SUR
L'ÉPOPÉE FRANÇAISE'
Charlemagne mourut entouré d'une gloire immense. Ce qui en subsista, ce ne furent point les traits qui maintenant nous étonnent: la puissance de son génie organisateur et cet amour des lettres si admirable cbez un Germain lui-même peu lettré. Comme il arrive à toutes les époques de civilisation imparfaite, les populations un temps réunies sous son empire demeurèrent frappées de l'éclat de ses conquêtes, et cette première impression alla grandissant par Teffet des deux sentiments qui sont le fond du patriotisme : le souvenir de la grandeur passée et la baine de l'étranger. Les récits des guerres formidables du grand empereur, rapidement amplifiés, prirent bientôt, en certains pays, la forme mesurée de la poésie, et ainsi, après un temps très-court, apparurent sur plusieurs points de l'empire des chants héroïques. Ceux de l'Austrasie, se trouvant en présence d'une épopée déjà formée, ne tardèrent pas à disparaître ; ceux des pays romans devinrent, par un développement naturel qui se suppose aisément, bien qu'il se dérobe en partie k nos regards, le cycle immense de nos chansons de geste.
Ëtudier la formation de notre épopée nationale et faire la critique de ses sources; rétablir d'après ces sources diverses d'origine et de temps les traits flottants de l'histoire fabuleuse de Charlemagne; rapprocher dans la mesure du possible la réalité de la fable, le point
I. Bisioirê poétique de Charlemaçne, par Gastou Paris Paris, A. Franck» iscô. la-r, x?ij et S13 pagM.
Lee Épopéee françaiMes. fitodes sur l« orisitiM et Phistoire de la litlérature natioaait, par Uoa GAvnta. Tonne I, Paris, V. Palmé, isss. la-S'', xf et S7l ps^es.
de dépari du point d'arrivée, tel est le sujet des trois livres qui composent l'ouvrage de M. Gaston Paris : les Sources, les Récits, Venté et Poésie.
Prendre les chansons de geste à leur origine^ les suivre jusqu'à leur dernière décadence, étudier chemin Taisant les questions qui se rapportent à leur composition, à leur versification, à leurs remaniements divers, tel est le sujet du livre que M. Léon Gautier a publié sous ce titre : les Épopées fratwaises.
Comme on le voit, les deux sujets diflèrent essentiellement: le premier est plus étroit en ce sens qu'il s'attache exclusivement à la figure de Charlemagne, et plus large en ce qu'il la suit dans toutes les littératures; le second ne sort pas, sinon épisodiquement, de Pépopée française, mais il l'embrasse dans son ensemble, et traite maintes questions, celles par exemple qui se rapportent à la composition des chansons de geste et à leur forme, dont M. G. Paris n'avait point à s'occuper.
Je ferai successivement la critique de ces deux ouvrages, insistant de préférence sur les points nouveaux, reprenant l'examen des questions controversées, et m'efforçant d'y apporter mon contingent d'éclaircissement.
Commençons par V Histoire poétique de Charlemagne. C'est, selon le jugementd'un des savants quiont le plus d'autorité en ces matières, M. le professeur Bartsch, un travail scientifique dans toute la force du terme ^ Ce caractère se révèle tout d'abord dans le sentiment qui anime le livre. Tout y est pris du point de vue historique. En présence d'un mouvement épique dont le retentissement a été si lointain, l'auteur a compris que ce point de vue devait tout dominer. Aussi ae s'arrôte-t-il pas à faire ressortir la valeur littéraire de tel ou tel joeme, bien persuadé qu'aucune considération ne saurait la faire apprécier de ceux qui d'avance y ont fermé leur esprit : il s'applique de préférence à une œuvre plus difficile, mais plus scientifique, il s'attache à critiquer chacune des sources de la légende, à déterminer la place de chaque partie dans le développement général. Sa personnalité n'apparaît pour ainsi dire pas, et Ton peut suivre sans distraction la fabuleuse histoire du grand empereur qu'on voit se dérouler régulièrement et comme d'elle-même. La fatigue que les esprits peu accoutumés à la sévérité de la méthode scientifique peuvent éprouver en lisant ce livre, lient uniquement à