous laquelle ils nous sont parvenus. Les guerres de Saxe, par exemple, ont pris, dans les divers poëmes dont elles sont le sujet absolument le même caractère que les expéditions contre les Sarrasins ; et tous les traits particuliers qui auraient dû les en distinguer ont disparu. A peine retrouve-t-on dans la parenté des rois de Saxe avec les souverains français, et les prétentions qu'à cause de cela ils élèvent sur le trône de France (voy. p. 221), un souvenir de l'ancienne communauté de race entre les Germains romanisés et les Germains restés barbares. Les autres grandes guerres de Gharlemagne dans le nord et l'ouest de l'Allemagne, contre les Slaves, les Vénèdes, les Avares, sur lesquelles le moine de Saint-Gall a conservé quelques historiettes, sont tout à fait oubliées de la poésie, de celle du moins qui nous est parvenue, car nous avons rapporté ailleurs (p. 294) des allusions qui prouvent qu'elles avaient autrefois été chantées. Les poèmes que nous possédons sont essentiellement postérieurs, sinon aux croisades , au moins au mouvement dont elles sont issues , et ont été renouvelés dans leur esprit ; de là le caractère d'uniformité qui règne dans leur manière de se représenter les infidèles^ et la destruction des traits qui les rattachaient à d'autres façons d'envisager les ennemis de Gharlemagne. Nous avons déjà appelé l'attention sur ce travail intime delà poésie épique; il nous suffit d'indiquer ici pourquoi on retrouve si peu de vestiges
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dans les poCmes de ce qui a tenu une si large place dans Thistoire réelle du grand empereur.
Les rapports de Gharlemagne avec la papauté ont été mieux conservés par la poésie. Plusieurs poëmes, nous Tavons vu, le font marcher au secours des pontifes assiégés ou chassés de Rome ; seulement ils substituent des Sarrasins aux Lombards, comme ennemis du Saint-Siège. Le pape Milon, qui a remplacé Etienne et surtout Léon III dans les chansons de gestes, est représenté dans certains pofimes {Aspremant) comme suivant l'empereur dans ses guerres. Dans le Couronnement de Cfuzrles, il vient à Aix-la-Chapelle le sacrer empereur en grande pompe, et il y a là une double réminiscence de la venue en France d'Etienne II pour sacrer Pépin , et de la célèbre cérémonie qui eut lieu à Rome le jour de Noël de Tan 800. En Allemagne, où on a gardé le nom de Léon III , on a symbolisé , en le faisant frère de Gharlemagne , Tétroite aUiance que celui - ci voulait introduire entre TÉglise et TEmpire représentés par leurs chefs respectifs.
Les remarquables rapports que Gharlemagne entretint avec les deux grandes puissances de TOrient, l'empire de Gonstantinople et le khalifat de Bagdad, ont donné lieu dans la poésie à de curieux développements, que nous avons racontés ailleurs (1. II, ch. vui). L'sdUance de l'empereur franc avec l'empereur grec s'est tout naturellement transformée en une guerre où le premier avait délivré de ses ennemis le second, qui avait reconnu ce service en lui rendant hommage (voy. p. 340). Quant aux présents qu'Harounal-Raschid fit à Charles, parmi eux se trouvaient, on le sait, les clefs du saint-sépulcre et, dit-on, même le terrain où il s'élevait; ce fait, et les fondations pieuses quç Gharlemagne fit en terre sainte, conduisirent l'imagination populaire à supposer qu'U y avait été lui - même. On ne lui prêtait d'abord qu'un simple pèlerinage, et une tradition isolée représentait seule Haroun comme l'accueillant avec magnificence et faisant amitié avec lui ; mais on trouva cela trop simple, et les récits, très-peu anciens d*ailleurs, où on reprit cette idée, firent du voyage une conquête ; on regarda même la croisade , puis la conquête de quelque grand royaume d'outre-mer, comme un ingrédient indispensable dans la gloire des paladins, et tous les héros du cycle durent accomplir, dans les continuations de leurs histoires, les exploits les plus
aventureux dans les pays orientaux. Nous avons montré aussi conunent l'idée du pèlerinage de Gharlemagne avait été exploitée par les intérêts monastiques et introduite dans les ouvrages les plus sérieux par des légendes apocryphes.
L'expédition d'Espagne, en 778, ne tient pas une grande place dans la vie de Gharlemagne, bien que le désastre qui la termina ait évidemment été fort grave. Elle devint cependant le centre et le point culminant de tout le cycle, et prit, sous les formes trèsdiverses qu'on lui donna, d'énormes développements. Nous les avons résumés plus haut (1. II, ch. iv , 2). Nous avons fait voir aussi que ces développements étaient purement français, et qu'il fallait renoncer à voir dans les récits espagnols une version populaire, mais opposée à la nôtre, née spontanément de l'impression des mêmes faits (1. 1, ch. x).
Les femmes de Gharlemagne n'ont laissé dans la poésie aucun souvenir *; celles qui lui sont données par la légende n'ont rien d'historique. Elle a gardé de ses fils au moins un souvenir trèsjuste, c'est que plusieurs moururent avant lui (Gharles et Pépin dans l'histoire, Chariot et Lohier dans la poésie), et que leur mort lui causa des regrets d'une extrême vivacité '. Elle a aussi trèsbien saisi la différence qui les sépare de leur père, auprès duquel elle les rabaisse beaucoup ; le portrait de Louis, dans le Conmement Laeys , semble être le jugement des contemporains sur Louis le Débonnaire ; il est fait pour être moine et non pour être roi (voy. ci-dessus, p. 399).
La cérémonie du couronnement de Louis, dont nous avons donné la description plus haut (p. 352), est parfaitement appuyée sur l'histoire. Ermoldus Nigellus et Thegan d'un côté, Guillaume au court Nez et Humi de Bordeaux de l'autre, se correspondent d'une manière frappante, conmie le montrent les deux passages suivants. Voici comment Ermoldus Nigellus rapporte le discours de l'empereur :
Aurato residens solio sic cœpit ab alto, Electi circum quem résident comités :
■ Il faut excepter quelques anecdotes dans le passage d'Eglnhard (ch. zvn),
éparses (voy. liv, 11^ ch. VIII^ 2). ce qui n'est peut-être pas tout à fait cer-
' Même en lisant comme M. Perts tain, on voit qu'il donna beaucoup de
nimis patimler au lieu de mvnu patienter larmes à ses enîknts.
« Audiie, o proceres, nostro nutrimine freti, ,
Agnita narro quidem veraque, credo, satis. Dum mihi namque foret juvenali in corpore virtus,
Viribus atque armis ladere cura fuit...
Jam quoque sanguîs hebet, torpescit dira senectus,
Florida canities lactea colla premit.
Dextera bellatrix quoodam famosa per orbem
Sanguine frigente jam tremebunda cadit. . . Nec vos deseruit Christus, quin germine nostro
Senraret, Franci, nunc sobolem placitam... Vos mihi consilium fido de pectore, Franci,
Dicite : noâ prompte mox peragamus idem ^ »
Bijum de Bordeaux nous dit de même :
Li rois apèle ses barons chevaliers :
« Signor, dist Karles, faites pais^ si m*oiés ;
Viex sui et frailes^ si ai le poil cangié ;
.LX. ans a que sui fais chevaliers :
Li cors me tramble sous Termine deugié.
Je ne puis mais errer ne cevaucier.
Ains vous requier, par Dieu le droiturier
Faites .1. roi, je vous en veul proier,
Qui tiegne France, le païs et le fief..... *
Baron, dist Karles, por Dieu, cui esliriés.
Se vous laisiés le fil de ma mollier '?
L^historien Thegan ne donne pas cette partie du discours de Charlemagne; mais les sages conseils de l'empereur à son fils, qu'il nous a conservés, se retrouvent presque textuellement dans le Caranement Loeys *. Cette ressemblance ne provient pas de rimitation des historiens par les portes ; elle montre que dans certaines parties les chansons de gestes, telles que nous les possédons, ont fidèlement conservé la tradition primitive, et que cellfr-ci était souvent très-voisine de l'histoire. La grande fête où Charlemagne avait couronné son fils avait fait sur les populations une impression dont le souvenir poétique nous est parvenu, et Ermoldus Nigellus n'avait pas tort, on le voit, de terminer son récit en s'écriant :
0 festiva dies^ multos memoranda per annos !
Au milieu des écarts aventureux de la poésie, on est surpris de
• D. Bouquet, Ace., t. VI, p. 25. • V. 52 et sdv.
• Hwm de Bardeaux, v. 52 et suiv. * Voy. ci<dettus, p. 352.
458 LIVRE in. — VÉRITÉ ET POÉSIE.
retrouver de temps à autre de ces souvenirs précis ; nous en donnerons un autre exemple. La Chanson de Roland dit en parlant de l'enseigne de Gharlemagne :
Seint Piere fut, si aveit nom Romaine.
(CCXXIX, 3094.)
Et ce trait, qui semble romanesque, est parfaitement exact. Il existe à Rome, à Saint-Jean de Latran, une mosaïque exécutée par Tordre de Léon III, qui représente ce pape et Gharlemagne prosternés tous deux devant saint Pierre ; le saint remet à l'empereur une bannière, et au-dessous on lit : « Béate Petre^ dona vita Leoni pape; bktoria Carulo régi dona, » Il est remarquable que tous les rajeunissements et les traductions du poème suppriment ou modifient ce vers, dont ils ne comprenaient plus le motif. Ainsi ont disparu sans doute bien d'autres traits antiques, qui n'avaient dans les chansons primitives d'autre raison de figurer que leur authenticité, et qui ont été écartés par les remaniements postérieurs.
La mort de Gharlemagne n'avait rien dans l'histoire qui la caractérisât; nous avons vu quelespoëmes ne la racontaient pas (1. II, ch. xm). Le souvenir de sa sépulture, dont nous avons montré la trace, est encore un de ces rares vestiges d'une tradition plus sévèrement historique qui sont restés dans les romans.
En général, on peut dire que l'épopée carolingienne, telle qu'elle est parvenue jusqu'à nous, a laissé tomber en grande partie les faits de l'histoire de son héros. Ils étaient sans doute plus fidèlement retracés dans les premières chansons, à la série desquelles appartient encore essentiellement le Roland et un certain nombre de traits épars dans les plus anciens des autres poëmes. Plus talrd, l'idée a dominé les faits; le Gharlemagne historique a été de plus en plus abandonné pour un Gharlemagne idéal, produit des croyances et des aspirations diverses d'une époque qui le regardait alternativement comme le type de tout ce qu'elle rêvait ou le représentant d'un passé qu'elle voulait détruire. Gette seconde manière de l'envisager n'a aucune base dans son histoire réelle ; elle trouve son fondement historique dans les siècles qui suivirent sa mort.