MOLINET CHEZ LUI, A VALENCIENNES
La Salle, à l’une des extrémités de Valenciennes, attenant à la muraille, était l’ancienne résidence des comtes que Baudouin le Bâtisseur avait fait édifier sur les vignobles de Saint-Sauve, le long de l’Escaut1. Détruite alors en partie, ce qui restait de cette demeure, « la Salle », servait toujours de pied à terre au duc de Bourgogne qui y avait un concierge U Chastellain, en 1 455 , était venu résider dans cette maison lorsqu’il fut nommé indiciaire de Philippe le Bon : Molinet lui succéda dans son office et dans ses meubles.
Une église collégiale, sous l’invocation de la Vierge, Notre- Dame de la Salle, avait remplacé une partie de l’ancienne résidence comtale, dont on voyait encore les ruines. Dès la fin du douzième siècle, il y eut là comme un chapitre noble portant précisément les vieilles armes des comtes de Ilainaut, les quatre chevrons d’or et les trois chevrons de sable. Baudouin de Constantinople en avait augmenté les prébendes : et les chanoines obtinrent l'usage de l’église paroissiale de Saint-Géry pour y dire l’office. Mais en 1428, à la prière de Jacqueline de Bavière, comtesse de Hainaut, qui augmenta leurs revenus, les chanoines retournèrent dans la Salle qui recueillit également les faveurs de Philippe le Bon. Autant que nous pouvons en juger par une vieille image,
i. H. d’Outreman, Histoire de la ville et comté de Valentiennes, Douai i63g, in-fol. p. 399-300 ; La Salle le Comte, dans la Chronique Yalenciennoise, 191 1, p. 48-59. a. En i499i le receveur était Philippe Baudouin (Arch. du Nord B. 2166).
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECUE
Notre-Dame de la Salle avait été complètement restaurée ou reconstruite. C’était une charmante grande chapelle, comme une petite paroisse, avec de hauts toits, une tour gracieuse à balcon ciselé offrant une réduction du clocher de Saint-Géry1.
On y conservait des reliques de la Madeleine, et surtout la tête de saint Quentin martyr « qu'on vat ilecq servir pour les enllures des jambes et autres du corps ». Et plus tard, il y aura dans la Salle une confrérie de saint Quentin 2, une procession solennelle pour fêter l’anniversaire de l'évangéliste de la Picardie. Tout cela est bien digne de remarque, puisque Molinet est certainement l'auteur du grand mystère de la Passion de Monsieur saint Quentin 3. Enfin Notre-Dame de la Salle était comme la chapelle noble de la Salle où descendirent toujours, à Valenciennes, les ducs de Bourgogne. C’était la chapelle des ducs, la paroisse de Bourgogne dans la capitale du Hainaut. On y célébrait toutes les fêtes4, et aussi les deuils, de la famille. A la fin du quinzième siècle, dans Valenciennes assez résolument antifrançaise, ce fut comme une petite enclave arehiducale, une paroisse d’Empire et d’Espagne abandonnée, que remplit tout à coup le flot des compagnons des ducs et archiducs, pages, chevauclieurs, huissiers d’armes, trompettes, arbalétriers, archers de corps, gens de cuisine, à l’occasion de leur passage5.
i. J’ai tiré ces détails de Simon Leboucq, Histoire ecclésiastique de la ville et
comté de Valentienne, éd. A. Dinaux, i84i, in-4, P- 42-43, planche îx. — Voir l’image originale du ms. de Valenciennes 673, fol. io3. — 2. En i648.
3. A mon sentiment, le style de l’ouvrage (Molinet a un style bien à lui) et le fait qu’on a trouvé une ballade du mystère citée dans l'Art de rhétorique de Jean Molinet, suffisent à le démontrer (C’est la thèse soutenue par M. Ernest Langlois, R omania, t. XXII, i8j)3, p. 522 et reprise par Henri Châtelain, Le Mistère de saint Quentin, Saint-Quentin, 1909, in-4, p. vi-vii). Mais l’existence du pèlerinage au chef de saint Quentin et la fête forment le complément de la preuve.
4. Nous debvons bien chanter le Te Deum Quant, par la mort de très illustre dame,
Nous avons roy fort comme Gedeon,
Castille en main, et Grenade et Leon,
Sceptres royaux de glorieuse famé...
dira plus tard Jean Molinet (Bibl. Nat., ms. fr. 19160, fol. 2iv0: Cœurs vertueulx inspirez de proesse...)
5. Arch. comm. de Valenciennes, compte de 1 4 84 (série C. 02).
JEAN MOL INET RHLTORIQUELTR
Rien de plus intéressant à noter que notre Jean Molinet habitait la Salle, qu’il fut chanoine de Notre-Dame de la Salle. En somme, en dehors de l’office, il n’a guère fait que continuer à chanter les heures de la maison de Bourgogne.
Or, Molinet aimait Valenciennes, la fière cité fidèle à ses ducs1. On la tenait pour une « belle et plaisante ville2 », la froide Valenciennes, édiliée sur un marais, ceinte de murailles et d’eaux, où les tresses de l’Escaut la compartimentaient comme une petite Venise, llottant sur ses inondations, où chaque maison avait la commodité d’un ruisseau, tandis qu’un puits profond se voyait à chaque bout de rue3. Elle était parée de la légende des cygnes, figurés sur son blason, les plus anciens hôtes du marais solitaire où Valenciennes s'éleva 4 ; enveloppée aussi de cette lumière d’argent qui fait si beaux les rares beaux jours du doux été. Ville pieuse certes, sous le regard bienveillant de Notre Dame, où tant de clochers surgissent au-dessus des murailles : la Salle, Saint-Géry, si élégant, Saint-Nicolas, Saint-Pierre, Saint-Jean, Saint-Wast, et Notre-Dame-la-Grande ; ville savante aussi, avec ses souvenirs antiques des Troyens5, ses chaussées romaines, ses tombeaux et les mosaïques de Bavai qui est proche, ses beaux livres à miniatures et ses précieuses bibliothèques monastiques, ses annalistes. Et Valenciennes était encore la ville où, depuis deux siècles, les Confrères de Notre-Dame du Puy, à l’issue d'un dîner, couronnaient les
i. io mai 1 4 6 5 . Promesse des prévôts et échevins de Valenciennes de reconnaître le comte de Charolais à la mort de Philippe le Bon (Arch. du Nord, B. iao5).
a. Jean Lemaire, Œuvres, t. IV, p. 48 1 ; urbs perelegans et valde magnifica, dit la Cosmographie de i58i.