PRINCE DES LIS ET DE LA POÉSIE
Parmi les manuscrits du fonds français de la Bibliothèque Nationale, il est un gros livre de poésies, de petit format, que j'ai ouvert pour la première fois il y a bien longtemps.
J’allais y collationner des pièces de François Villon et je ne me doutais guère que cette bible de poésie, que je savais renfermer les compositions de Charles d’Orléans et celles de ses amis, allait me donner un tel plaisir et m’occuper tant d'années.
Dans ce manuscrit, tout semblable à ceux que les jongleurs d’autrefois portaient dans leur sacoche pour rafraîchir leur mémoire, dans ce « saint livre », comme l’a nommé sans doute François Villon qui a pu le tenir entre ses doigts, j’eus le bonheur de reconnaître l’exemplaire original des poésies du bon duc, la main du poète qui y avait corrigé et transcrit de sa belle écriture beaucoup de ses compositions. Comme on ne prêtait alors nulle attention à ce livre, d’aspect médiocre, j'eus la possibilité de l’emprunter et de le conserver plusieurs mois dans ma chambre d’écolier. Quelles belles heures de rêverie douce, en tête à tête avec le « prince clément », je passai alors! Je voulus arracher son secret à ce livre fait pour les tendres cœurs et les subtils amants. Car je possédais en quelque sorte les cahiers de poésie où Charles avait dit sa vie amoureuse, ceux-là qu’il conserva secrètement dans sa librairie, parmi tant de gros livres ennuyeux, vêtus de noir comme lui.