Chronique, t. IV, ad. a. 1490, p
dévotes. Elle priait un cousin d'aller mettre des chandelles devant Notre-Dame de liai. Et la mère de Lucquet lui nomma encore diverses personnes pieuses de Valenciennes, que son 111s connaissait bien, leur demandant de faire célébrer des messes pour le repos de son âme. Mais on se moqua du fils crédule. Or, comme il rentrait à son village, travaillé par la tentation, il s’en fut loger chez une « simple femelette » au faubourg de Braine. A minuit, sa mère vint le réveiller, tirant sa couverture, le pinçant si rudement au bras qu’il en portait des cicatrices, douloureuses, noires comme l’encre. Et comme son fils sortait de la chapelle de liai, sa mère le tirait encore si rudement par sa robe qu’il tombait sur les marches : car il avait oublié d’allumer une chandelle devant l’image de la très sacrée Vierge. Or sa mère avait été condamnée à faire quarante ans de Purgatoire. Mais plus tard, accompagnée de quatre petits personnages, blanc vêtus comme neige, fort riants, elle avait pris congé de son fils, lui annonçant qu’elle s’en allait en la compagnie de Notre-Seigneur ; et elle lui recommandait de ne jamais se trouver aux danses et aux jeux, causes de ses tourments. Or le fils déclarait que sa mère lui apparaissait tantôt comme une dame blanche, tantôt sous la forme d’un petit enfant.
Molinet pensait que cette apparition était frivole. Pour le convaincre, damp Jean de Fontaine, notable religieux de Saint-Benoît, trésorier de Notre-Dame-la-Grande de Valenciennes, le conduisit à Airain. Il s’interrompit donc d’écrire ses Chroniques, planta là Maximilien, très victorieux roi des Bomains, qui conquérait la Hongrie. Et Molinet vit, à Airain, le jeune fils qui portail les « enseignes », ainsi qu’elles sont décrites ; le curé et d’autres personnages de foi lui confirmèrent le fait comme véritable.
Il faut le dire : la crédulité de maître Jean Molinet n’était pas petite. Et sans rire, longuement, il a conté l’histoire des religieuses de saint Augustin de la ville de Ouesnoy-le-Comte1,
i. Aujourd’hui Le Quesnoy, à 18 kilomètres de Valenciennes.
HISTOIRE POÉTIQUE DU X\ e SIECLE
tourmentées par les diables, Tahu, Gorgias, Pantoufle,. Gourteaux et Momifie, tout à fait pareils à ceux des jeux de ce temps, maîtres de cette maison depuis qu’une religieuse s’était enamourée d’un bon pater1 2. Jean Molinet accepta l’histoire du fils Lucquet qu'il avait du moins cherché à vérifier; et, sans doute à cette occasion, il écrivit son Advocat des cimes.
Jean Molinet tirera aussi une morale de la Danse macabre qui prit alors, grâce aux belles illustrations de Guyot Marchand, tout son développement. Car l’image de la mort régnait partout en souveraine. C’est Molinet qui nous a rapporté' que, lors de l’entrée à Genève de Madame Marguerite d’Autriche parmi les tableaux vivants, les tapisseries, les étendards, la dernière histoire que l'on voyait était celle de la mort : « ou il y avoit: Omnia mori debent ; omnia morte cadant ; et de rechef : Vanitas vanitatum et omnia vanitas ».
Et peut-être, en ces jours, Jean Molinet adressait-il aux grands de ce monde ce rude discours3 ;
Princes puissans qui du monde univers,
Dur et divers, querez la seigneurie,
Notez que c’est du monde par mes vers :
Ce sont gros vers, puans, rouges et verdz,
Poindans, pervers, ou la mort s’est nourrie ;
C’est tromperie, orgueil, pomme pourrie,
Voye perie et faulx trésor :
Tout ce qui reluyst n’est pas or !...
Le monde est vieilz, tout plain de maladie,
Et se lourdie qui monte dans l’escache.
Il danse en l’air, il nage sur vessie,
Il se soussie, il joue a la toupie,
Il prent la pie, il fait la borgne agache.
On le menache, il s’enfuit ; on le cache,
Il court, il trache sans ester :
Besoing fait la vieille troster...