LA LÉGENDE DE CHABLEMAGNE EN ALLEMAGNE
§ I. — Les traditions particulières.
On sait que l’Allemagne et la France se disputent depuis des siècles la gloire d’avoir produit Charlemagne; dans ces derniers temps la Belgique est venue à son tour réclamer comme un des siens le descendant de Pépin d'Herstal. Ce qui est incontestable, c’est qu’il était de race germanique, et que le tudesque était sa langue maternelle ; un passage d’Eginhard 1 ne laisse aucun doute à cet égard. Toutefois l’Allemagne, telle qu’elle se constitua sous son petit-fils Louis, lors de la grande division de l’empire carolingien, ne s’envisagea pas d’abord comme l'héritière directe de son plus illustre chef; c’est qu’en effet la majeure partie du royaume germanique avait été conquise par Charles et annexée à ses possessions plus occidentales. La Saxe, immense contrée qu’il avait soumise après des luttes implacables, la Frise, où il avait été obligé de faire des concessions aux résistances nationales , la Bavière, privée par lui de la demi-indépendance dont elle jouissait, se le représentèrent comme un conquérant et presque comme un ennemi. Tel fut le premier fonds sur lequel germèrent les plus anciennes légendes relatives au grand empereur que les chroniques nous ont conservées. Des victoires remportées contre lui, des concessions arrachées à son orgueil, des explications de ses triomphes aussi avantageuses que possibles pour les vaincus, voilà N* sujet de la plupart de ces histoires ’.
Quand le christianisme fut complètement établi dans les contrées que Charlemagne lui avait soumises, et surtout quand la couronne impériale passa aux rois de Germanie et les habitua à
! Vita Caroti SI., ch. xxix. Theil, Traditions allemandes, L llj pp.
* Cf. Perti,SS., X, p. 576 ; XII, p. 528; LIS, H7;— et ci-dcssons, livre 11, ch. m, — AA. SS.Jan., L I, p. 116; — Grimm- §3. „ v
LES SOURCES
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se considérer comme les successeurs de celui qui en avait le premier ceint le front d’un Allemand, il se produisit naturellement une modification dans l’esprit des légendes relatives à Charlemagne. 11 s’entoura peu à peu de la même auréole majestueuse qui le couronnait de l’autre côté du Rhin ; le souvenir du paganisme détruit par lui, bien loin de lui attirer de la haine, lui mérita une reconnaissance pieuse ; il devint pour ainsi dire l’idéal germanique et le modèle que se proposèrent les souverains Toutefois il ne fut jamais populaire comme en France; les légendes qui le concernent sont nombreuses, mais isolées, et ne présentent pas un caractère bien accusé ; elles sont restées dans les chroniques, dans quelques uoms de lieux ou de monuments, dans diverses traditions encore subsistantes, mais elles ne se sont pas développées jusqu’à la forme épique. L'épopée allemande existait déjà; Charlemagne lui-même lui avait rendu une nouvelle vie en en faisant soigneusement recueillir les monuments ; empreinte de l’esprit germanique et essentiellement individualiste, elle ne se groupa jamais, comme l'épopée française, autour d’un grand nom, symbole d’une patrio fortement sentie et d’une autorité centrale. Quelques récits, marqués au coin de ce merveilleux un peu fantastiquo inconnu à l’esprit français, circulèrent dans le peuple ; on mit sur le compte de l'empereur Charles quelques anecdotes qui lui étaient originairement étrangères ; on parla vaguement de sa vie indéfiniment prolongée au fond d’une montagne, de son retour futur, qui devait porter l’Allemagne au plus haut point de gloire et de puissance ; mais en somme la légende carolingienne ne sortit pas de cet état primitif où les fables se colportent de bouche en bouche et se transmettent en s’altérant de plus en plus. Nous signalerons plus tard celles de ces fables qui offrent le plus d’intérêt ou d’originalité; mais un seul monument mérite d’ôtre plus particulièrement indiqué ici ; c’est la Chronique des Empereurs, texte en vers, appartenant au douzième siècle, antérieur, selon toute probabilité, aux premières traductions de poèmes français * et dont deux mille vers environ sont consacrés
' Vov. ch. Il, sur Othon III, Frédèric l" cl Charles IV.
1 Si on admet que cette chronique est de 1160 et le Runlande» Uct de Conrad de 1173-1177; mais res deux dates sont douteuses, .puisque quelques critiques
font le poome de Conrad plus ancien (vov. plus loin), et que Lachmann ((Mer Snujçn uml Saycn, p. 122) fixe à 1183 la composition de la Chnnson de suint .lunon, dont la Chronit/ue a emprunte des passages. Il est vrai que, d'après Uervinus