‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 151 sur 183 · Le populaire nommait les Anglais « coués », caudati · texte numérisé non relu

Le populaire nommait les Anglais « coués », caudati

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

Jean Molinet a écrit une vaste chronique en prose, suite de la chronique de Chastellain, qui va de l’année 1 474 à 1 année i5o6C Et, parallèlement à cette chronique, il a composé une série de pièces de circonstances qui forment comme une sorte de chronique limée. En tout cela il croyait suivre, on 1 a vu, les traces de Chastellain, indiciaire de la maison de Bourgogne. Mais alors que Chastellain a édifié un vrai monument historique, sinon poétique, Jean Mol inet a écrit surtout une chronique domestique et locale, pleine toutefois d’intérêt et de talent.

Il serait curieux de savoir si c’est auprès de lui que son parent, Jean Lemaire, qui lui succédera dans sa charge d'indiciaire, a appris les devoirs de l’historien. Ce dernier les a résumés de la sorte : Notifier au peuple « les vrayes, et non flateuses louenges et mérités de leurs princes, et les bonnes et justes querelles d’iceux, mesmement quand l’estât de guerre est scandaleux... afin que les subjets, pour la plupart rudes et ignorans, n’ayent cause de s’esbahir, murmurer et se scandaliser entre eux mesmes, mais soient enclins etententifs a soustenir et favoriser le juste droit de leurs princes, auxquels ils sont tenus obéir, par tout droit divin et humain, et a les ayder et secourir, et prier Dieu pour la victoire d’eux2 »...

C’est bien ainsi du moins que Jean Molinet a compris ses devoirs vis-à-vis des princes qui le recueillirent. A cet égard sa chronique est fort intéressante pour suivre les étapes qui inclinèrent la maison de Bourgogne (à la suite des brutalités

1. Elle a été publiée peu correctement par Buchon. Il existe plusieurs copies à la Bibl. Nat. fr. a4o34, 24o35, 24o38. Le ms. fr. 56i8 est une copie intéressante mise au net par le fils de Jean Molinet, Augustin Molinet, chanoine de Condé. Je connais un manuscrit à la Bibliothèque James de Rothschild. D’autres copies à Lille, à Besançon, à Cambrai, à Bruxelles, à Gand.

a. Œuvres, t. III, p. 232-233 (Le « traiclé de la différence des schismes... »).

JEAN MOLIXET RHETORIQUE U R

de Louis XI, il faut le reconnaître) vers la Germanie, vers l’Empire, puis vers l’Espagne1. Si les vers de Molinet nous montrent souvent un ouvrier du verbe, un extravagant virtuose, sa chronique est. à tous égards, d un homme beaucoup plus simple; et I on peut y trouver bien des pages qui sont d'un artiste étonnant et comme romantique2.

A l imitation de Chastellain, Jean Molinet débutait par quelques développements assez éloquents, disait qu il cherchait à « enluminer de riche estoffe » maints glorieux faits d’armes. Comme il arrive, ses meilleurs tableaux sont au début de son œuvre, dans la peinture, singulièrement forte, qu’il a faitA-des misères de la guerre en Picardie et en Hainaut. Par la suite, Molinet se lassa. Quel annaliste aurait dit, sans fatigue, ces terres périodiquement foulées, ces villes mutinées, prises et reprises : Arras, Garni, Liège, Dixmude, Nieuport ? Les années qui suivront, Jean Molinet décrira surtout le faste des cortèges, les fêtes des Habsbourg, citant des textes, abrégeant des relations officielles. Dans ses dernières années, précieusement et fortement, Jean Molinet nous fera voir l'Espagne et la Flandre des archiducs, leurs fêtes, leurs deuils, leurs danses et leurs jeux, les courses de taureaux à Bruges, les mules avec leurs pompons, les embarquements princiers à Anvers dans ces petites nefs que la mer soulève et parfois disperse, les réceptions superbes de Gand, tant de cérémonies à préséances et révérences, de surprenants baisemains où paraissent des femmes raidies dans leurs robes de drap d’or et des gentilshommes, tout de noir vêtus, porteurs de chaînes dorées. Et Molinet écrira encore comme un journal de Valenciennes, dira ses rigoureux hivers et ses verglas.

1. Les deux dernières mentions contenues dans les comptes de la maison de Bourgogne relatives à notre poêle sont des dons de Philippe, roi de Castille, à Jean Molinet, prêtre et chroniqueur du roi, en i5o4 et i5o5 (Arch. du Nord B. 21S8, 2Iq4).

2. a Cela ne ressemble-t-il pas au sonnet du misanthrope, et, s’il est permis de le dire tout bas, à quelques-unes des pages les plus admirées de nos salons ? » (Boa de Beiffenberg, Mémoire sur Jean Molinet historien et poète. Cambrai, i835, in-S, p. 18.) Cette prose est naturellement pleine de vers, de rimes en attente.

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

ses étés orageux, ses crises de monnaie, sa misère et ses joies, les contes merveilleux des bonnes gens de la rue.

Car Jean Molinet ne savait pas, d un coup d’œil aigu, voir

I actualité, y découvrir le permanent, ce qui est digne de survivre à 1 éphémère. Il montre souvent l’indigence de son esprit, qui s’échauffait surtout pour les mots. Jean Molinet déclame en poète et son esprit chavire sur la mer des histoires.

II a une complaisance exagérée pour le merveilleux, les revenants, les apparitions, les veaux à deux têtes et autres « singularités » répondant à son génie caricatural et burlesque. En somme, la chronique de Jean Molinet lui ressemble infiniment ; et, s'il n'a pour ainsi dire jamais parlé de lui, il y est à chaque page1. On constate même une sorte de parallélisme fort curieux entre les chroniques et les pièces poétiques de circonstances qu'il nous faut analyser très brièvement2. Seulement il faut se méfier du sens littéral. Le débat des trois nobles oiseaulx a sçavoir : le roytelet, le duc, le papegay 3 est le compte rendu, sous forme allégorique, d’une entrevue entre l’ambassadeur du roi, celui du pape et l'archiduc au sujet de la paix.

Jean Molinet, qui reprit la plume de Chastellain pour continuer sa chronique, termina de même sa Recollection des merveilles advenues en nostre temps 4.

Sur un rythme de complainte populaire, Chastellain avait dit :

i. Ou ne saurait partager l’opinion de M. Henry Guy qui a écrit au sujet des Chroniques : « Elles sont tellement objectives qu’elles ne nous révèlent rien sur leur auteur... » ( Histoire de la poésie française au seizième siècle, t. I, p. 160).

a. On l’a déjà marqué à propos de la fin du Téméraire, du Naufrage de la Pucelle, du Traité sur le Paradis Terrestre, etc. ; de tous les écrits consacrés à la guerre et à la misère du petit peuple. Le prologue même de la Chronique (I, p. 18) offre une grande analogie avec les « Aages du monde » ( Faictz et dictz, fol. 3 4 vo-3 7 ; Bibl. Nat., lr. 2375, fol. f>9V0), petit poème que l’on a appelé, d’une manière excessive, la Légende des Siècles de Jean Molinet.

3. Manuscrit James de Rothschild, fol. i4ovo. Dans le ms. de Tournai io5,fol. ao3, un dessin les montre perchés sur les chapiteaux d’une salle.

4 Faictz et dictz, fol. io6vo; ms. de Tournai io5,fol. 32 ivo : Recollection des merveilleuses advenues en nostre temps commenchiée par très élégant orateur metsire George ' Chastellain et continuée par V/e Jehan Molinet.

Qui veult ouyr merveilles,

Estranges a compter,

Je sçay les nom pareilles Que home sçaroit chanter...

Et le vieux Chastellain l'avait célébrée tout d'abord, cette merveille de la Heur chrétienne en France, la Pucelle d’Orléans, qui, par un prodige, mena le roi au sacre à Reims. Il avait dit ce petit moine qui gouvernait le pape ; l’hypocrite du Carmel condamné au feu ; le meurtre du roi d’Ecosse; le duc de Savoie qui devint pape ; Jacques Cœur, le grand argentier, mort en exil ; Gilles de Bretagne étranglé en prison ; le comte d' Armagnac qui «coucha avec sa sœur»; Rouen soumise au roi et Constantinople aux Turcs; Lucrèce Borgia dominant les cardinaux et les prélats de Rome; le fils aîné du roi de France réfugié à la cour de Bourgogne; le roi René de Sicile qui se fit berger; Mayence révoltée. Car Chastellain avait vu tant de choses que ses yeux allaient se fermant :

J’ay veu dure vieillesse Qui me vient tourmenter;

Si fault que je délaissé L’escripre et le dicter,

En rime telle quelle,

Puisque je vois mourant;

Molinet, mon sequelle,

Fera le demourant...

Alors Molinet avait repris la noble plume1 2. Encore qu’il n’ait point vu de merveilles aussi étonnantes -, Jean Molinet avait, lui aussi, à rappeler bien des événements assez extraordinaires. Mais il faut avouer qu’à les choisir et à les juger, il se montre fort partial, très éloigné du sage jugement que le grand Chastellain avait habillé de son éloquence. Ainsi, ditil, il avait vu un petit comte de Charolais régler son affaire à Louis de Valois à la journée de Montlhéry ; ce même roi

Page 1