‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 6 sur 183 · IL · texte numérisé non relu

IL

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

A lire sur ces petits feuillets les vers de Charles d’Orléans, il me semblait qu ils étaient encore tout chargés de confidences. Un grand désir me vint de montrer le poète dans la « chambre de sa pensée », comme lui-même avait évoqué son cœur, de dire

La vraye histoire de douleur,

De larmes toute enluminée.

Aujourd’hui je n’ai plus, et c’est bien juste, la liberté de tourner les 537 pages du manuscrit français 25 458 dans le secret de ma chambre. On me le communique au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, à la réserve, enclos dans un écrin. Mais mon émotion est toujours la même, ma joie toute semblable, à feuilleter les pages de cette relique.

Elles ne sont pas enluminées de larmes, comme l'a dit allégoriquement le bon duc. Imaginez une suite de feuillets de vélin fin, où le début des pièces de notre poète, rangées suivant leur forme, a été soigneusement transcrit de la main d'un scribe, orné de lettres capitales à fleurons dorés, avant 1 453 . Mais, par la suite, ces cahiers ont été complétés par d’autres. Puis d'autres feuillets ont été ajoutés, dépourvus d'ornementation, sur lesquels toutes sortes de mains ont écrit, où le duc écrira lui-même, présentant un intérêt plus passionnant encore. Et nous trouvons enfin des cahiers blancs... Tout cela dans un désordre décevant (on a utilisé des réserves dans le fonds primitif de la transcription ancienne), irritant comme une énigme1.

N’avons-nous pas là matière à belle songerie? Comment ne pas céder au désir de confronter l’œuvre et la vie de Charles d’Orléans, de connaître un vieil homme d’autrefois, et dans le secret de son cœur?

i. Pierre Champion, le Manuscrit autographe des poésies de Charles d Orléans. Paris, 1907, in-8. — Sur la question des écritures : la Librairie de Charles d'Orléans avec un album de fac-similés. Paris, 1910, in-8.

CHARLES D’ORLÉANS

La vie de Charles d’Orléans est mieux connue de nous que celle de tel poète de l'âge romantique et même que celle de certains de nos contemporains1. D’innombrables documents, pièces comptables ou diplomatiques de l’ancienne Chambre des Comptes de Blois, la rendent très proche de nous. Le dépouillement de ces pièces a permis de retracer la vie du poète : vie pleine de tragiques soucis et d’amusements puérils. Ainsi nous pouvons vérifier, sous les voiles de l’allégorie, le caractère autobiographique des poésies de Charles d’Orléans. Alors nous apparaît l'image d’un vieil homme, très ancien et très près de nous ; nous le surprenons dans ses habitudes, dans son costume, dans ses manies, lisant les livres de sa librairie, jouant aux échecs et aux tables, faisant œuvre de scribe, subtilisant ou ironisant sur les blessures sanglantes qu’il prétendait avoir reçues d’Amour, philosophant sur sa destinée. Car sa vie fut la matière de tant de petites pièces que le poète disposera harmonieusement; et il marquera leur chronologie sentimentale par les fêtes de la Saint Valentin ou celles de mai.

Si ce caractère autobiographique de tant de compositions de Charles d’Orléans ne s’impose pas tout d’abord à l’esprit, c'est que les œuvres d’un temps, quand il est déjà assez éloigné de nous, paraissent comme impersonnelles. Elles appartiennent à ce temps. Mais c’est là une illusion de notre propre vue. Il semble que tous les hommes fassent alors le même songé. Les compositions amoureuses d’un Chaucer, d’une Christine de Pisan, d’un Froissart paraissent reproduire la même allégorie, répéter le même rêve. Mais comme les comptes de la maison d’Orléans nous permettent de vérifier les occupations et de connaître les goûts du duc

i. On trouvera les références qui manquent ici, et l’iconographie du sujet, dans l'ouvrage que j’ai consacré à la Vie de Charles d'Orléans. Paris, i9ir, in-8.

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Charles, nous sommes amenés à conclure que les petites allégories que le poète inventa, et qui marquent les nuances de son esprit, étaient pour lui de vivantes figures : tout cela était vrai, plein de malice et de bonhomie. Nous entrons tout à coup dans l'intimité du poète. Nous sommes introduits dans son cercle et nous rencontrons ses amis. Nous éprouvons le sentiment d’avoir commis comme une indiscrétion, du moins quand nous tenons ses propres papiers; nous sommes pris par le charme véritable et français qui se dégage si naturellement de son œuvre. Le vieux Charles d’Orléans nous fait voir ses bibelots, le trésor de ses pensées. On dirait la vitrine, au demeurant assez bourgeoise, où un précieux maniaque a rangé toutes ses menues figurines, comme une collection de petits Saxe.

11 n’est pas beaucoup de vies aussi pleines de contrastes et de tragique que celle de Charles d’Orléans. Il est, au demeurant, peu d’œuvres où le tragique soit à ce point absent.

Ce jeune homme, raffiné et sensible, qui succombera sous le poids d une destinée trop lourde, d’une querelle qui le dépasse, la vengeance de l’assassinat de son père, et qui ne fut à aucun moment de sa vie propre à l’action, rappelle flamlet; et la poursuite d’un meurtrier puissant, entreprise sur l’ordre d’une voix d’outre-tombe, celle de l’inconsolable Valentine de Milan, sa redoutée dame et mère qui lui commande de n’oublier mie, fait penser à la tragique histoire du prince de Danemark1. Mais il y a quelque chose de plus tragique encore dans la vie de Charles d’Orléans. Pendant sa captivité, alors que toute paix qui eût amené sa délivrance lui semblait bonne, même celle faite au détriment des intérêts fondamentaux du véritable héritier du royaume de France, de celui qu’il nommait, comme un Anglais, le « dauphin Charles », de son roi enfin, le duc d’Orléans avait mis tout

i. C’est là un rapprochement qui s’impose et que R . L. Stevenson a très justement indiqué. On aurait pu donner comme titre à la présente étude celui du primitif drame de Shakespeare.

CHARLES O ORLÉANS

son espoir dans le fils du meurtrier de son père, Philippe le Bon,« son cher cousin », « son maître et son ami », comme il le nommera.

Charles d’Orléans ne ressemblait en rien à l’image légendaire que se faisait de lui le bon peuple de France, Fidèle à l’infortune et toujours frémissant à l'idée de l’injustice. Ft sans doute il ignora qu’une Pucelle s’était mise en marche pour recouvrer ses places, qu elle avait déclaré que le prisonnier était « de sa charge » et qu’elle mourrait volontiers pour l’aller quérir en Angleterre. Car le peuple de France était révolté à l'idée de cette invasion par l'ennemi des terres d’un prisonnier : c’était si déloyal et injuste! Et Jeanne disait bien savoir que Dieu aimait le duc d’Orléans; et elle-même l’aimait « plus que l’aise de son corps ». Elle rêvait de faire des prisonniers pour les échanger contre lui; et parfois ses saintes lui insinuaient de passer la mer pour aller le chercher. C'est un fait qu’inspirée par l’esprit du Seigneur, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, la jeune fille avait délivré la cité d’Orléans, qu’elle avait porté une robe de vert perdu doublée de satin blanc qui étaient les couleurs de la maison du duc prisonnier.

On peut penser que l’avertissement d’un clerc d’Asti, adressé de si loin, ne lui parvint sans doute pas; car Charles d’Orléans paraît avoir tout ignoré de cette merveilleuse aventure. Mais jamais, par la suite, il n’a nommé la Pucelle. Elle n’est mentionnée dans aucun de ses vers, même pas dans ceux-là qui, beaucoup plus tard, célébreront l’expulsion des Anglais. Un clerc bourguignon comme Martin le Franc osera dire, dans un livre dédié à Philippe le Bon, du bien de la Pucelle; François Villon, un dévoyé et un errant, donnera un souvenir à « Jehanne la bonne lorraine » : un prince français, qui lui devait tant, qui a joué toute sa vie au jeu de ses pensées, à matérialiser des souvenirs, ne dira pas un mot pour Jeanne en reconnaissance. C’est là, il faut l’avouer, quelque chose de scandaleux. La ville d’Orléans

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par sa fête municipale; le Bâtard, si bon Français et si grand homme d’action, se chargeront de réparer cet oubli déplorable. Mais il demeure très cruel : et cela nous donne à penser que le manque de caractère, en dépit d’un talent charmant et de la bonté reconnue par tous chez l'homme, est vraiment une tare d'une incroyable laideur.

Alors le tragique de la vie de Charles d’Orléans s’accentue encore. Nous évoquions tout à l’heure Haml.et, prince de Danemark; que dire de l'affligeant héros du drame réel, de ce prince des lis, le plus subtil et gentil esprit de France, esclave d une maison ennemie, prisonnier moralement du Bourguignon quand il s’évade des mains des Anglais, qui demeure leur prisonnier jusque sur sa propre terre, quand il est libre enfin ?

Charles d Orléans naquit à Paris, le 24 novembre i 3q4 , dans 1 hôtel royal de Saint-Pol. Il était le quatrième fils que ^ alentine, vicomtesse de Milan, donnait à Louis, duc d’Orléans, frère du roi Charles VI. Charles naquit donc au milieu du luxe magnifique et délicat de la maison de France; et il eut pour parrain le roi Charles, son oncle. C’est donc très exactement qu’il s’est dit :

Creu ou jardin semé de fleurs de lys.

Jeanne la Brune fut sa berceresse; puis l’enfant fut confié aux soins de Jeanne d’Ierville, dame de Maucouvent. Les premiers regards qu’il jeta sur le monde ne lui montrèrent que richesses et splendeurs, chambres tendues de magnifiques tapisseries, buffets chargés d’orfèvrerie; et il portait de jolies houppelandes de damas vert fourrées.

L’enfant connut peu son père, un prince charmant et terrible, volage, toujours en chevauchées et en intrigues, menant de front les plus grandes entreprises diplomatiques et guerrières, bâtisseur de châteaux où s’alliaient la robustesse et

CHARLES D’ORLÉANS

l’élégance : un homme qui savait ne pas sacrifier aux besognes ce qui fait la grâce de la vie, entouré d’une véritable cour d’artistes et de poètes, beau cavalier, bon danseur, le vrai roi de France d’alors et qui régnait au surplus sur le cœur de la reine Isabeau. Ce petit homme vif, dru etagile, dominait d’ailleurs tant de femmes ; prince charmant qui se laissait aimer plus qu’il n'aimait, subissant, résigné, l’antique blessure d'amour : (( Se j’ay aimé et on m’a aimé, ce a fait Amours; je l’en mercie; je m’en repute bien eureux. » Et il va dans la vie chantonnant et jouant avec son gant.

Charles suivit sa mère, la douce Valentine, que la reine Isabeau avait fait éloigner de la cour, jalouse peut-être de l’influence qu’elle exerçait sur l'esprit du roi fou qui l’appelait sa sœur bien-aimée. L’enfant vécut à Asnières dans le comté de Beaumont, à Brie-Comte-Robert, à Chàteauneufsur-Loire, avec ses frères et ses sœurs. Dans son exil, Valentine menait un train de reine, mais vivait en recluse. Elle était lettrée, demeura l’amie et la protectrice des écrivains qui s'empressaient à la cour de son mari. Certains venaient la visiter dans la belle saison; et l’un d’eux la comparait à une autre Suzanne, victime de la calomnie et des médisants.

Valentine lisait des romans d’aventure, des livres de piété, jouait sur sa belle harpe, chassait, portait des robes pleines de goût. Elle s’occupait de l’instruction de ses enfants que dirigea maître Nicole Garbet, bachelier en théologie et secrétaire du duc Louis. Ce bon latiniste apprit à Charles à lire et à écrire; l’enfant tint de lui cette belle écriture qui se distingue entre tant d'autres. Garbet lui enseigna également le latin; il copia pour les enfants d’Orléans un texte de Catilina et de Jugurtha que nous possédons encore. Sur cet exemplaire, un miniaturiste a représenté Salluste instruisant les trois enfants de Louis d’Orléans, vêtus de leurs longues houppelandes vertes. C’est un fait que Charles d'Orléans sut le latin d’une

i. Bibl. nat., ms. lat. h-.kl .

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façon très suffisante et qu’il conserva le goût de cette langue toute sa vie. Bien doué, « langaigier », à l’âge de dix ans, il mettait en vers la morale qu'il tenait de son maître, intitulant gravement ce beau poème : Livre contre tout péché1. Charles eut donc l’enfance la plus douce, la plus heureuse, la plus splendide et la plus monotone tout ensemble.

Ou temps passé, quand Nature me fîst En ce monde venir, elle me mist Premièrement tout en la gouvernance D’une dame qu’on appeloit Enfance,

En lui faisant estroit commandement De me nourrir et garder tendrement,

Sans point souffrir Soing ou Merencolie Aucunement me tenir compaignie...

L’enfant ouvrait des yeux émerveillés sur toutes les richesses de ces belles résidences où l'on passait tour à tour, tendues de hautes tapisseries aux longues ligures allégoriques, sur les salles brasillantes, comme des chapelles, des feux de leurs verrières; il contemplait les clairs paysages de France, les ciels.de Loire et d'Oise, les miroirs d'eau, les forêts, les hautes demeures où son père apparaissait parfois, fiévreux, parmi les groupes de chanteurs et les couples dansants, tel un autre dieu d’Amour.

Un petit bonhomme de prince est alors une valeur diplomatique dont on use. Ainsi, à quatre ans, la dame de Maucouvert et Jeanne la berceresse conduisent l’enfant à Epernay : il était vêtu galamment d une houppelande orfévrie, car il est fiancé à Élisabeth de Goerlitz, nièce de Wenceslas de Luxembourg, roi de Bohême et empereur des Romains. Quand il a dix ans, on dresse le contrat de son mariage avec Isabelle de France, jeune fille et veuve du roi d'Angleterre, Richard II : mariage qui fut célébré en grand apparat, à Compiègne, le 29 juin i4o6.

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