‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 227 sur 246 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

telle à peu près qu’il l’avait faite, telle qu’on la rattachait à son glorieux souvenir; dans la seconde, il représente la royauté telle à peu près qu’elle fut sous ses descendants, telle surtout que la voyaient et la souhaitaient les turbulents fondateurs de la féodalité.

Ces deux classes de poèmes sont donc l’une vis-à-vis de l'autre dans la plus flagrante opposition. Nous n’insisterons pas pour montrer que deux inspirations aussi contraires ne peuvent provenir du même mouvement; la critique a admis à peu près unanimement qu’il fallait voir dans les poèmes que nous appellerons féodaux le reflet de l’époque agitée et barbare qui comprend la seconde moitié du neuvième siècle, le dixième et une grande partie du onzième. Le mouvement des croisades marque l’ouverture d'une autre période, l’expansion au dehors de cette féodalité qui venait de s’asseoir sur de fermes bases, et que la royauté allait commencer à miner. C'est à la phase précédente qu’est due la conception historique et poétique qui forme l’essence des poèmes dont il s’agit.

Cette conception , il faut le répéter, n’est pas absolument individuelle et indépendante : la poésie féodale ne fait pas à la royauté une guerre d’extermination. Les barons sont dominés par le sentiment de la suprématie du roi, et ne songent pas à faire de révolution. Le rûle d’ennemis acharnés de Charlemagne est laissé à des traîtres, à de vils courtisans qui lui donnent des conseils perfides pour le ruiner, qui ont pour armes l’assassinat et le poison. Mais les grands révoltés que soulèvent les injustices de l'empereur fui font une guerre loyale et presque toujours défensive; la sympathie est pour eux, mais elle ne va pas jusqu'à les délier de leurs devoirs; s’ils rencontrent Charles sans défense, s’ils le font prisonnier même, ils se gardent bien de violer sa personne sacrée ou de manquer au respect qui lui est dû ; ils le supplient de leur faire droit, et, s’il refuse, le laissent aller et recommencentla guerre. Ce mélange d’indépendance exaltée et de timidité devant la transgression des devoirs d’un vassal nous semble placer la formation de ces poèmes avant l’usurpation d’Hugues-Capet . Nous savons par le poème de Raoid de Cambrai, étranger d’ailleurs à notre sujet, qu’un événement du milieu du dixième siècle était célébré par des chansons contemporaines; et d’ailleurs les poèmes au moins qui nous occupent ont dû être composés sous un prince du nom de Charles, sans doute Charles le Simple, ce qui explique l’erreur

VÉRITÉ ET POÉSIE

des jongleurs postérieurs ; aucun signe extérieur ne distinguait pour eux ce h Karle le roi » de l'autre, et leur critique n’était pas assez avancée pour leur ouvrir les yeux sur l'impossibilité d’attribuer au môme homme des actes aussi contradictoires. Les derniers venus cependant, ceux qui avaient sous les yeux l’immense collection de poômes accumulés par les siècles, avaient peine à comprendre qu’un seul roi eût pu faire tant de choses, et ils arrivaient à dire ( Doon de Mayence, v. 6650) :

Segnurs, vous savés bien, et je en sui tous fis.

Que plusors Kalles ot chà arrier en Paris.

Signaler l’analogie frappante entre l'histoire de France aux neuvième et dixième siècles et les poèmes comme les Quatre Fils Aimon , Girard de Vienne, Girard de Roussillon, etc., c’est la caractériser suffisamment. Nous ne pouvons rechercher dans le détail les rapprochements qu’il serait possible d’établir entre certains événements historiques et certains récits des chansons *. Ici les faits disparaissent complètement devant l’idée. C’est elle qui a été la véritable essence de ces poèmes et qui leur a fourni leurs aventures; c’est d’elle seule aussi que nous devons tenir compte.

1 Pour Girard de Roussillon, ce rap- cotte époque des renseignements extréprochemeat serait très-intéressant ; mais moment défectueux , qui ne nous percepe étude s’éloignerait trop de notre mettent guère que d'en avoir une idée sujet. Eu générai, nous possédons sur générale.

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