CONCLUSION
Dans les chapitres qui précèdent, nous n’avons guère examiné que l’épopée française ; les autres traditions fabuleuses sur Charlemagne nous auraient offert à peu près le même spectacle. Elles s’attachent plus à l'idée qu aux faits; elles développent généralement par des exemples la puissance, — la sagesse, — la piété de l'empereur, racontent les miracles que Dieu a faits pour lui, expriment le regret de ne plus trouver de semblables souverains. Elles sont souvent tout à fait étrangères à lui dans leur origine, et quelquesunes remontent jusqu’à l’Orient, ou au moins à l’antiquité classique ; telles sont diverses anecdotes, courantes au moyen âge, et rattachées tantôt à l’un, tantôt à l’autre, des noms les plus populaires. Elles attestent, prises dans leur ensemble, une seule chose, l’impression profonde et durable produite par Charlemagne sur les générations qui le contemplèrent et qui le suivirent.
Cette impression, nous l’avons dit, si on l'embrasse d’un coup d’œil général, est fidèle. Elle se divise, si l’on peut ainsi parler, en deux grands courants, l’un religieux, l’autre guerrier. Le premier se conserve surtout dans l’Église, et aboutit à la canonisation de Charlemagne; le second est plus particulièrement laïque et donne l’épopée française. Tous deux d’ailleurs se confondent dans la conception idéale de Charlemagne, qui, pour les clercs comme pour les chevaliers, est à peu près la même : le héros chrétien, la force mise au service de la religion, le défenseur et le maître de la chrétienté. Cet idéal que les peuples de l’Europe ont tracé d’après Charlemagne, n’était-ce pas aussi celui qu’il avait devant les yeux et vers lequel tendaient ses efforts?
Le souvenir populaire du grand empereur n’a pris qu’en Franco la forme de l’épopée. C’est que la France, plus que tout
VÉRITÉ ET POÉSIE
autre pays, avait avec cet idéal une affinité profonde. Sa nationalité, constituée peu de temps après la mort du grand empereur, eut dès l’origine une tendance unitaire que contrariait la féodalité germanique dont elle avait revêtu la forme. Morcelée en mille petits États, privée de pouvoir central, dénuée de force et de splendeur politique, elle se rappela avec enthousiasme le temps où l’empire franc, avec lequel elle s’identifia, était une monarchie puissante et glorieuse, dirigeant la chrétienté et propageant chez les infidèles les lumières de la foi. Ce souvenir satisfaisait ce double besoin d’unité et d’expansion qui a toujours marqué le caractère français; aussi le temps de Charlemagne devint-il, pour des siècles, l’âge d’or vers lequel on tournait sans cesse les yeux. Les ballades comparaient la France affaiblie et sans grands hommes à cette France autrefois si fertile en héros et si puissante, et s'écriaient douloureusement :
Rois Charlemaines, se tu fusses en France,
Encore i fu st Roland, ce m’ est avis !
Nous avons montré dans la poésie épique cette même idée unitaire et belliqueuse : elle fut le centre autour duquel se constitua l’épopée. Les circonstances d’ailleurs s’y prêtèrent; il se trouva que la fusion de races qui s’opéra du huitième au dixième siècle sur ce vieux sol gaulois recouvert par tant d’alluvions successives, était éminemment favorable à la poésie épique ; l’idée avait à sa disposition une forme ; elle s’en saisit, et les chansons de gestes célébrèrent bientôt à l’envi Charles, l’empereur magne. Les poèmes de la seconde formation marquent dans ce mouvement l’antithèse presque inévitable qui accompagne toute manifestation puissante, comme le reflux suit la marée; mais, encore une fois, l’ensemble de l’épopée, et, en général, de la tradition carolingienne, a gardé l’aspect que nous venons d’indiquer.
Parvenu au bout de la longue tâche que nous nous étions prescrite, et regardant derrière nous le chemin parcouru, nous constatons avec plaisir cet accord général de la légende et de la vérité. Il nous confirme dans notre conviction, que la poésie n’est pas l’amusement capricieux de quelques esprits particul’èrement organisés, mais la manifestation d’une loi de l’âme humaine, qui est en harmonie avec son activité dans d’autres sphères. La poésie revêt, suivant les individus qui lui servent d’interprètes, des for-