LIVRE IL
Mais si les véritables ancêtres du grand empereur ne laissèrent que peu de traces dans l’épopée française, elle lui en donna d’imaginaires. Nous lisons à la fin de la chronique saintongeaise du manuscrit de la Bibl. Impér. fr. 124 1 : « Très gestes ot en France, l’una de Pépin e de l’angre. » Le roman bien postérieur de Doon de Mayence énumère de même ces trois gestes , et dit (v. 5) :
Si fu la premeraine de Pépin et de l’ange.
Ces deux passages semblent indiquer une origine miraculeuse donnée à la famille carolingienne; toutefois, comme aucun autre poème, à notre connaissance, ne contient rien de semblable, il faut sans doute admettre là-dessus l’explication des Reali di Francia. D’après cette compilation, le père de Pépin était Constantin, surnommé Y Ange. « Costui fu tanto benigno et tenne il reame di Francia in tanta pare, che i Francesi lo chiamarono l’Angelo. Questo nomeandô c fu tanto innanzi, che in moite scritture non fu menzionato Constantino, ma in moite scritture istoriografe dei gesti di Francia, lo chiamavano il re Angclo (liv. 111, cbap. 23). »
La tendance cyclique et généalogique que nous avons constatée dans les dernières productions de l’épopée carolingienne devait naturellement s’exercer sur la famille de son héros principal. Le fruit de ce travail en Italie se trouve dans les trois premiers livres des Reali, consacrés à l'histoire des aïeux de Charlemagne, de tous les royaux de France. On attribua à tous les membres de cette famille une marque distinctive, un signe sur l'épaule droite (liv. VI, ch. 17), et on trouva moyen d’y rattacher à peu près tous les héros que les poèmes précédents avaient rendus célèbres. Il serait trop long de rapporter ici cette généalogie bizarre, qui a passé des Reali dans les poèmes italiens du seizième siècle; elle est d’une date trop récente et trahit trop de réminiscences classiques pour avoir une grande valeur à nos yeux *.
liv. V, ch. ix, et c'est en réalité sous Charles le Chauve qu’a vécu Girard. Cf. Uisl. littéraire, t. XXII, p. 167 et suiv., et le début du poème français du quatorzième siècle, publié par M. Mignard.
Dans uno autre version, dont nous parlerons plus loin, c’est Charlemagne luimême qui combat Girard.
1 Voy. plus haut, p. 104.
* On trouvera des arbres généalogiques dressés avec soin d'après les Italiens, mais ne concordant pas tous entre eux, dans le Bojardo de Panizzi, dans le Bojardo de Regis, dans Grasse , dans Ferrario (t. Il, p. 172), Schmidt (III, p. 71), etc.
LES HECITS.
Mais, avant que les arrangeurs et les réviseurs des treizième et quatorzième siècles eussent ainsi fabriqué à Charlemagne toute une série d’aleux fantastiques, la poésie populaire lui avait aussi trouvé des ancêtres dont l’histoire ne connaît pas le nom et dont les temps postérieurs n’ont pas conservé la trace. Jean Bodel, qui écrivait à la fin du douzième siècle sa Chanson des Saisnes, résumait ainsi l’histoire de France avant Charlemagne. Le premier roi fut Clovis (Cloevis, Clodoîs), père de Floovant. Ce Floovant, sur lequel nous avons un poème assez peu ancien, remaniement d’une chanson antérieure, eut le tort de marier sa fille Aalit, Heluis ou Heiuit au Saxon Brunamont, dont les descendants réclamèrent plus tard la couronne de"France.
Tant qu'en France morut li ruiz sans heritier;
Ne sorent la corone cui doner ne baillicr.
De Jofroi de Paris firent lor justicier
Por maintenir la guerre et por aus enforcier.
Apres celui csleurcnt Dant Garin le Poliyer 1 ;
Ne sorent la corone alors miat amploier. . .
Mes ainz n’ot fil ne fille de sa franche moillier.
Cil conçut Anseys en la fille au vachier.
Cet Anseïs, fils de Garin le Poyer ou le Picard et d’une fille de vacher, délivra la France du Saxon Broier, qui prétendait la posséder du chef de son aïeul Floovant. Les Français reconnaissants couronnèrent Ansels, qui fut le père de Pépin. Telle est la singulière généalogie de Charlemagne d’après Bodel ; on y reconnaît des souvenirs confus des changements de dynastie qui eurent lieu en France à deux reprises, et en outre une variante d’une légende que nous retrouverons ailleurs à propos de Charlemagne et qui parait propre à sa famille. Les Reali , qui connaissent bien Floovant et racontent à peu près comme le poème français ses aventures de jeunesse *, ne savent rien du mariage de sa fille ni de l’extinction de sa race, et le rangentdans la suite non interrompue des ancêtres de Charlemagne. Il semble qu’on ait oublié de bonne heure que les Mérovingiens et les Carolingiens n’appartenaient pas à la même famille; car le poète saxon qui a versifié Eginhard, dans un passage que nous avons cité plus haut (liv. I,
* Variante, Girart le Pontier. * Voyez la préface de Floovant.