Marguerite d’York avait épousé Charles le Téméraire
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
l’odieux molinet
C’est une grave question de savoir si Jean Molinet a eu vraiment de l’esprit, ou si nous lui en prêtons. Car souvent sa gravité est cocasse et souvent aussi sa cocasserie laborieuse. Mais, qui a lu attentivement son' Art de rhétorique 1 demeure persuadé que rien, chez lui, n’est abandonné au hasard. Molinet est un virtuose du mauvais goût, du nouveau goût, nous présentant l’outrance des défauts et des qualités des artistes flamands2, mais aussi leur esprit. Rien n’est peut être plus utile à étudier que certaines parties des œuvres de Jean Molinet pour nous faire comprendre le mortel, l’invisible péril qui entoure l’artiste, et qui est l'entraînement d'une mode nouvelle, le goût, à tout prix, du nouveau3. Oui, l’odieux .Molinet existe. Mais, à mon sens, il sévit surtout dans les pièces allégoriques et morales et presque jamais dans les pièces libres ou réalistes.
Il se manifeste dans le Chappellet des Daines (1479?) 4 où il décrit, de façon convenue et assommante, le noble verger (un paradis terrestre, des quatre vertus cardinales où des Heurs innombrables dessinaient le nom de Marie5. L'odieux Molinet existe dans un certain Siégé d' Amours & où il nous montre la cour d’amour attaquée par Doux Regard, le bon sagittaire, secouru par les loyaux amants. Sur un bon rythme de guerre, les troupes d’amoureux champions donnent l’as-
1. E. Langlois, Recueil d'arts de seconde rhétorique, p. 2i4-25j.
2. Je prends ce terme comme on l’a entendu jusqu'au dix-huitième siècle.
3. On le verra même abréger les Triomphes de Pétrarque et faire 1 humaniste tout comme un autre (Ms. James de Rothschild, fol. i6r0 : Les VI triomphes en latin et en franchois composés par maistre Jehan Molinet... Ms. de Tournai io5, fol, 243r0).
4. Faictz et dictz, fol. 27-29; ms. James de Rothschild, fol. 89. Le ms. de Tournai io5, fol. 2Ôovo, donne une curieuse image de cette couronne de fleurs.
5. Chronique, t. II, p. g3. Cet ouvrage a été composé pour sa protectrice, Marie de Bourgogne, qui passa à Valenciennes, en i4Si, et mourut l’année suivante.
6. Faict: et dictz, fol. 7ovo-73ro; ms. James de Rothschild, fol. 102 ; ms. de Tournai io5, fol. 2 5™ : Le hault siégé d'amours . Une image représente le siège de la cour dont les murs sont battus par une bombarde. C’est certainement une œuvre de jeu¬
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L’auteur présente son Roman de la Rose moralisé
■Bibl. Nat., Vélins 1 1 01 »
JE \ \ MOLINET RHETORIQUEUR
saut, à la manière des soudards, chargés de l’attirail des armes les plus récentes h Amour appelle à son aide les nobles demoiselles et autres. Quelles pauvretés, d'où l’on peut cependant détacher un portrait où nous croyons retrouver la dame du poète, celle qui le servait alors d’un « franc baisier »,
D'ung très beau ris pour moy aiser,
la « plus mygnonne de France », et dont il jouissait.
Mais surtout quand Molinet évoque La Bataille des deux nobles deesses -, rédige les assommantes ballades qui ne sont qu'une suite de noms sonores de héros, des dieux de la Grèce et de Rome, pièces dans lesquelles il devance les prouesses parnassiennes, il faut fuir... A propos de sa dame, Molinet osera dire que si les prés étaient des feuilles de parchemin et l'eau courante du ruisseau de l’encre, il ne saurait venir à ses fins, efc.3. On tremble de voir le miracle se réaliser. 11 se produit parfois, hélas ! chez Molinet.
A cet égard, il n’est guère d’entreprise plus sauvage dans la littérature, mais il n’en est pas non plus de plus typique, que la « moralisation » que Jean Molinet donna du Roman de la Rose.
Elle n’a d’excuse que la vieillesse de l’auteur ; car c'est en ioooiquele vieux Molinet mit en prose cette bible poétique du moyen âge, qu’il allégorisa. moralement, chrétiennement, le robuste et païen Roman de la Rose. Mais le plus admirable n’est-ce pas le succès qui semble bien avoir accueilli la plus téméraire et la plus sotte des entreprises5?
1. Ce poème a dû être composé dans la période des guerres, entre i474-i478.
2. Faictz et dictz, fol. 73vo; ms. James de Rothschild, fol. io8r0; ms. de Tournai
io5, fol. 261™.
3. Faicts et dictz , fol. 7iro. Ms. de Tournai, io5, fol. 87™ : Petit traictê faict par ledit Molinet soubz obscure poetrie. — 4. L’an quinze cens tournay molin au vent.
5. On lit dans le Triomphe de Bonne Renommée de Jean Bouchet (Paris, i5i6, fol. 7aT0) :
Se vous lisez les faiz de Molinet,
Vous trouverez qu'il eut son moulin nect Quant le Romant de la Roze arroza De sa science et la moralisa...
Il y a quelques manuscrits (Bibl. Nat., ms. fr. 10297). Mais l’ouvrage a été imprimé
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Ainsi le songe de l’amant, quand il s’approchait de la rivière, était comparé au jeune enfant qui sort du ventre maternel et que les eaux du baptême lavaient; la venue de l’amant au verger devait être entendue l’homme épris de bon zèle entrant au saint cloître de la religion ; le dieu d’ Amours lirant ses ilèches devenait le Saint-Esprit qui distribue ses grâces où bon lui semble ; la fontaine d’Amours était pour la fontaine de Sapience ; l’histoire de Vulcanus, de Vénus et de Mars, était comparée à celle de Notre-Seigneur, à lame pécheresse et à l’ennemi d’enfer; les rapports de la femme avec son ami, en l’absence du mari, devenaient l ame se récréant avec son bon ange au déplaisir du corps! Enfin la rose, triomphalement cueillie par l’amant, était le symbole de la rose que Joseph d’Arirnathie reçut quand il descendit de la croix le corps du Sauveur !
Naturellement, les choses n’étaient pas présentées avec cette absurde rigueur.
Dans les cent sept chapitres où il résuma en prose les épisodes de l’œuvre de Guillaume de bonis, et surtout de celle de Jean de Meung qu’on lui préférait alors, Jean Molinet fait d’abord un résumé très court de l’épisode réel ; puis, sous le titre de moralité, il en donne une parabole symbolique et morale.
Cet ouvrage étrange, et même inconvenant à sa façon, a tout de même une certaine raison ; ou du moins les raisons dont s’abrite Molinet sont assez curieuses à connaître.
presque immédiatement, à Lyon, en i5o3, par Guillaume Balsarin, libraire (Bibl. Nat., Réserve Ye 167, avec l’invocation : Gloire soit a Dieu et prouffit es humains), à Paris, par Antoine Vérard (Exemplaire de d’Urfé, Bibl. Nat., Rés. Vélins, 1 102 . C'esl le romant de 'la rose moralisié cler et net translaté de rime en prose par voslre humble Molinet; Vélins 1 101, aux armes de Pianello de La Vallette. Suivant M. Prinet, que je remercie d’avoir bien voulu identifier ce blason, cet ecu aurait été ajouté vers le dix-septième siècle. Une figure représente 1 auteur offrant son livre j et son moulin emblématique tourne derrière lui. Mais ce joli g. rçon, aux beaux cheveux blonds, n’a rien à voir avec le vieux Molinet. Nous donnons cette planche pour montrer le soin dont l’œuvre fut entourée.) — D’après le catalogue des imprimés du Brilish Muséum, Vérard aurait encore donné deux éditions ; la veuve de Michel Lenoir, une autre, en 1 52 1 .
D’abord il fut adressé à un jeune prince 1 , couvert de gloire, combattant sous le « triumphant estandart de Mars », qui se disposait à marcher alors « ou province d'amoureuse pensée ». Or, Molinet devait le mettre en garde, l’avertir qu'il y avait là « du doulx et de l’amer ». Et Molinet de citer tous les auteurs qui avaient dénoncé les dangers de l’amour : saint Augustin, Rabanus, saint Denis, Ovide, Yalère, Tulle, Sénèque, Virgile, Aeneas Sylvius. Or ce prince, qui désirait devenir écolier de la Faculté d’ Amour, lui avait commandé de réduire « le Romant de la Rose de rèthorique 2 en prose. Laquelle chose, mise a execution, semblera déprimé face fort estrange, de grant labeur et d’inutile fruict, considéré que le dit romant a esté ourdy tant subtilement et tissu de si bonne main ; et est l’ouvrage tant incorporé en la mémoire des hommes que de le coucher en autre stille ne sera moindre nouvelleté que de forgier un nouvel A. B. C 3 ».
On ne saurait donc reprocher absolument à Molinet une œuvre envers laquelle il en usa si modestement : et le profit même qu’on en pouvait retirer lui paraissait mince. Car, en matière amoureuse, Nature surtout peut nous donner quelque adresse ; et souvent « les disciples y sont maistres, les maistres y sont aprentilz... Non seulement damoiseaulx, damoiselles, jouvenceaulx, jouvencelles, filles, garsettes et gars, mais aussi vieillottes et vieillars se delictent, degoisent et resjouyssent en recordant les devises de leurs plaisans amourettes. Puis donc que chascun congnoist l'industrie d'amours et que le Romant de la Rose nous en demonstre si cler enseignement que ce nous est commune patenostre, que pourra prouffiter ce que j'en sçauray faire?»... Aussi le pauvre Molinet demandait, contre les médisants et les langues ser-
1. Suivant J. -A. Buchon ( Collection des chroniques nationales françaises, t. XLIII, p. 7), ce serait Philippe de Clèves? Mon sentiment est qu’il s’agit d’une commande d’un des trois jeunes princes hôtes de Valenciennes.