PI. XIII
Le chien Baude courant après le jeune broquard (Le dauphin Louis)
l6ibl. Nat., ms. lat. 6222“, fol. 36 r°i
Et, qui pys est, on m'a lymé les dens
(Dont j’ay souffert, pour bien faire, grant mal)
Par cautelle (de bon cueur m’en repens)
A Orléans des mains d’un mareschal !
Mélancoliquement, la vieille mule se rappelait ses jours de misère, ses maigres rations de foin dans la journée, l'avoine prise sur les champs quand son maître faisait quelque enquête sur le plat pays; car elle avait jeûné souvent et mangé des bourrées dans son râtelier. Parodiant, comme Villon l'avait fait, la forme réelle des testaments, la vieille mule défaillante commençait à faire des legs :
Mon carps, premier, qui jadis fut si beaulx,
Entièrement, sans riens en retenir,
Veut estre mis au ventre des corbeaulx,
Car je n’ay pas vouloir de revenir.
Si mes os peuent en quelque riens servir,
Qui veult, les ait, quant ilz seront curé !
Barbeau aura, s’il y peult advenir,
Ma belle voix, et mon chant, son curé.
Pourchasser les mouches, Barbeau héritait aussi la queue de la mule ; et, de sa langue, il lui était loisible de faire un « traineau », c'est-à-dire une corne pour mettre ses pantoufles. Le Bailly, qui avait de petites oreilles, ou qui n’en avait pas du tout, héritera les siennes. Trois grands chiens mâtins des boucheries de Saint-Germain-des-Prés étaient désignés comme exécuteurs et « curateurs » de ses os:
Car tous mes biens seront mis en leur main.
Et, comme il convient, à l’heure redoutable de la mort, la pauvre bête demandait pardon à Barbeau, s’accusait d’avoir souvent murmuré contre lui :
Collette aura, je le veux ma cropiere :
Propre luv est, elle porte en avant.
Et du surplus de mon habillement
J’ay ordonné, point ne veulx qu’on le celle,
Baude l’aura, qui dit par son serment,
Qu’il ne pourroit plus chevaucher sans selle.
2ÔO HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIÈCLE
Puis la pièce est datée, comme tout bon acte authentique :
Donné ou mois qu’on tue les pourceaulx,
L’an que chascun a son proufît tendoit.
Que pour argent on avoit des chappeaulx,
Et que le vin partout cher on vendoit...
Ce que nous devons entendre de la Noël de l'année i465, où la vie fut chère et où les seigneurs firent la guerre du Bien Publ ic.
Il reste à nous demander [quel était ce Barbeau, témoin de l’acte de sa vieille mule, qui «vivait de cris et se nourrissait de plumes », hantant les environs de la table de marbre :
Entre ung vieil cerf et une grant lisarde,
Entre trois cours et dessoubz deux grans roys,
Au coing d’un gourt que le quint rov regarde,
Dessoubz marbré et tout encloz de bois,
Ou les jours maigrejs] on ovt diverses voix,
Hante ung Barbeau et s’y tient par coustume,
Groz, bien nourry, du lez de Gastinois,
Qui vit de cry et se nourrist de plume !
L’admirable eau-forte qui met tout à coup sous nos yeux la grande salle du Palais, régnant sur trois cours, ornée des statues de saint Louis et de saint Charlemagne, la table de marbre que regarde le roi Charles V, là où se tiennent en effet les avocats et les procureurs du Palais, assis dans les stalles de bois où venaient les consulter leurs clients, au milieu de la presse et des cris; et parmi eux on aurait pu voir le gros Barbeau « qui se nourrist de plume ». Et c’est vrai que dans cette grande salle on admirait le modèle du cerf que le roi Charles VI avait médité de faire couler en or, le cerf ailé que Bande connaissait mieux qu’un autre, et aussi un crocodile empaillé où les bonnes gens reconnaissaient les victimes des géants et des chevaliers d’autrefois L
D’après le contexte, suivant la nature du legs que lui
i. Voir les textes de Jean de Jandun, de Guillebert de Metz, d’Antonio d’Asti dans Le Roux de Lincy, Paris et ses historiens, p. 1 58-1 09, 533-535.
faisait sa mule — le don d’une belle voix — Jules Quicherat a émis l’hypothèse qu’il s’agit d’un huissier1. Nous pouvons préciser. Ce doit être Guillaume Barbeau, huissier, sergent des Requêtes du Palais, que l’on voit emprisonné en i475par des gens du Châtelet au sujet du renvoi d’une cause où il représentait le prieur de Notre-Dame-des-Champs.
Pique ancienne entre les deux juridictions parisiennes, et qu’il nous faut retenir pour expliquer la nouvelle affaire de maître Henri Bande, les Enquêtes prétendant seules avoir un droit d’appel indubitable, thèse que soutenaient « ung tas de jeunes advocats et procureurs2 ». Ce Guillaume Barbeau émancipait un fils, Henri, écolier à Paris, âgé de quatorze ans en i483 3. On le retrouve dans une autre affaire qui vint devant le Parlement, le i5 janvier 1 488 (n. s t. ), et où cet homme de loi paraît dans une singulière posture4. 11 s’agit d’un procès fait entre Guillaume Paen, appelant de Guillaume Barbeau et Jean Maillart, huissiers sergents des Requêtes du Palais, d’une part, et maître Olivier Le Roux, conseiller du roi et maître de ses Comptes, et sa femme, intimés d’autre part. Pierre Paen, écuyer à Saint-Maixent en Poitou, avait eu un fils, Guillaume Paen, et deux tilles. L’une avait épousé Olivier Le Roux, l’autre feu maître André de Cousay. A la mort de Pierre Paen, les tuteurs des enfants de feu Cousay veulent tout faire mettre sous séquestre; mais l’appelant fut maintenu par arrêt. Or, bien qu’Olivier Le Roux ait eu « trois fois plus qu’il ne dcust », il obtint des lettres par lesquelles <( led. Barbeau a voulu saisir tous les biens demourez du deces dudit defunct et aussi ceux dudit appellant : lequel remonstra que du séquestre de lad. complainte estoit procès céans...