MOLINET AU SIEGE DE NEUSS
Neuss était cette petite ville de frontière, orgueil de l'Allemagne, surnommée l’invaincue. Fortifiée de murailles, de tours, de fossés, de portes, de boulevards, adossée à l'un des bras du Rhin, Neuss avait encore pour la défendre des capitaines aventureux, vieux et subtils, que le tonnerre des bombardes réjouissait plus que les paroles de douces chansons.
Or, Charles de Bourgogne, très auguste, sentant Neuss sous les ailes de 1 aigle de Germanie qui la défendait au pied et à 1 ongle, avait décidé d'assiéger la ville inexpugnable. Car 1 archevêque de Cologne, son cousin et allié, l'avait fait
dictz, fol. 35-4i. — L’ouvrage a été analysé par M. H. Guy, op . cit., p. i6a-i63, et par G. Doutrepont, la Littérature française à la cour de Bourgogne, p. 387. Il porte ce titre dans le manuscrit de la Bibliothèque Nation île, français 12 490, fol. i3S : Le Trosne d honneur fait par Molinet a la mort du duc Philippe de Bourgoigne . Même rubrique dans le ms. 100 de Tournai, fol. 70.
JEAN MOLINET RHÉTOR1QUELR
entrer dans la querelle qu'il avait avec Henri, langrave de Hesse, que l’empereur et les cités impériales favorisaient.
Depuis le mois de juillet 1474.. Charles avait fait approcher ses engins; le preux des preux avait planté son étendard droit au front des Allemands et il campait à un trait d'arc de la ville. Il avait avec lui les quatre cents lances du comte de Campo Basso, chevalier napolitain, avec leurs chevaux bardés et leurs gens de pied. Bombardelles, courteaux, serpentines tiraient sur la porte près de la chapelle Sainte- Barbe. Et deux cents archers anglais appuyaient les gens d'armes d'Italie; quant aux hommes du Hainaut, piétons, piquenaires, coulevriniers, arbalétriers du pays de Brabant, de Namur et de Liège, ils coupaient la rivière. Ainsi le duc s’était logé dans un logis portatif, avec ses pavillons armoriés, abritant les gens de sa maison. Là se tenaient toujours quarante hommes d’armes, sans compter les chevaliers : cinquante panetiers, cinquante échansons, cinquante écuyers d écurie, cinquante archers, la garde, 1 artillerie. Princes, barons, pensionnés, formant tout l'armorial de la Toison d'or, étaient logés dans une abbaye voisine, au dortoir des moines1: ((Lesquels firent place aux religieux de Mars, qui sont d'autre profession ; car, par l'abus du monde et mutation de fortune de guerre, les chambres de dévotion furent changées en dérision ; la ou on souloit estudier enseignemens, beaux et notables, on tenoit escolle de jeux de dez et de tables ; ou les repentans plouroient grosses larmes, les hardis combattans crioientà l assault! aux armes ! la ou l'on souloit pendre aulmuces et chappes blanches, pendoient salades et blancs harnois et fers de lances; et ceulx qui se levoient au son de la cloche du moustier furent res veillés au son de la bombarde et du mortier. »
Ainsi la ville de Neuss fut entourée de tranchées, assiégée par terre et par eau ; et les îles du fleuve aux courants
i. Chronique, éd . J. A. Buchon, I, p. 35-36.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
terribles furent conquises l'une après l’autre. Un bras du Rhin lui-même allait être endigué et asséché* Charles, fils de Mars, avait enfin trouvé sa joie et son passe-temps.
Le comte de Campo Basso et les ingénieurs italiens roulaient près du grand boulevard un bastillon fait de pièces de chêne, garni de coulevrines et d’arbalétriers. Les assiégés ripostaient par des tranchées, apportant engins et machines, échelles et pavois, pour donner l’assaut. Lutte qui rappelait celle des géants à notre scribe. Queues de vin étaient enfoncées pour rafraîchir les compagnons. Puis sonna l’assaut qui dura deux heures. Huile bouillante, eau chaude, fagots allumés tombaient sur le dos des assaillants. Une grosse bombarde faisait voler en l’air têtes, bras, mains : chose horrible à voir! Lin chevalier de Castille renouvelait Végèce, ses ruses et ses machines de guerre : tours de bois, sambuques, bricolles, martinets, moutons, loups, chats, truies et grues. 11 entendait même faire rouler, à la barbe de ceux de Neuss, une tour montée sur des roues. La machine s’enlisait à un trait d’arc de la muraille. Un château de bois était construit par les Italiens: mais l’une de ses roues se rompait. Or ceux de Neuss riaient de la grue et du chat. Le feu grégois et la poudre à canon faisaient fureur. Et Molinet écrivait à ce propos: « Depuis le temps que le feu, le plus actifdes quatre éléments, s’est adjoint avec le soulfre pour répugner au salpêtre son contraire, incompatibles, et que la très horrible esclitre et espoventable tonnoire artificiels sont ordonnez pour estre sacrifice au temple de Mars, encensé de pouldre de canon, tels engins et semblables befrois de bois, apts et susceptibles de combustion vehemente, sont hors de usaige maintenant par subtilité d’artillerie qui se multiplie chaque jour'. » On dut les renverser dans l’eau. Assauts, jets de fusées, incendies se succédaient dans le camp et dans la ville. Et les assaillants avaient à lutter avec les paysans
i. Chronique, I, p. 4 S).