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P. Champion, Vie de Charles d'Orléans, p

224 HISTOIRE POETIQUE DU XVe SIECLE

de balades [a] luy envoyées de messire Georges V aventurier , serviteur de Monseigneur de Bourgongne. Et trouverez au commencement de chascune des dictes balades le refrain et a la fin le prince faict par ledit Georges1...

La chose est bien simple. Meschinot a repris chacun des premiers vers des 25 strophes de Georges sur les Princes et, sur ces refrains, il a construit 25 ballades! Hommage solennel et pédant que Meschinot rendit à celui qui passait déjà pour le maître de la poésie vers t 4 5 5 . Car l’on peut croire que la XVIIIe de ces ballades contient une allusion au banquet du Faisan qui se tint à Lille, le 17 février 1 454 - Chastellain avait écrit i5o vers sur les Princes : Meschinot accoucha de 900! Un vrai recueil de lieux communs, avec quelques bons vers.

Comment a-t-011 pu voir dans cette suite une série de pièces sur la Ligue du Bien Public, et surtout « un pamphlet des plus violents, des plus implacables, contre le roi Louis XI, qui, sans y être nommé, y est peint, flagellé, désigné d’une telle sorte qu'impossible était, et surtout à ses contemporains, de le méconnaître 2 ». Erreur qu’on n’arrive vraiment pas à s’expliquer et qui montre combien une idée préconçue peut donner de fausses lumières pour l’intelligence d’un texte3.

Les rapports entre la maison de Bourgogne et celle de Bretagne avaient toujours été particulièrement étroits au cours de la guerre anglaise. La Bretagne allait même former, au temps de la rivalité de France et de Bourgogne, comme

1. Le ms. 65 1 delà Bibliothèque de Nantes est un intéressant manuscrit contenant ces vingt cinq ballades, ainsi que les Lunettes ; il date de l’extrême fin du quinzième ou du début du seizième siècle, porte les armes des Croy avec la date de 1 6 io et la devise de Bouton, avec sa signature : « Souvenir tue... Au fort allé. » Sur Philippe Bouton, ami du Grand Bâtard de Bourgogne, auteur des Gouges et d’un Régime pour longuement vivre dédié à Charles de Croy, voir A. Piaget, Romania, 1 92 i , p. 1 70-1 79. — Dans l’édilion de Nantes, 1 4 9 4 , on voit ici un curieux encadrement avec la figure de VEcce Homo. — 2. A. de La Borderie, op . cit., p. 58-72. « Le portrait de Louis XI est telle¬

ment complet, tellement fidèle en ce qui touche les défauts, les vices, les méfaits du personnage, qu’un enfant de ce temps l’aurait nommé ».

3. Cette fausse interprétation fit d’ailleurs considérer Meschinot comme un maître du pamphlet, une sorte de Victor Hugo des Châtiments, alors qu’il n’est ici qu’un pauvre rapetasseur de rimes, et au demeurant un fort honnête moraliste.

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(&fï terne CatcÇet ]mpittneuv (i CiSiaire a pïefcnt betnoutanfa nâte& et) fatue bee catntee p;ee Ce& c$<ttt#ee.

Lunettes des Princes

Édition de Nantes, 1493 • Bibl. Nat., Réserve Y° 281-282)

JEAN MESCHINOT « LE BANNI DE LIESSE » 220

un front de combat et, on peut le dire, un des plus disputés. 11 le savait bien, le sire Antoine de Croy, premier chambellan du duc de Bourgogne, qui vint en 1 47^ , pour resserrer fortement l’alliance entre le duc de Bretagne et Charles le Téméraire. Alors, à la prière du comte de Chimay, Jean Meschinot composa une brève lamentation *sur la mort de Mme de Bourgogne, Isabelle de Portugal, veuve de Phillippe le Bon, qui venait de mourir le 28 décembre 1472, et que Croy pleurait si fort. Petite pièce, avec de grands vers ennuyeux, où nous retenons la douloureuse image du comte qui, en commentant cette triste nouvelle, « devint noir comme meure ». Et Meschinot le faisait parler, demander aux Bourguignons, « clercs, nobles et communs », l'offrande de leurs larmes; il disait la bonté de la princesse défunte :

Othea deesse et vous, Pallas,

De la servir nous n’estions pas las...

Plourez o nous, vostre fille Minerve.

On voit que Meschinot était bien alors dans la note bourguignonne.

Si Meschinot n’a pas écrit de pamphets contre le roi Louis XI, cela ne veut pas dire qu’il n’ait pas composé de pièces historiques. La Bretagne pieuse, et surtout celle de la mort, a rempli sa pensée

Ainsi, au mois de juin i46i, il récitait pour François II une prière. Car son prince, alors âgé de viligt-six ans, dans sa jeunesse et sa verdeur, était alléjoùter sous les yeux de la belle Antoinette de Maignelais, à Cholet. Or, à son

1. Ensuit une petite et briefve lamentation et complainte de la mort de Madame de Bourgongne j aide a la requeste de Monseigneur de Crouy quant il vint en Bretaigne devers Le duc , lequel piteusement se douloit du cas advenu comme on pourra veoir cy apres (éd. de Nantes i4o4et de Ph. Pigouchet).

2. Lire les poèmes analogues d’Olivier Maillard, le prédicateur Breton, contemporain de Meschinot (A. de La Borderie, Œuvres françaises d'Olivier Maillard, Nantes, 1857).

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SlÈCUE

retour, il venait de tomber gravement malade à Ancenis ; et maître Etienne Boyau, apothicaire, le bourrait de drogues :

O Dieu, qui créas nature Et humaine créature Voulus faire a toy semblable...

Voy la supplication De la povre nation De Brelaigne, par ta grâce.

Qui en désolation Et grant lamentation A esté ja longue espace !

Ayant ainsi traduit la douleur de son pays, Jean Meschinot disait aussi la sienne : il demandait à la maladie de répartir chacun de ses maux entre tous, jeunes et vieux :

Et je, le pouvre escripvain O cueur triste, feble et vain,

Voyant de chascun le dueil,

Soucy me tient en sa main ;

Aujourd’huy fort, plus demain,

Toujours les larmes a l’œil,

Plus m’en souvient, plus me dueil...

Biens, fors mourir, je ne vueil —

Car la santé qu’il demandait à Dieu pour son prince, Meschinot savait bien qu’elle était surtout nécessaire à celui qui,

Nous nourrit en concorde h

Ce sentiment d’union, de concorde dans le corps social, voilà ce qui domine chez Jean Meschinot :

Ung corps humain est tant bien ordonné Que les membres font tous au chef service....

Loyaux gens sont du prince la nourrice,

Et du pays deffense et couverture...

11 a horreur de l’esprit d’intrigue :

La cour est une mer dont sourt Vagues d’orgueil...

i. Ed. de Ph. Pigouchet.

JEAN MESCIIINOT <( LE BANNI DE LIESSE

S’eschapper veulx, feing estre sourd,

Et n’use pas de grant langage ;

Temporise, faisant le lourd,

Escoute et cele ton courage :

Sans mouvoir emplus que ung ymage Eschive noises et débats...

Pour dire vray, au temps qui court,

Court est bien périlleux passage.

Ces pièces doivent dater, certainement, du temps de la Ligue du Bien Public : car nous reconnaissons cette note, que tant de limeurs ont exprimée :

Vivons en paix par union.

Et Meschinot nous laisse surtout entrevoir la Bretagne des saintes images, des oraisons sans fin, tout ce qui pouvait bien plaire à la dévote cour de Bennes, aux veuves des ducs défunts; il représente un art qui a toujours jailli très naturellement du sol des moutiers ajourés.

A cet égard rien n’impressionna plus douloureusement la pieuse province que l'interdit qui frappa Nantes en 1462 1 : l’interdit, c'est-à-dire la suppression des offices pour les vivants et les morts! Mesure terrible, et odieuse, qu’Amaurv d'Acigné, successeur de Guillaume de Malestroit sur le siège épiscopal de Nantes, ne craignit pas de déchaîner n’ayant pas voulu reconnaître le duc de Bretagne pour suzerain temporel. Alors Meschinot faisait parler la ville de Nantes2 :

Je, Nantes, cité planctureuse,

Tant que paix y a fait demeure,

A présent triste et languoreuse,

Veu l’estât en quoy je demeure,

Me plains quant fault que mon eur meure Par ceulx que j’ay nourriz et fais :

Desplaisir est ung pesant fais...

On m’a interdite nommée,

Chascun me fuit et abandonne...

1. Un autre interdit date de r 4 7 1 . Il s’agit certainement du premier (La Borderie, op. cil., p. 77).

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