MOLINET SUCCÈDE COMME INDICIAIRE A CH AS TE LL AI N
Ce que Molinet trouva, quand il arriva à l’auberge de la Toison d’or, ce fut un emploi aux côtés de Georges Chastellain. Depuis bien des années déjà Chastellain, le grand Georges, avait repris contact avec Valenciennes. Car, en 1 455 , Philippe le Bon l’avait pensionné, lui assignant pour résidence son propre hôtel « qu’on dist la Salle » ; et Georges avait la charge de mettre en écrit « aucunes choses par maniéré de chroniques, fais notables, dignes de mémoire3... ». Noblement, comme un écuyer du verbe, rempli de sentences, vraiment mis au monde pour célébrer la pompe qui l’entou-
1. Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol. (Cf. Chronique, t. II, p. 302.)
2. Il s’agit certainement d’un des Croy qui portent sur leurs armes trois doloires.
o. Œuvres, éd. Kervyn de Lettenhove, t. I, p. xxvm.
JEAN MOLÏNET RHETORIQUE! K
rait, Chastellain fit à son prince l'hommage de son génie, qui était singulier et robuste ; il garda pour lui-même un libre jugement, indépendant et droit. Car jamais homme ne sentit moins le domestique et le cuistre. Pendant des années, il avait connu l'aventure, courant les nations, les femmes, visitant les cours ; partout il avait mérité ce surnom de hardi, comme un prince, et aussi celui qui lui est plus communément donné, d 'aventureux. Il avait suivi les armées du duc de Bourgogne, le sénéchal du Poitou, Pierre de Brézé ; il avait habité la France, fréquenté la cour des lys où ses amis l'appelaient « le gros homme flamand ».
Mais fidèle au souvenir du Hainaut exubérant qui lui avait donné le jour, à son prince aussi pour lequel il avait rempli tant de missions, de nouveau il s'était tourné vers lui ; Chastellain avait voulu respirer l'air de son pays, y vieillir et y mourir, car l'homme des Flandres est partout en exil.
Et sa fraîche mémoire lui permettait de dessiner, depuis la mort de Jean-sans-Peur presque, d'admirables images, des portraits magnifiques, de peindre de truculentes esquisses où, sous des mots parfois trop grands, savants, précieux comme des gemmes, se marquait sa nature sensible, ardente, qui se dilatait au jeu des vives couleurs et devant l'éclat des choses. Sans fin, sans hâte, il composait d'immenses et somptueux récits, mais avec un amour ardent de la vérité. Pour se reposer, il écrivait des vers pleins de sons, de musique, évoquant les chants compliqués des maîtrises du Nord et la sonnerie des longs clairons de cuivre ; il imaginait des allégories nouvelles, à l'italienne, comme Boccace, les adressait à ses admirateurs, les rois, les princes, aux fortunés comme aux malheureux. Car Chastellain n'était pas que sensible à Fapparence des choses, au faux éclat de la tapisserie aux fils d'or. Il était en quelque sorte descendu dans le cœur des princes, ses modèles; il disait autant leur mélancolie que leur noblesse. Tous le saluaient alors comme le père de bonne doctrine, la perle et l'étoile des historiographes,
couchant ses inventions « au 1 ict paré et embasmé de ses nobles et riches termes’ ».
Ainsi Chastellain méditait et travaillait à Valenciennes :
Val en oignes, val doux, val insigne et floury2...
Et de sa plume il laissait tomber des pages et des pages, des récits inachevés que le petit Jean Molinet, jadis écrivain du collège du cardinal Lemoine, recueillait pour les mettre au point, pour les transcrire peut-être.
Or Chastellain avait obtenu la plus haute récompense qu’un homme comme lui put ambitionner. Car un beau dimanche, à Valenciennes, le 2 mai 1 47 3 , Charles le Téméraire, qui portait comme Georges le surnom de hardi, à l'issue d’un chapitre de l’ordre de la Toison d’or, avant la grand messe, avait lui-même armé Georges Chastellain chevalier, en présence du sire de Ravestain, de Luxembourg, de Croy et de Lannoy3. On imagine à peu près la scène, comme nous voyons Chastellain sur une admirable miniature d’un fragment de sa chronique, un grand livre écrit de grandes lettres où il est représenté au pied de son prince, avec ses cheveux blancs encadrant une calme figure, avec sa robe dorée, mais passée comme une bure, si distingué et tout de noir vêtu. Et noire aussi est la robe, noir le chaperon du prince chevalier portant la Toison, et qui, sur le damas pourpre du trône, la tête inclinée, las, sollicité par tant d importuns, semble quelque possédé de la mélancolie, le chevalier chaste et musicien qu il était en vérité4.
Alors Chastellain avait pu mourir : ce qui arriva au mois
1. Préface des Mémoires d'Olivier de la Marche (I, p. i84, iS5).
2. « Epitaphe en manière de dialogue » Jean Lemiire, Œuvres, t. IV, p. 020).
■j. En 1 4 9 7 , Philippe l'archiduc d’Autriche fera un don à Gautier Chastellain, échanson, fils de Georges. Il rappellera que son père avait mis « en si beau et aorné stil et langaige les gestes et avenues de nostre maison de Bourgongne que d’icelle sera mémoire a perpétuité ». (Arch. du Nord, B. 2169.)
4. Cet admirable document se voit à la Bibliothèque Nationale dans le manuscrit français 26S9, fol. 1 1 2V0. — Voir un autre portrait en tête de V Instruction d'un jeune prince qu’il offrit à Charles le Téméraire (Ms. de l’Arsenal, n° 5io4).
de mars de l'année 1470, quand il était dans sa soixantedixième année, au comble de sa réputation, en mémoire perpétuel « es cœurs des nobles et clairs engins ». L'épitaphe de l'église de Notre-Dame de la Salle le salue d’un vivat : « Vive et régné son esprit en éternelle félicité! »; et là, Georges l'aventureux avait fondé la solennité de saint Georges <( a l’honneur de tous chevaliers 1 ».
Jean Molinet demeura dans son ombre, son « très humble disciple », celui qui avait été à son école « plusieurs ans », s'essayant à imiter « son élégant style ». Certes, de tout cela, Jean Molinet s’estimait bien indigne. Que valait la <( tenuité de son engin » auprès de l’excellence de ce « très expert orateur » ? Sire Georges Chastellain, « l’homme très éloquent, cler d’esprit, très aigu d’engin, prompt en trois langages, très expert orateur et le non pareil en son temps », lui apparaissait comme « le vrai scribe et scient compilateur qui, par son traict magistral, pellilioit de précieuses gemmes les somptueux personnages de ce triomphant manoir2 ». C’est un fait, cependant, qu'il brigua sa succession; et Jean Molinet n’hésita pas à se rendre au siège de Neuss, vers le duc Charles, pour plaider sa cause. Ainsi le « prince invaincu » devait lui accorder licence de parachever ce que son très honoré seigneur et maître avait commencé.
Le bagage littéraire de Jean Molinet (il avait quarante ans) ne paraît pas alors bien considérable. 11 pouvait se composer de pièces libres où Molinet affirmait sa vigueur, sa joie de vivre, de quelques vers d'amour alanguis suivant la mode, et surtout du Trosne ci Honneur où la mort de Philippe le Bon (i5 juin 1467) est amplement héroïsée, à la manière de Chastellain, certes, mais aussi à la manière de Molinet qui, dans le genre funèbre, est comique3.
1. Simon le Boucq, Histoire ecclésiastique de la ville et comté de Valentienne, éd. A. Dinaux, i84i, p. â~.
a. Chronique, éd. Bachon, prologue, t. I, p. 23.
3. Manuscrit James de Rothschild, fol. 49 5 ms. de Tournai ioô, fol. 70; Faictz et
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Dame Noblesse, au printemps, fond en larmes lorsqu'elle voit une lleur se flétrir et se dessécher. Et fondent aussi en larmes Eole, Zéphire, Neptune, les nymphes, les puits et les fontaines, tout ce qui vole et résonne dans les airs, les oiseaux et les instruments de musique, Jérémie, lEglise, et jusqu'au roi de France ; et toute la Bourgogne naturellement, noblesse et manants. Or Philippe était conduit au Trône d'Honneur, reçu au ciel par les héros et les preux de jadis. Honneur le faisait asseoir à sa droite, dans une scène d'apothéose, au milieu des vivats.
Car c'est toujours cela, la somptueuse maison de Bourgogne, un triomphe et une parade. Ici la partie funèbre de la fête semble plutôt cocasse. Et le bon duc Philippe avait droit, vraiment, à un autre repos qu'à une séance solennelle supplémentaire dans la cour de Paradis !