Descrottés
3g8 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Et Jean Molinet célébrait, non sans verve, la gloire de son prince :
Ung jeune prince, humble et plain de vaillance,
A rué jus, auprès de la Viesville,
L’orgueil de France et1 dix huit cens lances,
Dont les cinq cens, vertes, perces ou blances2,
Ont sur le champ reçeu mort noire et vile...
Il disait comment les Français, riches de leurs pilleries, s’étaient fait prendre trente-cinq pièces d’artillerie,
Vivres et vins pour boire a pance plaine.
Chantez Flamans, beuvez a longue alleine Ches vins franchois en lieu de keute3 ou bierre :
Voz ennemis sont mortz et mis en bierre !
Chantez comment François furent gallez,
Chollez4, foulez5, roulez0, escharbouillez,
Affistollez7, pourbondiz, pestellez Halez, touillez8 et battuz, descouliez9...
Jean Molinet célébrait ces gens de fer et d’acier, les Flamands hardis comme des lions. Il rappelait les éperons dorés pris jadis à Courtrai , disait les fiers Anglais, Bourguignons, Allemands, ces Français massacrant le camp des vivandiers. Jean Molinet criait vengeance contre la France, soutien des tyrans, des Turcs, des Mameluks, des Tartares ; il maudissait Thérouanne, ce gouffre de Satan, et jadis cependant cité troyenne. Enlin, dans les derniers couplets (il y en a trente, et c’est beaucoup trop pour une chanson), Jean Molinet célébrait le prince invaincu, ce puissant duc d’Autriche, le fils de Frédéric, l’empereur couronné d’or, d’argent et de fer, son fils, son épouse, toute sa famille enfin :
Vive ton filz, ton espouse et ton pere !
Viz et prospéré en ta félicité !
i. en. — 2. Ce sont les vieilles couleurs royales .
3. Citre. — 4. loillez. — 5. Foillez. — 6. Roillés. — 7. Enfistolés.
S. Mattés. — 9. Leçon du ms. fr. 2200 plus forte que le texte corrigé : de tous lez. Ms. de lournai io5 : Battus, boutés, pilliés, esparpilliés — Désordonnés, desrompus, desmontés — Desbrigandés, desfaits, desbarretés — Eegarettés, esqueullés, eschiliiés — Perchiés, lancbiés, despoulliés, desbilliés...
Dieu est pour toy, Fortune s’y adhéré,
Qui considéré et voit le dur mystère Et peine austere ou les tiens ont esté,
Si1 prens pyté de leur adversité.
Tu as dompté noz ennemvs cornuz :
Vive le duc Maximilianus !
Mais cela n’abusait pas les gens de Tournai, la ville fidèle à la France-, où l’on savait que notre Jean Molinet était un chanteur à gages3. Jean Nicolay, commissaire de la cour spirituelle, le disait fortement et il le nommait4 :
Un grand souffleur soufflant a glieulle bée.
Il dépeignait Molinet comme un vantard, un animateur de fantômes et de songes :
C’est ung riffleur, gengleur, escornifleur
Et boursouffleur, mentant a gheulle playne.
Le Tournaisien se moquait de ses vaillants piquenaires, de ses « plif, de ses piaf, plouf », haquebutiers et canonniers. Enfin, il défiait Molinet, le roi des « bourdeurs » :
Architrompeur, prince des ghiffauldeurs
Pour abuser le monde de langages.
Adieu, soufflet, prens ces mots pour tes gages !
Des observations analogues pourraient être faites à propos de la mutinerie de Gand, en i486, durant le séjour de Maximilien et de ses Allemands dans cette ville, et de la répres-
i Ms. fr. 2 200 ; I et.
2. Les relations entre Tournai et Valenciennes étaient continuelles. Les sociétés littéraires et joyeuses de Tournai étaient accueillies officiellement à Valenciennes : le Prince d’Amours, l'amiral de jeunesse, l’abbé de la Plume, de la Folle Emprise, etc. (Arch. comm. de Valenciennes, compte de i 4 8 4) - Molinet y avait même des amis, comme sire Jean Lorce à qui il adressa un Remede de jalousie (Ms. de Tournai io5, fol. 22gvo). Mais Molinet a longuement maudit Tournai, la cité pour lui le symbole de l’orgueil et de la déloyauté, dans le Didier sur Tournay (Ms. de Tournai ro5, fol. 385).
3. Sur les sociétés littéraires de Tournai, F. Hécart, Ritmes el refrains Tournésiens, Mons, 1 83 7 , in-8.
4. Kalendrier des guerres, éd. Ifennebert ( Mémoires de la Soc. hist. de Tournai, t. III, i856, p. 23).
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sion qui suivit1. Jean Molinet, qui rapporta ces faits clans sa chronique, racontait ces différents épisodes dans La reconsiliation de la ville de Garni2 3 : il célébrait le lils de l’aigle, le César, le a poullon5 » allié à la « poulie fort riche », à la lionne. Car il bataillait, ce lils, d'ongle et de bec; il faisait fléchir Utrecht. Tous l’aimaient et chacun de ses barons valait un Oger. Il était logé, depuis le mois de mai, à Gand, à Clèves, à Nassau, à Chimay, au milieu des sonneries de trompettes et de clairons. Il soumettait la Flandre et l’Autriche le craignait. Car si le duc Philippe obtint un jour le choix d’honneur sur Gand par une victoire éclatante, elle se fondait sur le seigneur des Cordes4
dont les cordons sont tous desnicordez 5.
Mais le fils, grand marteau de justice, se préparait à briser la révolte. Et c’est vrai que, depuis mille ans, Gand n’avait été aussi abattue que par l’archiduc :
Fumeux6 Flamens sont saignez et flemmez :
Les cras oysons sont toujours desplumez7.
Exemple qui devait servir aux autres villes :
Tremblez mutins, Mamelus et Liégeois,
Courez, voliez que bougeons8 empenez,
1 remblez citez, villes, chasteaulx et toictz :
Prenez exemple aux orguilleux Gantois!...
i. Chronique, t. II, p. 4 49*456.
a. Faicts et dictz, fol. 75vo ; Bibl. Nat., ms. fr. 19165, fol. a5 ; ms. de Tournai 100, fol. 127.