‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 114 sur 246 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

vent sont certainement le fait du compilateur italien. Il est fort possible au reste, et un passage que nous avons cité plus haut semblerait l’indiquer, que le compilateur ait eu sous les yeux plus d’un poPme; il est probable dans ce cas que le texte du manuscrit de Venise était du nombre; nous avons déjà indiqué le rapport étroit dans lequel les manuscrits italianisés de Saint-Marc sont avec les imitations italiennes, et on peut remarquer dans les rubriques du Karleto de Venise, à côté de différences considérables, des analogies assez grandes avec les Reali. L’original des Reali n'est pas non plus Girard d’Amiens : le rôle si différent de Morand de Rivière, le premier combat avec Polinore ‘, dopt Girard ne dit rien, et surtout les rapports tout différents de Mainet avec Galafre, ne permettent pas cette supposition. Voici donc déjà au moins quatre poemes français assez différents sur ce sujet de Charles Mainet : celui auquel se rapportent les allusions de Turpin et des chansons de gestes anciennes, celui d’après lequel a été fait le texte de Venise, celui qui a servi de base aux Reali, et celui qu’a remanié Girard. 11 faut y ajouter le poème que connaissait Albéric des Trois-Fontaines, et nous verrons qu’il en a encore existé deux autres.

Bien que le récit des Reali soit arrangé et mis par le compilateur à la dernière mode du quatorzième siècle, il ne manque, comme on a pu le voir, ni de poésie ni d’intérêt. Il est en tout cas infiniment supérieur à l’insipide narré de Girard d’Amiens.

5° Karl, du Stricker. Le Stricker, avant d’entrer dans son sujet, qui est la bataille de Roncevaux, résume l’histoire de la jeunesse de Charlemagne. Cette version est très-différente de toutes les autres, et se fonde probablement sur une tradition orale recueillie et altérée par un Allemand ; elle contient plusieurs traits qui ne sont guère dans l’esprit de l’ancienne épopée française; les noms qu’elle donne aux deux frères, Guinemant et Rabcl ( IVinemann et Rapote ou Rappoldt) , lui sont tout à fait particuliers *, ainsi que ceux d’autres personnages, par exemple le

1 L’analyse de la Bibtioth. des Romans, ici comme pour Morand, attribue X Girard ce qui ne se trouve pas dans son oeuvre, mais bien dans les Reali. L’épitotnateura eu les deux textes sous les yeux, et a puisd dans les deux un peu au hasard ; c’est aux Reali, par exemple, qu’il a

emprunté l’histoire de la couronne, qu’on vient de lire.

* Ce qui semble indiquer des réminiscences vagues, c'est que Guinemant et Rabel sont en effet des noms épiques , ce sont les deux chefs qui remplacent Roland et Olivier dans leur commandement

LES RECITS

comte'Thibaut de Troyes, nom étranger à toute l'épopée carolingienne, qui joue à peu près le rôle de Morand. La géographie en est bizarre; on ne sait pas au juste ce que c’est qu’un pays de Kerlingcn 1 qui n’est ni Frankreich (France), ni Teutschland (Allemagne); les événements y sont racontés d’une façon confuse et incohérente, qui empêche d’en bien comprendre la suite; on mentionne l'amour de Galienne pour Charles, mais en passant, et sans qu'il en résulte rien dans le récit; quand Charles, aidé de Marsile (qui remplace ici Galafre), rentre en France, les deux bâtards lui cèdent de plein gré le trône et il se réconcilie avec eux, ce qui est contraire à toutes les traditions. Notre hypothèse sur cette version est donc très-vraisemblable : elle repose sur un récit imparfaitement fait et imparfaitement retenu.

6° Le Karl Mcinet. Les aventures de jeunesse de Charles remplissent la première partie de cette compilation. C’est le commencement qui en est le plus intéressant; il se rapproche, sans se confondre avec elles, des versions de Girard d'Amiens et du manuscrit de Venise. Dans la suite, le Karl Meinet est moins original ; il contient en outre un épisode fort long et inutile, consacré aux aventures de Godin, Orias et Orie; c’est, comme le dit M. Bartsch (/. I, p. 22), un roman tout à lait indépendant, et de peu d’intérêt, que le compilateur allemand a intercalé dans l’histoire de Charles Mainet, ne la trouvant sans doute plus assez intéressante pour ses contemporains ’.

La compilation de David Aubert, dont nous ne connaissons que les rubriques, porte celle-ci en tête du second chapitre:

suivant la Chanson de Roland, str. ccxn (de même Conrad, p. 265, v. 17); le Stricker lui-même les nomme dans cette circonstance comme deux princes de France , sans paraître se souvenir de ce qu’il en a dit plus haut (v. 9106 et suiv.).

1 Ce mot désigne en général la France, dans les autres poèmes allemands. 11 est formé de Karl comme Latheringen de Luther, et remonte sans doute à la même époque que cette dernière dénomination, au partage de l’empire carolingien entre les 111a de Louis le Débonnaire. Les Gesta Treverorum (douzième siècle) contiennent sur le mot Francoru m régna cette glose « quod a Karolo nomen habet (Perte, SS., VIII, p. 168). »

Code.froi de Viterbe, chroniqueur aussi allemand qu’italien, rapporte l’origine de ce nom à Charles Martel dans un curieux passage : « Tune idem Carolus Martellus perpetuo decreto consütuit illam provinciam Gamlinam , eo nomine non nominari, sed Frandgenam appellari ; in lingua vero Teulonica jussit camdem provinciam vocari nomine suo Carlingam, et eos hommes nomiue suo vocari Carlingas, sicut a Cæsare Cæsarea dicitur, quod vocabulum omîtes Teutonici usque hodie servaverunt. Dicuut enim : vado in Carlingam, venio de Cartinga {Panthéon, ed. Pistorius, Francof., 1583, infol., col. 435). »

* Voy. l’analyse à Y Appendice , n° VI.

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