LES SUCCESSEURS DE CHARLEMAGNE
Nous ayons déjà eu occasion de le dire plusieurs fois, la chronologie est de sa nature tout à fait étrangère à l'épopée. Les événements ne se présentent point à Timagination populaire dans renchatnement de causes et d'effets qui forme leur série historique ; ils la frappent uniquement par leur caractère. La confusion des noms, des lieiu et des dates est donc la première marque de toute poésie vraiment spontanée et ne doit pas plus nous surprendre dans les chansons de gestes que dans les autres monuments épiques. Mais il est vrai de dire que cette confusion a eu pour elles des résultats tout particuliers. On pouvait sans grand inconvénient confondre Charles Martel avec Gharlemagne : l'un était l'autre agrandi de toutes façons, mais identique à bien des points de vue, et la tendance à laquelle la nation obéissait sous le premier avait trouvé sa plus grande satisfaction sous le second. Il n'en fut pas de même de la confusion qui s'introduisit entre Gharlemagne et ses successeurs; car non-seulement ils différaient de lui autant que possible, mais encore ils se trouvaient avec la nation dans un rapport très-différent, et elle était elle-même engagée dans une phase toute nouvelle de son développement.
Nous avons déjà fait remarquer qu'à embrasser les poëmes carolingiens d'un coup d'œil, et sans s'arrêter à les classer chronologiquement, on y distingue aisément deux grandes catégories : dans la première, l'empereur, chef respecté des Françab et de l'Europe chrétienne, combat les infidèles qu'il terrasse à l'aide des nombreux héros groupés autour de lui ; dans la seconde, souverain injuste et tyrannique de vassaux presque aussi puissants que lui, il leur livre de longues guerres, où le sentiment du poète est pour les rebelles, et qui se terminent le plus souvent par son humiliation. Dans la première, il représente la royauté
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telle à peu près qu'il l'avait faîte, telle qu'on la rattachait à son glorieux souvenir ; dans la seconde, il représente la royauté telle à peu près qu'elle fut sous ses descendants, telle, surtout que la voyaient et la souhaitaient les turbulents fondateurs de la féodalité.
Ces deux classes de poëmes sont donc Tune vis-à-vis de l'autre , dans la plus flagrante opposition. Nous n'insisterons pas pour montrer que deux inspirations aussi contraires ne peuvent provenir du même mouvement ; la critique a admis à peu près unanimement qu'il fallait voir dans les poëmes que nous appellerons féodaux le reflet de l'époque agitée et barbare qui comprend la seconde moitié du neuvième siècle, le dixième et une grande partie du onzième. Le mouvement des croisades marque l'ouverture d'une autre période, l'expansion au dehors de cette féodalité qui venait de s'asseoir sur de fermes bases, et que la royauté allait commencer à miner. C'est à la phase précédente qu'est due la conception historique et poétique qui forme l'essence des poëmes dont il s'agit.
Cette conception , il faut le répéter, n'est pas absolument individuelle et indépendante : la poésie féodale ne fait pas à la royauté une guerre d'extermination. Les barons sont dominés par le sentiment de la suprématie du roi, et ne songent pas à faire de révolution. Le rôle d'ennemis acharnés de Charlemagne est laissé à des traîtres, à de vils courtisans qui lui donnent des conseils perfides pour le ruiner, qui ont pour armes l'assassinat et le poison. Mais les grands révoltés que soulèvent les injustices de l'empereur fui font une guerre loyale et presque toujours défensive; la sympathie est pour eux, mais elle ne va pas jusqu'à les délier de leurs devoirs ; s'ils rencontrent Charles sans défense, s'ils le font prisonnier même, ils se gardent bien de violer sa personne sacrée ou de manquer au respect qui lui est dû ; ils le supplient de leur faire droit, et, s'il refuse, le laissent aller et recommencentla guerre. Ce mélange d'indépendance exaltée et de timidité devant la transgression des devoirs d'un vassal nous semble placer la formation de ces poëmes avant l'usurpation d'Hugues-Capet. Nous savons par le poëme de Raxml de Cambrai, étranger d'ailleurs à notre sujet, qu'un événement du milieu du dixième siècle était célébré par des chansons contemporaines ; et d'ailleurs les poëmes au moins qui nous occupent ont dû être composés sous un prince du nom de Charles, sans doute Charles le Simple, ce qui explique l'erreur
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des jongleurs postérieurs ; aucun signe extérieur ne distinguait pour eux ce « Karle le roi » de l'autre, et leur critique n'était pas assez avancée pour leur ouvrir les yeux sur l'impossibilité d'attribuer au même homme des actes aussi contradictoires. Les derniers venus cependant, ceux qui avaient sous les yeux l'immense collection de poèmes accumulés par les siècles, avaient peine à comprendre qu'un seul roi eût pu faire tant de choses, et ils arrivaient à dire {Doon de Mayence, v. 6650) :
Segnurs, vous savés bien, et je en soi tous fis^ Que plusors Ralles ot chà arrier en Paris.
Signaler Tanalogie frappante entre Thistoire de France aux neuvième et dixième sièdes et les poèmes comme les Quatre Fils Aimonj Girard de Vienne, Girard de Roussillony etc., c'est la caractériser suffisamment. Nous ne pouvons rechercher dans le détaU les rapprochements qu'il serait possible d'établir entre certains événements historiques et certains récits des chansons \ Ici les faits disparaissent complètement devant l'idée. C'est elle qui a été la véritable essence de ces poèmes et qui leur a fourni leurs aventures ; c'est d'elle seule aussi que nous devons tenir compte.
* Pour Girard de Roussillon, ce rap- cette époque des rensei^ements extré-
prochemeat serait très-intéressant ; mais mement défectueux , qui ne nous per-
cette étude s'éloignerait trop de notre mettent guère que d'en avoir une idée
si^jet En général, nous poûédons sur générale.