NULLITE POLITIQUE DE LA PAPAUTE AU DIX-HUIT1EME
SlfeCLE.
Le commencement du dix-huiti6me stecle vit presque tous les trones de FItalie mis k l'encan.
Le premier flit celui de Naples, que la mort du roi d'Espagne Charles II nendit vacant, et que les Bourbons, ses h^ritiers, disputferent k la maison d'Autriche, ainsi que le Milanais et Tile de Sardaigne, qui faisaient 6galement par tie de ses possessions. Le second fut celui de Toscane, que laissa libre la mort du dernier des M6dicis. Le troisifeme fut le duch6 de Parme et Plaisance, qui fut mis en disponibilit6 par r extinction de la maison de Farnese.
Ces successions donn&rent lieu k quatre grandes guerres et k autant de trails qui, quatre foisen quarante ans, chang&rent par des remaniements complets
la constitution, les limites et les souverains des fitats italiens. On les vit tantdt adjug^s comme annexes d'un royaume Stranger, tantdt friges en sortes dc majorats pour l'&ablissement des cadets ou des batardsdesmaisonsd'Autriche, d'Espagne ou de Bourbon, lis furent disputes, d6pec6s, tirailtes en mille sens contraires, comme les 6paves d'un heritage par d'avides collat6raux. Pendant ces tristes contestations qui remirent en question les destinies de TItalie sous la forme la plus blessante pour Famourpropre national, elle demeura tranquille spectatrice du combat dont elle devait 6tre le prix, sans laisser paraitre en une seule occasion son 6tonnement de ce qu'on ne songe&t pas k la consulter. Les dues de Savoie se m&erent seuls k la lutte, dans un but ouvertement int6ress6 , pour prendre leur part du butin. lis en tirferent tout d'abord leur titre de rois. lis trahirent tour a tour leurs allies et se donn&rent au plus offrant, avec une rouerie ingenue, unp effronterie charmante a force d'etre naive et spontante. A chaque defection nouvelle, ils augmentaient leur p^cule , arrondissaient leurs petits fitats de quelque debris de territoire ou de province, sans scrupules et sans remords, persuades que leurs descendants sauraient utiliser plus tard leurs pieux larcins, comme ces fils de famille qui r^habilitent par un emploi liberal et g6n6reux les richesses mal acquires d'un p&re usuries L'airangamant d'Ai.viM^bftp^ie^ qui mit un
terme aux competitions de TAutriche, de la France et de I'Espagne, fut inspire par des vues relativement d£sinteressees. L'impossibilit6 oil se trouvait chacunc de ces puissances de faire triompher exclusivement son influence dans la Peninsule, et les prin-;. cipes de la politique d'equilibre, que la force des choses tendait k faire prevaloir depuis le dix-septi6me siecle, furent cause qu'elles r£solurent d'un commun accord de fermer le champ de bataille, le gouffre oil leurs armees venaient s'engloutir sans r£sultat, en rendant a l'ltalie des souverains inddpendants. Mais pas une d'elles n'eut la pen§6e d'y £tablir, au profit de l'Europe, l'unit£ que chacune avait esper£ k son tour y fonder dans son propre int^ret. Les hommes d'etat etaient unanimes k reconnaitre quel'ind6pendance de l'ltalie etait indispensable au repos des, fitats europ£ens ; pasun 4'eux ne songea que la seule garantie efficace de cette ind^pendance etait la nationality c'est-&-dire une constitution sinon unitaire, du moins favorable k une action commune et solidaire des gouvernements italiens. Comment s'en fussent-ils preoccupes lorsque parmi ceux pour qui ii y avait Ik une question de patriotisms, d'honneur. et de vie, nul ne semblait s'en douter ou s'en souvenir?
L' organisation politique qui sortitdu traits d'Aixla- Chapelle, loin de se prfiter k une confederation des : fitats de la Peninsule, y maintint, au contraire, sous la forme d'influences dynastiques, tout l'antagonisme,
qu'yavaitcr£6 le conflit des dominations 6trangeres. Les armies de l'Autriche, de la France, de l'Espagne, 6vacuferent l'ltalie, a r exception du Milanais, qui resta k 1'empereur, mais les maisons r^gnantes de ces nations y gardfcrent leurs repr&entants k Naples, k Parme, k Florence, ce qui suffit pour rendre T union impossible.
Ce r&sultat, qui y avait plus activement travaille que les papes? Et m6me, qui plus qu'eux contribuait k le maintenir? On objecterait vainement la nullite de leur action politique au dix-huitieme sifecle. Leur existence seule 6tait un obstacle permanent qui rendait toute grande reconstruction impossible. Quel que fut le sans-fa?on avec lequel la diplomatic venait de disposer, malgr6 leurs protestations, de provinces qu'ils consid6raient comme leurs fiefs, elle 6tait trop peu soucieuse de Tint6r6t des peuples pour toucher jamais k l'arche sainte du patrimoine de saint Pierre. II restait au centre de T Italic comme un mur d'airain destine k emp6cher 6ternellement de se rejoindre les troiiQons encore vivants de ce grand corps mutilk
Les souverains pontifes n'avaient plus besoin des secours Strangers pour se maintenir contre des voisins hors d'6tat de faire un mouvement, tant ils 6taient 6puises, affaiblis, expirants. On ne peut done leur reprocher aucune part d'initiative dans les gtierres du dix-huitifcme sifecle ; mais leur responsabilit6 n'y est pas moins engagte que dans celles des temps ant6rieurs ; car si les Fran?ais, si les Espagnols, si les
Allemands consid^raient Fltalie comme leur propriety, comme leur proie ; s'ils s'en arrachaient les lambeaux, qui leur avait donne une telle opinion? qui les avait appetes, encourages, soutenus ?
La neutrality que les papes s'efforc&rcnt de conserver dans les luttes qui suivirent la guerre de la succession d'Espagne ne fut done que le tardif expedient de leur faiblesse. Encore n'eurent-ils pas m&ne assezd'energie pour la faire respecter. On voit Clement XI, d'abord favorable a Louis XIV et k son petit-fils Philippe V, se tourner contre eux aussitot que la coalition anglo-autrichienne triomphe. Ses successeurs montrent la mdme versatility. En cela, du reste, les autres princes italiens les imitent avec une parfaite exactitude et changent sans vergogne avec la fortune.
Une seule fois ils con$urent, sousFinspirationd'un aventurier fourvoye qui avait failli bouleverser F Europe et qui avait du moins la vertu de F ambition, Alb£roni, Fidee de r6unir tous les fitats dans une ligue destine k r6tablir au moins F ombre d'une autonomic nationale, k ne laisser subsister dans la P6ninsule que des gouvernements choisis ou accepts par les Italiens et non imposes par Y Europe, k en bannirtoute domination etrang&re. Les circonstances semblaient rendre Fentreprise facile. Une femme, Marie-Therese, occupait le trone d'Autriche, et son empire menagait a chaque instant de se disloquer. La France et l'Espagne, satisfaites par Fetablissement
HISTOTRS POLITIQUE
<F cm Bourbon a Naples , encourageaient le prajet; Le pape Benott XIV refusa son adhesion* l/abstention de Venise, malade de languenr et de s&rilite, et la trahison du due de Savoie, toujours fid&e k sa po- Mtique mercantile et perfide, firent le reste.
Ces constatations officielles et r&ter6es du d£c& d'un grand peuple qui avait si longtemps port6 dans ses mains le flambeau de la civilisation, eurent lieu pr6cis6ment k P^poque oil les nationality europ^onnes s^affirmferent avec le plus de force et d'origina- Kt6, TAngleterre par la victoire definitive de son admirable constitution, la France par sa grande creation philosophique du dix-huiti&me sifeele qui devait renouveler le monde, l'Altemagne par la formation de la Prusse, le vrai centre de la personnalit6 germanique, la Russiepar la puissante improvisation de son h£ros Pierre le Grand- Seule, l'Espagne eembiait, commePItalie>atteinteaux sources m&nesde la vie, et pour avoir embrass6 la m6me cause, mais du moins elle n' avait pas cess£ de s'appartenir k ellem&ne.
Ce court d&iombrement, dans lequel entrent trois puissances hostiles par nature au catholicisme, et sme quatrifeme qui s'en eioignait plus encore peut- 6tre, bien qu'elle eontinuat k porter son nom antique de trfcs-chr&ienne, dit suffisamment combien la voix ifles souverains pontifes devait 6tre peu £cout£e dans les conseils de F Europe. Aussi n'essayent-ils ptas mdme de la faire entendre. lis s'absorbent volontai-
EffiS PATES, git
rement dans des intrigues Miputieiuies, ou des querelies thfologiques qui n'ont plus le privilege de passabnner tee peuples. Encore ne font-ils en cela que suivre r impulsion au lieu de la dormer. (Test ainsi que la faiBBuse bulle Uniyenitus, dirig^e contra les jans£nistes, et qui souleva en France de si bruyantes elameurs, fetbien phitdt Fceuvredu clerg6 de France et des j^suiles que celte de CI6naent XI, qui y mit le sceau apostolique (1713).
Les preoccupations de son successeur Innocent XIII sont d'un ordre encore moins 61ev& II no songe qtf& faire payer le plu§ «ber possible au cynique abb6 Dubois son cbapeau de cardinal, et Tabb6 r dent e'est le caprice, achete successivement le pape t les neveux, Iesmaitresses, et une partie du sacre col- Wge, ouvrant la voie aux n6goc£ateurs qui pay&rent l'fteetion de tGanganelli. Clement XII &abtit une foterie sous le patronage du gouvernement pontifical, et Murine une excommunication contre la franc -ma- ^onnerie. Benoit XIII canonise Hildebrand pour mettre au moins dans le del un uttal qui a cess£ d'etre possible sur la terre. Enfin, pour comblede malheur, Fesprit tout-puissant qui mfcne le s&cle fait tomber sur le trdne pontifical un homme doux, toldrant, mod6r£, plein de sagesse et de philosophie, dispel k toutes les concessions, Paimable et bon Lambertini, caractfcrc sans tacbe, esprit charmant, pape d&es~ table (1740).
Aueun 6v&iement ne pouvait £tre plua d^sastreux
pour la cour de Rome. Quel 6tait en effet le sacrifice qu'on luidemandaitaunom de ces mots nouveaux de civilisation, de tolerance, de liberty, de progrfes, que Lambertini faisait profession de comprendre? Ce n'&ait rien moins que le sacrifice de sa propre existence. Elle avait le droit de trouver la demande indiscrete et elle se trouvait fort expos^e sous le gouvernement d'un pape que n'effrayait pas un tel programme. N'£tait-ce pas sa tradition vivante que reniait Lambertini lorsqu'il agr6ait la dedicace du Mahomet de Voltaire ? Qu6tait-ce done que Mahomet, sinon le vieux type thSocratique , le pretenomd' Innocent III?
Deji le mouvement de renovation qui en France devaitservirde supplement k lareforme^toufffedaiis le sang de ses enfants et apporter de nouveaux bienfaits au reste de TEurope, avait parlout pour instruments des ministres couronn£s qui le servaient en se flattant de T exploiter k leur profit, bien loin de se douter qu'ils seraient bris£s par lui le jour oil il n'aurait plus besoin de leurs services. Les rois et les empereurs prenaient k Ferney le mot d'ordre de la philosophic. L'arbitraire demandait conseil a la liberty et s'oifrait a appliquer ses plans. Les gouvernements auxquels avait si longtemps pes£ le joug de Rome se flattaient que Rome seule recevrait tous les coups et servirait de victime expiatoire.
Le grand principe de la separation de l'figlise et de rfitat, que la revolution franchise devait laisser
au fond de son creuset d£gag6 des elements impurs qui s'y melferent, proclam6 des lors avec toutes ses. consequences par les philosophes et les publicistes, s'annoncait de loin par des mcsures significatives qui, en frappant le pouvoir politique de Tfiglise au sein de chaque royaume, sapaient par la base celui de la papaut& La chute des J£suites lui porta surtout un coup mortel.
Malgr£ les pertes incalculables qu'elle avait faites depuis deux stecles, la supr^matie pontificale poss6dait encore plus de ressources que sa d&resse apparente ne le laissait supposer. Mais elle n'agissait plus que par l'entremise de cette milice fameuse qui avait ete institute pour se d6vouer sp£cialement k sa cause, et qui plus d'une fois lui avait ouvertement r6sist£, semblable k ces sujets plus royalistes que le roi. A ce moment, leurs int^rets n'en etaient pas moins profond&nent solidaires, indivisibles. Pour tout dire, le pape n'&ait plus que le reprfeentant nominal de la cour de Rome, une ombre errante parmi des tombeaux. La th^ocratie avait rev6tu une nouvelle forme, souple , changeante, equivoque , adapt6e aux circonstances facheuses oil elle se trouvait. Elle avait appris Tart du mystfere, de la complaisance, et de Tubiquit6. Elle avait quitt£ ce centre rayonnant oil les regards et les hommages du monde ne venaient plus la chercher; elle avait recours aux d£guisements et aux metamorphoses ; elle &ait partout et nulle part ; elle agissait k petit bruit, poss£dait k fond la diplomatie
994 HJSTOttE POLITIQUE
de l'alcoveet du confessionnal ; en un mot, elte s'iappelait la Compagnie de J£sus»
Tout ce qui restait & cette ipoque d' activity, d'ambitjon, d'initiative dans le gouvernement de PfigHse eatholique s'&ait r£fugte chez lesWsuites. Les coups destines & son potivoir politique devaient done logiquement tomber sur eux. Les intentions des auteurs de leur chute importent peu. Lorsque les cours de Fjrance, d'Espagne, de Portugal et de Naples se r&inirent pour demander la suppression de la compagnie de J&sus aux papes, c'&ait le suicide de la papaut6 qu'ils exigeaienU >
Ces intentions furent aussi diverses que les individuality si <5tonn6es de se trouver ensemble, qui concoururent k ce memorable ev^nement. ChezPombal, q'etait la haine impatiente d'un ambitieux sans scru- |Miles qui se dflivre d'une rivalit£ incommode ; chez la eatholique Charles HI, le ressentimentm&hodique et froidement implacable d'un esprit 6troit, opiniatre et orthodoxe ; chez te parlement, la rancune des yieilles oppositions et du jans&iisme persecute ; chez Choiseul, lc d&sir de plaire k deux reines alors toutespuissantes en France, l'opinion publique et madame de Pompadour; chez. Joseph II semi, peut-6tre, c'6tait la volonte d6sint6ressee d r op6rer une r&brme juste et salutaire. Mais celui-la serait aveugle qui voudrait attribuer uniquement la chute des Jesuites k cette coalition improvis6e.
-. Elle 6tait avant tout l'eeuvre-des nouvelles doc-
*E» PAHES. M5
trines qui s'etaient emparees de Tesprit public, de Fassentiment universel qui longtemps h Favance avait proiionc6 leur condamnation et qui, reunissant ces inimiti^s en un seul faisceau, leur donna la force, la consistance et 1' unite nicessaires pour op^rer cette revolution. Cet esprit seul put cr6er un concert apparent entre le farouche Pombal, qui faisait bruler des h£retiques afin de prevenir toute accusation sur la purete de sa foi, et le sceptique et brillant Choiseul, qui nejvoyait dans ces negotiations qtfune querelle de moines indigne d'occuper ses talents diplomatiquea.
L'intime solidarity qui liait les destinies de la pa~ paute a celles de la compagnio de J6sus ^cbappa sans doute k Lambertini, puisqu'il encouragea ses ennemis, et la sacrifia aux sentiments de rancune qu'il avait gardes de son insubordination dans les affaires chinoises; mais son successeur, Rezzonico, montra, par Inflexible fermct£ desa resistance, qu'il avait su la comprendre. II partagea courageusement la mauvaise fortune de ses clients, se laissa entral ner pour les soutenir k des actes facheux et compromettants, comme sa malencontreuse campagne contre le duche de Parme, opposa une volonte in6branlable aux sommations menacantes des cours, vit sans s'emouvoir une partie de ses Etats confisquee, et un tolle g^neraU'eiever contre lui en Italie et dans toute la Chretien te. Enfiji, il mourut tue par le chagrin et r humiliation que lui causerent les violences dont les
cours usfcrent pour le contraindre h subir leurs conditions. Revanche peut-etre m6rit6e , mais trop pen g£n£reuse, des rois contre Rome, representee par un vieillard infirme et d6sarm6. II eut &6 moins cruel d'exiger son abdication que de vouloir lui imposer ce parjure. Mais la main de Rome s'&ait appesantie sur tous les peuples, maintenant il n'6tait pas de nation qui ne voulut porter la main sur Rome (1 769) . II est superflu de raconter avec detail comment, dans le conclave qui suivit la mort de Rezzonico, les gouvernements, d&sireux d'en fmir avec la question des J6suites, prirent le moyen exp&litif d'acheter les voix du sacr6 college pour assurer Election de Ganganelli, apr&s s'6tre assures de son concours par une promesse 6crite; comment Clement XIV tint parole apres de longues hesitations, trop motives par I'esprit vindicatif et persev£rant de la societe qu'il allait frapper, et comment cette suppression lui couta la vie. Ces faits, d'ailleurs trfes-connus, sont plutot du domaine de l'histoire religieuse que de l'histoire politique. II suffit d'en avoir determine ici le sens general, qui est de marquer le dernier terme de la decadence pontificale au dix-huitifeme siecle. Vienne la revolution , elle n'aura qu'k toucher du doigt cette institution caduque pour la faire tomber en poussiere, Trop heureuse si, en tournant sa force de destruction contre elle-mSme, elle n'avait pas rouvert la voie k la restauration de tous les pouvoirs qu'elle etait venue detruire.
L'histoire a de singulieres ironies. La piti£ meme est quelque peu d£rout£e lorsqu'on voit monter sur le tr6ne des papes, 4 la veille de ce formidable av£nement, le beau Braschi, tfite vaine et vide, dissipateur frivole, men£ par d'indignes favoris, parleur harmonieux. banal, plein d'une majestueuse fatuity le meme qui alia h Vienne avec la conviction de convertir Joseph II h ses vues, non par des considerations de politique ou de sentiment, mais par la gr&ce et la seduction de ses maniferes. Ce n'&ait la ni le heros fait pour un tel combat, ni la victime digne d'un tel sacrifice. On dirait que le destin se plait ft, imposerees rdles tragiques k des etres nuls, insigniiiants, d£pourvus d' initiative et de volonte personnels, comme s'il voulait mieux marquer f>ar 14 que c'est le systeme seul et non l'individu qui est frapp6 en eux. C'est ainsi qu'il mit, a la meme £poque et pour une destinee pareille, Louis XVI sur le trfine de France et Pie VI sur celui de saint Pierre.
La revolution fran<jaise ne fut point une explosion instantanee. Elle s'annonQa longtempsaTavance par des commotions mena^antes, par des avertissements multiplies, qui frapperent les esprits les plus inattentifs. Les hommes d'etat del'Europe, effrayes, prirent leurs mesures de defense, se preparererit a recevoir le choc, se mirenten garde comme ils purcrit; mais s'ils furent pris au depourvu, ce ne fut du moirispas faute de prevoyance. Or, a ce moment .ou le mohde ctait si profondeinent trouble par les approches de
1'orage, veut-on savoir k quoi s'occupait Braschi? Toutes les forces de son esprit etaient absorbees par une seule pens£e, tous ses moyens (Taction concentres sur une entreprise unique : contraindre la cour de Naples a lui restituer le tribut de la haquenie, impot ridicule preieve par les papes sur Tusurpation de Charles d'Anjou, et que Tanucci avait supprime dans une heure d'impatience.
Cependant, si inferieur que fut un tel pape au role qui lui et ait 6chu, son insuffisance' fut couverte et en partie dissimulee par Tesprit de conservation, de resistance et de tactique que Prostitution possedait k un si rare degr£. Elle sut en faire usage avec tant de vigueur et d'habilete, qu'au bout de peu de temps les plus grands dangers de la revolution franchise lui vinrent de T opposition ecciesiastique.
L'esprit si mod£r6 et si liberal de 1789 s'etait efforce de sauvegarder tous les inter&s, de menager les transitions pour proteger les existences inoffensives attachees k Pancien ordre de choses, de concilier les situations acquires avec le principe nouveau, d*etabJir, en un mot, une transition au lieu de p*6€»piter un bouleversement. Tel avait ete spedalement le bat de la constitution civile du cterge, sorte de moyen terae entre la vieille organieation el6ricale et le principe de la separation de F%lise et de Pfitat qui etait le vrai Credo de 1 789. Pour soutenir cette ceuvre dont les imperfections ne provenaient que d'une intention trop g6n£reuse, du noble desir d'6pargner un ennemi
vaincu, plusieurs des chefs les plus illustres de la revolution n'hesitferent pas h compromettre leur popularity h s'exposer aux defiances democratiques. Ceux pour qui ils accomplissaient ce sacrifice les en r6compenserent en y cherchant des armes pour les frapper.
La constitution civile du clerg6 fut declare anathfeme, bien qu'elle ne touch&t h aucune question de dogme et se bornat k remettre en vigueur quelques dispositions empruntees h la discipline des premiers stecles. On fanatisa par d'incessantes excitations tout ce qui restait de catholiques parmi les populations de la France ; on entraina sans retour dans les voies de la trahison un roi encore irr&olu et qui n'avait qu'un seul sentiment 6nergique et profond, sa foi religieuse , on cr£a h la revolution un ennemi int6rieur invisible, insaisissable, plus redoutable que les armees de TEurope ; on Pexaspera pour la pousser aux extr&mites, et de repr£sailles en repr^sailles on Tamena h la deportation des pretres insermentfe, aux journees de septembre, k la loi des suspects, au culte de la d£esse Raison, k totrtes les folies, k toutes les horreursqui la d£shonorerent Mads efie m succomba pas sans avoir ports k ses enuemis an de ces coups qui, aux yeux du philosophe, a'ajootent rien au sens d^venements d£pr consommes, mais qui n*e& ont pas moins leur importance en raison de t& signification que te vulgaire tear attribae, selon son habitude de personnifier tcrote tme s6fie de faits dans
Taccident qui en marque le terme et leur donne une date. Ce coup fut la chute de la SQiiverainet6 politique des papes.
Dans le cours des d6m616s de la republique avec le saint-si6ge, un repr&entant du gouvernement fran- ?ais en mission k Rome, Basseville, avait 616 assassin6 en plein jour par une 6meute orthodoxe, qui avait ensuite mis le feu k la maison du consul. Les auteurs de cet attentat, connus de tout le monde, designes par leurs bravades aussi bien que par la voix publique, etaient rest^s impunis , malgr6 les reclamations de la France, qui occupee alors k chasser les armies 6trangeres de son territoire, dut ajourner le ch&timent. Trois ans apres, Bonaparte, vainqueur de T Autriche, parut dans les Legations. Pie VI, qui avait ordonn6 des pri&re&publiques contre « les athees et les brigands de France, » fut trop heureux de se soumettre k toutes les reparations qu'on lui imposa. 11 d^clara le meurtre abominable, promit d'indemniser la famille de la victime et envoya Tabb6 Pierrachi negocier a Paris.
Mais, au moment oil il protestait le plus vivement de ses sentiments pacifiques , une lettre interceptee fournit la preuve de ses intelligences avec 1' Autriche. Le vainqueur fit encore grS.ce, se contenta d'exiger, par le traite de Tolentino, la cession des Romagncs et d' Avignon, avec une forte contribution de guerre qui devait etre acquittee principalement en manuscrits et en tableaux. La revolution etait entree dans Rome
et s'y trouvait en presence de la theocratic Quelle transaction, quel mediateur pouvaient s'interposer entre elles? La question fut tranche par un second assassinat, celui du g£n£ral Duphot. Berthier marcha sur Rome, le peuple y proclama la r^publique romaine et 1' abolition du gouvernement sacerdotal, et Pie VI fut enlev6 et transports k Valence.
Ce serait une iniquity que d'attribuer k ce pontife la moindre part de complicate dans le double meurtre qui signala si tristement la fin de son rfegne ; mais, en rendant sa cause responsable du sang versS, ses ennemis ne firent que lui appliquer une loi qui a 6t6 sanctionn^e dans tous les temps par la conscience humaine. Elle n'a jamais hesite k imputer les crimes aux partis qui en ont profite ou qui les ont laissfe impunis. N'a-t-on pas vuceux qui se recrient k ce propos vouloir rendre l'ltalie entifere responsable d'un meurtre plus recent et commis sur le meme theatre? Au reste, le juge mysterieux dont tant d'autres spectacles historiques semblent accuser la justice trop lente, n'a pas besoin qu'on le justifie ici. Ce n\etait ni le sang de Basseville ni celui de Duphot qu'expiait la papaute en prenant le chemin de Texil !
PIE VII ET NAPOLEON. — GREGOIRE XVI. — PIE IX. LA PAPAUTri ET LA NATIONALITY ITALIENNE. k
Au contact des armies frangaises, toute Tltalie prit feu. Son territoire se couvrit instantan6ment de r6publiques faites h Fimage de la constitution directoriale qui r£gissait alors la France. Elle eut la r6publique cisalpine, ligurienne, transpadane, toscane, romaine, parthenopeenjie. Mais cette transformation, op6ree au nom de passions et d'id6es qu'elle rfavait connues que par une initiation imparfaite et h&tive, r^alisee sous des formes politiques absolument 6trangfcres aux traditions nationales, fut tout artificielle, resta k la surface du sol au lieu de s'y enfaciner, et ne sut nulle part s'emparer fortement de Y esprit des populations.
Cette revolution se trouvait d'ailleurs assoctee dfes sa naissance h un mouvement prodigieusement vieilli
et 6puis6. Elle se vit promptement k la merci des protectees qui I'exploitaient, et condamn£e k suivre en satellite fidfele toutes les metamorphoses si rapides et si impr£vues de la constitution frangaise. Elle re?ut le contre-coup de toutes les atteintes qui lui etaient portees. Enfin, elle exigea, pour se maintenir, une tutelle et une occupation permanente dont les humiliations trop peu d£guis6es blessfcrent profond^ment les &mes en qui respirait encore Torgueil patriotique. Deux grands poetcs, Alfieriet Foscolo, furent surtout les interprfetes de cette deception, qui faillit faire perdre k la France tout le b6n&ice de la popularity que sa propagande intellectuelle lui avait donn£e en Italie vers la fin du dix-huitieme siecle.
Au premier £chec des armes frangaises, tout F£difice croula, pour faire place k la restauration des anciens gouvernements. lis s'effacferent eux-m&nes presque aussitot devant un homme qui semblait apporter de nouvelles destinies k V Italie comme k la France. Bonaparte, de retour d'lilgypte, venait de frapper deux grands coups, celui du 18 brumaire et celui de Marengo.
Vers la m6me £poque, celui qui s'intitulait alors o lecitoyen cardinal Chiaramonti, 6v6qued'Imola, » 6tait 61u pape sous le nom de Pie VII, par le conclave assemble k Venise. C'dtait un esprit simple, mod£r6, conciliant, mais un caractfere faible et versatile, aussi peu fait que son pr&tecesseur pour des circonstances aussi difficiles, et entiferement doming
d6s le d6but de son rfcgne par le cardinal Consalvi, un repr&entant fidfele des vieillcs traditions de la cour de Rome.
Dans P6tat pr^caire ou se trouvait l'figlise, le saint-si6ge ne pouvait se passer d'un protecteur. Le seul fitat dans lequel il eut pu s'attendre k le ren- Gontrer, FAutriche, se montrait froid et m6me hostile ; elle venait d'occuper Rome sans se soucier le moins du monde d'y r&ablir les papes. Cette protection que TAutriche lui refusait, le premier consul la lui offrit.
Encore mal affermi sur la mine des institutions republicaines, en butte aux conspirations de tous les partis qu'il avait renversSs, poss&I6 d'une ambition qui ne s'6tait pas encore assign^ son dernier terme, Bonaparte s'effor$ait de lui donner pour complices tous les int&rfits, toutes les passions, tous les instincts quipeuvent sommeiller parfois dans Time populaire, mais qui s'y r^veillent au premier appelde la force et de la gloire. II voulait que son pouvoir r^unit tous les prestiges qui k un titre quelconque parlent k l'imagination des hommes. Une tentation puissante dont les suites, furent incalculables s' offrit k sa pens£e : pourquoi, k U exempt e desanciens conqu£rants 9 ne lui donnerait-il pas la consecration de la sanction religieuse ? La grande organisation catholique n'existait plus qu'i l'&at de souvenir, pourquoi ne se reteverait-elle pas avec la nouvelle monarchie, et ne se prdteraient-ellespas un mutuel appui?
406 HISTOIftE POLITIQUE
II d£libera longtemps. Si, d'une part, c'etait gagner le cceur de la minority encore attsuchee a l'ancien culte, c'etait en meme temps aligner sans retour les partisans de l'idee r^volutionnaire qui 6tait une religion aussi. Qui pouvait dire d'ailleurs quel usage l'figlise ferait du pouvoir qu'on allait lui rendre ? Se croirait-elle a jamais enchainee k sa politique par un service qu'elle serait peut-etre la premiere k declarer interess6, pour se dispenser de la reconnaissance? Bonaparte 6carta ces suppositions comme invraisemblables. II tendit la main au pontife, lui garantit sa reintegration a Rome par le traite de Luneville, et Pie VII lui apporta l' alliance de Tfiglise par le concordat de 1801.
Le moment de discuter cet acte c^lfebre n'est point encore venu, puisqu'il n'a pas cess6 de faire partie de la legislation existante ; mais, comme il emprunte toute sa signification k la politique qui l'a produit, il se trouve implicitement juge avec elle. Ce qui est un fait rigoureusement historique, c'est le prompt repentirde sesdeux auteurs, I'etonriement qu'il excita, et TindifKrence presque generate avec laquelle il fut re$uau premier moment de son apparition- Le Corps tegislatif, deja si fidele aux consignee qu on lui donnait, montra si peu de complaisance k le ratifier que sa publication en fut retardee de plusieurs mois. Ge n'est done que par une hypothfese que rien ne justifie qu'on a pu voir dans le concordat de 1801 Tceuvre d'une r6actionjJcligieuse emanee de L'initia-
live populaire : il fut avant tout un acte politique et gouvernemental.
Le concordat 6tait loin d'etre conforme aux vrais principes dela revolution, puisqu'il tendait kr^tablir 1'union de Ffiglise et de Tfitat ; mais ilea sauvegardait du moms les principaux int&rets. II imposait au pape la reconnaissance de r alienation des biens du clerge d6cret6e par la Constituante, il laissait vivre les cultes dissidents k cot6 de la religion catholique* il mettait les ecctesiastiques sous la d^pendance de 1'fitaten les assimilant aux fonctionnaires salaries, il les assujettissait k un serment de fid61it£ au gouvernement etabli, et enfm attribuait la nomination des ev&jues au pouvoir civil, en accordant leur institution canonique au saint-stege. Mais, malgr6 ces temperamen ts reclames par Pesprit du temps, il rfen &ait pas moins une complete restauration de I'figlisc, au double point de vue spirituel et temporal. La papaute retablie k Rome, ie catholicisme relev6 en France oij l$s populations avaient oubli£ jusqu'au sens de ses ceremonies religieuses, c'etait \k la resurrection la plus miraculeuse et la plus inesperde, et celui qui l'eut annonc£ k Pie VII au moment de son- Election n'eftt k coup sur trouv£ en lui qu'un incredule/
L'homme qui avait fait cela m£ritait quelque re* connaiesance, bien qu'il n'eutpasle moins du monde £t6 inspire par Thiroisme sentimental que lui priStait alors M. de Chateaubriand. Dans le premier elan de joie, on la lui temoigna avec ivresse. C^tait k lui seul
« aprfes Dieu • que le nouveau pape rapportait cette fortune inouie. Cependant Bonaparte eut bientot lieu de s'apercevoir qu'au lieu de conquerir un instrument de rfcgne ou tout au moins une cooperation indirecte, il s'etait cree un danger.
Dfcs 1803, Pie VII protestait contre tout Tensemble deslibertesgallicanes, que les dispositions organiques du concordat s'etaient born^es h faire revivre, et en m6me temps il rSclamait avec instance le rdtablissement de son autorite dans les legations, qui ne lui avaient pas ete rendues. Le premier consul fut etonne de tant d'ingratitude et manifesta tout haut son m£contentement. Mais s'il avait pu oublier les lemons de Phistoire au point de supposer qu'une institution si rebelle aux transformations modifierait docilement son esprit et renierait ses maximes s6culaires sur une injonction de lui, il aurait pu du moins savoir par son experience personnelle comment les pretentions croissent avec le succfes. Si lui, le parvenu, Thomme nouveau, le fils de la revolution fran?aise, il pensait deja h Charlemagne, comment pouvait-il s'etonner que la cour de Rome citit Gregoire VII et Boniface VIII?
Tel est, en effet, le double et incroyable anachronisme que le monde vit se produire k ce moment Et, comme s'il y avait dans les situations les plus artificielles je ne sais quelle force ironique qui se fait un jouet des hommes les plus grands par le genie, comme si on ne pouvait toucher h ces magiques for-
mules sans tomber sous leur mystfrieuse puissance, il suffit k Napoleon d'avoir 6voqu6 les traditions de Charlemagne pour etre condamn6 k suivre en esclave toutes les p&ripeties de la longue lutte de TEglise contre Y Empire.
Au lieu de rompre avec son alltee sur un premier dissentiment, il r&olut d'effacer ces ombres importunes dans T£clat d'une grandeur nouvelle. II voulut la r£ndre k jamais solidaire de son pouvoir par une alliance plus dtroite encore. C'est alors que le couronnement de Charlemagne s'offrit k son esprit. II se dit que le pape, engage et compromis sans retour par cette solennelle adhesion, n'aurait plus rien k lui refuser. II y voyait de plus une victoire remport6e sur la vieille Europe, son usurpation effacfe auxyeux m§me de la superstition du droit divin , et un 6chec pour la coalition. C'est ainsi qu'il s'en expliqua luim£me au Conseil d'etat, oil Y opportunity du sacre 6tait fort discutee :« Supposez, leurdit-il, qu'au lieu de d£lib£rer aux Tuileries vous d61iberiez k Londres, et qu'on vous apprit que le pape passe les Alpes pour sacrer Tempereur des Frangais, regarderiez-vous cela comme un triomphe pour 1' Angleterre ou pour la France ? »
Combien &aient dii&rentes les secretes pens^es du pontife et de ses conseillers ! Prenant ce rfive encore plus au s6rieux que son auteur, ils songeaient d6ji & tons les avantages que les papes du moyen &ge avaient retires de leur association k Y Empire des
Cesars germaniques. Pourquoi l'homme qui venait d'accomplir de tels miracles ne ferait-il pas aussi celui-l&? fitait-ce done plus difficile que de les relever, comme il l' avait fait, de 1'etat d'an^antissement oil il avait trouv6 T figlise ? On demandait au pape une couronne : n'6tait-ce pas lui reconnaitre de nouveau le droit de donner et de retirer les royaumes ? dependant trop de faits infligeaient un dementi k ces pu^riles illusions, pour que la resolution du pape ne fut pas soumise k mille decouragements et k mille retours. II consulta le sacr6 college, promit , refusa, et enfin se mit en route aprfes de longues hesitations.
II n'y avait pas eu de conditions stipules ; mais les negociateurs du couronnement laisserent esp£rer k Consalvi tout ce qu'il voulut. Pie VII vint k Paris etconsacra Napoleon, aum^prisde ses engagements personnels avec Louis XVIII. « Cette religion auguste, dit k ce sujet Fontanes, vient consacrer les nouvelles destinies de TEmpire fran?ais, et prend le memeappareil qu'au stecle des Clovis el des Pepin... Jamais Funivefs n'eut un plus imposant spectacle, jamais les peuplesn'ontre?ude plus grandes instructions. Ge rCest plus le temps oil l Empire et le sacerdoce etaient rivaux. Tous deux se dohnent la main pour repousser les doctrines funestes qui, etc. » Proph&ie pleine d'&-propos et de sagaoite.
Ce fut en apparence un reriouvellement complet du pacte de Charlemagne. Les Cadres du vaste Empire f6d6raU faretit r&ablis, et Fltalie y entra en
qualite de royaume par le couronnement de Napoleon k Milan. L'AIlemagnen'yfutpasdeslorsincorporee, mais sa place y etait marquee d'avance. Mais, malgre les efforts des deux auteurs de cette exhumation pour croire k leur ceuvre, le nouvel empire , dont les grands vassaux etaient representes en Italie par des sous-prefets francais, n'avait pas plus de rapport reel avec celui du moyen age que cette ceremonie de complaisance avec les stipulations carlovingiennes, oil les deux pouvoirs traitaient d'egal a egal, et oil chaque detail du couronnement &ait le symbole d'un engagement reciproque.
Un tel pacte d' alliance, oil les formes antiques recouvraient des elements si prodigieusement differents de ceux qui l'avaient inspire k l'origine, ne pouvait se maintenir sous la lumiere de Tesprit moderne, mais il ne s'en imposa pas moins k ses auteurs comrae une fatalite. La lutte entre Napoleon et Pie VII sui; vit une marche aussi logique que celle des empereurs et des papes au moyen age.
EUe s'etablit tout d'abord sur la question de suzeraineM* mot quelque peu feodal et siiranrie. Le pape ne semblait pas se douter que le droit nouveau qu'il venait de consacrer impliquait une renonciation k la souverainet6 sur les fitats romains* II avait, au coi*trairev espere acheter par sa complaisance sa r&nitegratian dans toutes les provinces; que le saint-si6ge ^wait perdues; Camme se$ pr6decesseurs,,il entenr dait garder k la fois et les b6n6fices.de h protection
imp&riale et les avantages du domaine ind^pendant. Napoleon le rappela aux termes du pacte : « Votre Saintet6 est le souverain de Rome , lui dit-il, mais moi j'en suis Pempereur. » Comme un C6sar du moyen age, il parlait de fief, de suzerain, de vassal, etc. Et telle &ait la force d'illusion que cr^ait cette fantasmagorie, ou ce sublime com6dien n'avait vu qu'un moyen de plus de s'emparer de l'imagination des hommes, que Pie VII, pour revendiquer sa souverainete, n'invoquait nullement les droits de ses pr6decesseurs imm£diats; il remontait, lui aussi, jusqu*& Pepin et k Charlemagne.
« Charlemagne, disait-il, a trouv6 Rome dans la main des papes et n'a pr&endu k aucun droit de suzerainet^ ou de domaine sur ses pontifes ; mais il en a regu la quality de difenseur de VEglise romaine avec la couronne impfriale. Dix stecles ecoutes depuis lors rendent toute investigation inutile. »
« II est connu, disait-il encore, que les provinces d'Urbin et de Camerino furent donndes au pape du libre consentement des peuples, lorsqu'ils se virent abandonn&s par les empereurs d' Orient. Les Lombards les occupferent ensuite ; mais Pepin, l'illustre et pieux pfere de Charlemagne, les leur reprit et les rendit au saint-si6ge. »
Ainsi reparaissaient tous les griefs oubltes de P&glise et de P Empire, semblables k ces armes depuis longtemps abandonees qu'on retrouve dans les anciens tombeaux.
Comme le ctebat n'&ait en reality qu'entre deux hommes, et que rien de ce qui avait fait durer la lutte au moyen age n'existait plus, elle se trouva bientot epuisde. Du temps de Charlemagne Napoleon passa bientot a celui des derniers empereurs gobelins, puis a la r£alite toute nue du nouveau principe imperial : « Les pretres ne sont pas faits pour gouverner, 6crivit-il, pourquoi le pape ne veut-il pas rendre k C6sar ce qui est & Cesar? Est-il done sur la terre plus que Jesus- Christ ? Le temps n'est pas loin ou, si Ton veut continuer h troubler nos fitats, je ne reconnaitrai le pape que comme evfique de Rome, comme Tegal et au m£me rang des 6v6quesde mes fitats. »
Ce n'&ait pas beaucoup dire, et la transition £tait quelque peu brusque. N£anmoins la lutte n'£tait pas encore terminee ; elle se poursuivit sur un autre terrain. De meme qu'il relevait contre la papaute toutesles pretentions de Tancien Empire, aggrav^es des proc^des expdditifs de son despotisme, ou pergait si bien le mepris int£rieur de F esprit revolutionnaire pour les institutions cl6ricales, elle ressuscita contre lui les pretentions surannees des papes du moyen &ge. Elle refusait de reconnaitre des coutumes 6tablies dans Tfiglise de France au temps d'Hincmar ; elle rejetait le mariage civil comme un honteux concubinage ; elle fl&rissait le divorce reconnu par le Code Napoleon; elle rappelait, h propos de T attribution de quelques biens eccl&iastiques a
414 HISTCHRE POLITIQUE
des princes allemands de la communion protestante, « les saintes maximes d' Innocent III » , en vertudesquelles les princes heretiques etaient dechus de tout droit de souverainete et meme de propriete. « A la v6rite, disait-elle, nous sommes tombes en des temps si calamiteux, et d'une si grande humiliation pour Fepouse de Jesus-Christ, qu'il ne. lui est ni possible de pratiquer, ni expedient de rappeler de si saintes maximes, et qu'elle est forcee d'interrompre le cours de ses justes rigueurs contre les ennemis de la foi. Mais si elle ne peut exercer son droit de disposer de leurs principautes et de declarer dechus de leurs biens les partisans de l'her&sie, pourrait-elle jamais permettre que pour les enrichir on la depouillat de ses propres domaines ? »
Ce n'est pas tout. Lorsque Napoleon donna le royaume de Naples a son frfere Joseph, la premiere protestation qui s'61eva fut celle du pape. II ne reclamait pas en faveur de la dynastie d6chue , mais au nom du saint-siege, qui seul, selon lui, avaitle droit de disposer decettecouronnequ'il avait donnee h tant d'usurpateurs difiterents, depuis Robert Guiscard et Charles d' Anjou jusqu'au due de Guise, et il demandait en consequence qu'on lui en fit hommage. La querelle des investitures elle-meme reparut sous une forme accommod^e aux nouvelles relations de T Empire et de l'llglise. II ne pouvait plus etre question de Tinvestiture des benefices, la propriete beneficiaire n'existant plus. Mais restitution des 6veques
donna lieu k un debat tout a fait analogue. Le pape pretendit instituer les eveques, sans faire aucune mention de la nomination civile qu'il avait reconnue par le concordat, et bientot il refusa absolument d' instituer les 6veques nomm&par le gouvernement.
C'etait la beaucoup plus de contraries que n'en pouvait supporter Napoleon, qui 6tait loin d' avoir pr6vu que ses services seraient si mal recompenses. Pie VII ayant ajout6 hces griefs un refus d' adhesion au systeme continental , Miollis entra a Rome avec une brigade du nouveau Charlemagne, et la fiction s'envola.
Peu apres (17 mai 1 809 ) parut le decret qui mettait fin k la souverainete temporelle des papes. Les considerants sont un curieux t^moignage de la singuliere obsession qui assiegait encore Tesprit de Napoleon :
« Consid^rant que lorsque Charlemagne, empereur des Francais et notre auguste pr6d6ces$eur, fit don aux 6veques de Rome de diverses contrees, il les leur c6da a litre de fief pour assurer le repos de ses sujets et sans que Rome ait cess6 pour cela d'etre une partie de son empire ;
« Considerant que depuis ce temps l'union des deux pouvoirs temporel et spirituel a 6te , comme elle est encore aujourd'hui, la source de continuelles discordes ; que les souverains pontifes ne se sont que trop souvent servis de Tinfluence de Tun que pour soutenir les pretentions de Y autre, et que par
cette raison les affaires spirituelles, qui de leur nature sont immuables, se trouvent confondues avec les affaires temporelles, qui changent suivant les circonstances et la politique des temps ;
« Consid£rant enfin que tout ce que nous avons propose pour concilier la surete de nos armes, la tranquillity et le bien-Stre de nos peuples, la dignity et l'integrite de notte empire, a £t£ propose en vain ; — D6cr&te, etc. »
C'^tait pour en venir \k que ce fils de la revolution avait cru devoir remonter jusqu'aux traditions du fils de Pepin. II est plus que probable qu'il eut et£ t6t ou tard force de redescendre cette pente jusqu'au bout, c'est-Ji-dire jusqu'& l'enti&re separation de rfigliseetdeT^tat, sans la revanche des iiationalites, qui brisa une domination aussi factice que cette resurrection de l'utopie carlovingienne. Un tel denotement eut ete k coup sur le plus desirable pour la dignity de Tun comme de l'autre adversaire. II leur eut 6pargn6 les repr^sailles et les intimidations peu g£nereuses d'une part, les concessions et les desaveux'peu honorables de l'autre, oil les entrain&rent les dernteres phases de leur antagonisme.
Pie VII enleve de Rome, transports k Savone, puis k Fontainebleau, eut avec les principaux dignitaires du clerge de France et Tempereur Napoleon plusieurs entrevues, k la suite desquelles il signa un nouveau concordat, le 25 Janvier 1813. Ce trait£ plus humiliant qu'une abdication n' avait pasde pr6-
DKS PAPES. 417
cedents dans les annales de la papaut£. Le pontife cedait sur tous les points, renoncjait k sa souverainete temporelle, partageait son droit destitution avec les metropoli tains, consentaitJtr^sider en France, et se resignait k n'etre plus qu'un fonctionnairc de 1' empire fran^ais, en acceptant un traitement annuel de deux millions en ^change des dornaines qu'il avait perdus.
Le pape signa cet acte de d£ch6ance, non « apres avoir 6t6 traln6 par ses cheveux blancs, » selon la gracieuse supposition des royalistes de 1815, mais apres une mure deliberation et de son plein gr£. 11 ne fit que suivre en cela l'inspiration d'un caractere pusillanime, et ceder aux sollicitations dont les prelats fran^ais 1'accablerent en l' absence de ses conseillers habituels.
Une fois le concordat ratify, ces conseillers lui furent rendus. Deux mois aprfes, toute l' Europe se levait contre l'Empire, ddjk ebjante par le d^sastre de la campagne de Russie. Le pape eut des remords. II ecrivit k Napoleon pQur les epancher dans son sein. II n'avait plus, disait-il, de repos ni jour ni nuit, depuis qu'il avait appose sa signature k ce fatal traits. Use reprochait, sans menager les termes, le scandale qu'il avait donn6 k l'figlise, se declarait decide k Sparer sa faute, et rappelait le pape Pascal II, qui dans une circonstance analogue n' avait pas craint de r£tracter les promesses qu'il avait faites a l'empereur Henri V. La conclusion de la lettre
etait la revocation du concordat de Fontainebleau.
Le temps etait venu pour Napoleon d'offrir k son tour des concessions, et, pour Pie VII, celui de les refuser. Apres Leipzig, Napoleon lui proposa une nouvelle alliance au prix de la restitution d'une partie de ses anciens fitats, etle pape refusa. Quand les allies furent sur le Rhin, il les lui offrit dans leur integrite, et le pape repondit qu'il ne traiterait que dans sa capitale. Quand tout parut perdu, il le laissa partir sans conditions. Pie VI rentra k Rome au moment m6me oh le canon des allies tonnait sur les hauteurs de Montmartre.
La chute de r Empire laissa a l'ltalie, au lieu de la constitution unitaire que Napoleon congut, si on Ten croit, le projet de lui donner, une organisation fractionn^e entre la vice-royaute d'Eugfene, le royaume de Naples de Murat, et les departements annexes au territoire francais. Les Italiens, qui avaient espere de lui la consecration definitive de leur nationality, se trouvferent plus que jamais sans defense contra les restaurations impos^es par V Stranger. L'ann^e 1815 les vit beaucoup moins Iibres et surtout beaucoup moins independants qu'ifs ne Fetaient k la veille de la revolution franjaise, gr&ce h Tesprit cPaveugle cofere, de reaction k outrance, qui reodait le poids des anciennes institutions inftniment phis lourd qcfil n'avait pu Ffitre precedemment, et grkce k la preponderance illimitee acquise par FAutriche. Avec le Milanais, etle poss^dait maintenant tous les fitats de
la r^publique de Venise, legs du traits de Campo- Formio ; elle avait droit de garnison dans plusieurs places fortes de Tltalie centrale ; elle dominait entiferement tous les nouveaux souverains, retablis, consolides, maintenus par elle. Et ce n'6tait plus Tame de Joseph II qui inspirait maintenant l'Autriche; elle semblait revenue aux n£fastes traditions de Ferdinand II, et cumulait l'arbitraire administratif avec Fabsolutisme religieux.
Mais, malgre ces d£sastres irremediables en appa : rence, un fait immense, un de ces 6venements qui d£jouent toutes les combinaisons diplomatiques, et dont les politiqiies ne tienrient d'ordinaire aucun compte jusqu' h ce qu'il les renverse, s'etait accompli dans Fordre intellectuel et moral. Tant de spectacles tragiques et de calamites inoui'es press6es dans un si court espace de temps n'avaient pas et6 sans parler aux ihnes g£nereuses. L'id£e de la nationality italienne, morte depuis Machiavel, avait repris possession des esprits, et, ce qui valait mieux encore, elleprouvait son existence par des ceuvres. Effac6e du domaine politique, elle reparaissait dans Celui de la literature.
La pens^e italienne n*£tait phis, comme au dixhuitfeme Steele, un 6cho affaibli des id^es francaises,; elle vivait de sa propre vie, repoussait rimitafion Strang&re comme une des formes de la servitude nationale, et s'efforgait de relever les caraclferes par Tennoblissement des intelligences. Ceserafimmorter
honneur de la renaissance litt&raire qui suivit 1815 en Italie, d'avoir renouvel£ la source des patriotiques Amotions, d'avoir servi d'asile k la liberty proscrite, d' avoir donn6 sousdetransparentes allegories le mot d'ordre de ces conspirations muettes, d'avoir rallum6 dans les cceurs la flamme sainte de l'orgueil viril, du d£vouement, du sacrifice, des grandes ambitions. Si opprim£ que soit un peuple, rien n'est d£sesper£ pour lui tant qu'il lui reste de telles ressources. Mais quand les lettres d£sertent les 6ternels combats de la destin£e humaine, quand elles se r£signent k n'etre plus qu'un reflet des ev&iements ext£rieurs, au lieu de chercher k les soumettre k leur propre ideal, c'est alors qu'il faut jeter le crid'alarme, car le temps des l&ches literatures est aussi le temps des servitudes sans espoir !
Grace a cette incessante protestation, la cause nationale ne resta pas un instant sans d£fenseurs, jusqu'au jour ou elle put de nouveau se faire reconnaitre par 1' Europe. Des 1821, deux insurrections repondaient k l'appel, Tune dans le royaume de Naples, Tautre danslePtemont. Toutes deux avaient pour cri de ralliement un mot qui depuis bien longtemps n'avait pas retenti en Italie : l'independance Italienne. Elles furent etouffees avant que la papaute eut 6te mL-e en demeure , non de se prononcer, car son choix n'&ait pas douteux, mais d'y intervenir d'une maniere active. C'etait toujours Pie VII qui gouvernait a Rome avec son secretaire d'fitat Consalvi. Le
traits de Vienne lui avait rendu toutes les anciennes provinces du saint-stege, en le gratifiant, pour sas6curit£ et pour le bon plaisir de l'Autriche, de deux garnisons imperiales, Tune k Ferrare," l'autre k Comacchio. II avait retabli presque sans modifications la vieille constitution pontificate, si toutefois on peut appeler constitution un regime qui £tait l'arbitraire organist; mais, tant qu'il v6cut, il en tempera les rigueurs par la douceur et Tindulgence de son caract&re.
C'est avec son successeur Annibal della Genga (1823), pontife d'une pi&6 exemplaire, qufc, sous Tonction du pasteur des peuples, on vit soudainement reparaltre la griffe des vengeances cl£ricales. Qui n'a entendu parler des sinistres exploits des San- F6distes? Ce rfegne de L6on XII rappela les plus tristes 6poques de la domination theocratique.'K Inquisition sortit du s6pulcre ; les carbonari furent traqu&s comme des bfites fauves, les juifs exproprtes de leurs immeubles et mur6s dans leur 6troit quartier. On fut oblige de changer de vieux palais en prisons pour supplier k Tinsuffisance des cachots, et le sang des patriotes ne cessa pas un instant de couler sur les echafauds.
Cependant il mo&rut. Les Romagnes voulurent k leur tour payer leur dette & la cause italienne et empecher que la prescription ne s'etablit contre elle. Les conjunctures semblaient favorables. *Un pape nouveau , Gr^goire XVI , montait sur le trdne
422 felSTOIKE POLITIQUE
de saint Pierre avec l'inexp&rience des*£gnes qui commencent. La revolution de 1830 venait d'ebranler T Europe, et son gouvernement de proclamer le principe de non-intervention comme une profession de foi destin^e k servir de rfegle k ses relations ext6rieures.
Pour donner une preuve non equivoque de son intention de faire respecter ce principe, le ministere fran£aiscommen<japaremp§cher qu'ilne fut viote en faveur des insurges. II arreta deux expeditions qui avaient pour but de seconder le mouvement en se portant Tune sur le Piemont/ 1' autre sur Naples. C'etaitMu moins pour eux une garantie qu'on ne souffrirait pas qu'il fut viote k leur prejudice. Dans cette persuasion , ils se tinrent sur la plus grande reserve vis-k-vis de V Autriche, afin de ne pas merae fournir un pr^texte k une agression de sa part.
De 4eur cote, les hommes d'etat du cabinet fran- ?ais avaient signifi6 au gouverneirtent de Pempereur leur principe de non-intervention. LT Autriche y r6pondit en faisant franchir le Pa ^ un corps d'ari&6e qm rdtablit le doc Francois k Modfene r Marie-Louise k Parme, et le pape k Botogne r apres y aToir £crase rmsurrection. Qoaad taut fat fim y Be B&iflBs&re frangais, qui avait protests par des notes, r&ksoa F£vacuation des pn>viaces occupies, par fes troupe* autricbwnijes. Comme 3 ne leur wstait pins lien k y faire, cette satisfaction lui fat octroyfe tabiralement » Nous avons adopts \e principe de la non-mterventk>», repondit Gasiaiir Pints, ircterpefcte sur le seas
qu'il entendait dormer k son principe, mats settlement pour notre c&mpte; et ailleurs nous le soutiendrons par des negotiations. » Comme si une r&gle de conduite aussi banale et qui consiste k se defendre quand on est attaqu6 avait rien de commun avec un principe.
Le cabinet frangais montra en cette occasion quil savait mieux pratiquer le principe du pardon' des injures que celui de Ja non-intervention. II s'unit aux grandes puissances pour demander au saint pfere des r£formes administratives et judiciaires ; et par qui fit— il contre-signer cette requete? ParM. de Metternich, la personnification de 1'absolutisme austroromain ; par I'homme qui venait d'etouffer l'insurrection romagnole au m6pris de ses representations. 11 est inutile d'ajouter que les promesses du pape ne furent jamais tenues.. Le memorandum du 10 mai 1831 n'est qu' une preuve de plus de rincompatibilite des institutions theocratiques avec les progres reclames par la civilisation.
Les troupes autrichiennes eurent k peine 6vacu6 les legations que la revolte y 6elata de nouveau. Elles y rentrerent aussitdt pour la reprimer. Cette fois le principe de non-intervention produisit un second effet non moins inattendu que le premier. Sous pr&texte que les Autrichiens n'avaient pas le droit d'occuper Bologne, les Frangais investirent Ancfine, ce qui maintint jusqu'en 1838 deux corps d'arm^e etrangers au lieu d'un dans les Romagnes.
Loin de se laisser decourager par ces deceptions et par les proscriptions sans riombre qui, dans tous les l§tats de l'ltalie, marquftrent chaque ann£e du r£gne de Gr^goire XVI, les amis de l'independance italienne form&rcnt bientdt un parti qui comprenait la nation presque enti&re, et, soit k Petranger, soit en Italie m£me, ils discuterent activement leurs projets d'affranchissement dans des publications clandestines qui p6n6traient partout, grS.ce k Funiverselle complicity. Sur la question d'ind^pendance et de nationality, c'est- Jt-dire sur le but k atteindre, tout le monde 6tait d' accord; mais sur les formes propres k r^aliser ce programme, les divisions etaient profondes. On emprunta une solution k la plupart des institutions qui avaient successivement pr^valu en Italie. Les uns crurent pouvoir confier l'{euvre de liberation k une confederation de princes italiens; les autres k larepublique unitaire ; d'autres, k un chef unique, au royaume tant de fois ecrase tantdt par FEmpire, tantot par Ffiglise, et k qui leur double chute laissait enfin le champ libre, au roi soldat qui serait d6signe par la victoire. Au milieu de ces debats, une voix s'eieva en faveur du principe guelfe et reclama pour la papaute Fhonneur de reg6nerer l'ltalie : c'etait celle d'un prdtre.
Le livre du Prirnato, ou Fabbe Gioberti emettait une proposition si peupr6vue, eut un immense retentissement, mais on Faccueillit d'abord comme un paradoxe eloquent plutot que comme un programme po-
litique. La faveur extraordinaire avec laquelle il fut regu par le clerg6 de la P6ninsule lui gagna bientot un nombre considerable d'adh&ents seduits par l'espoir de r£concilier Rome avec la cause nationalc. Et il arriva presque au meme instant, par une coincidence qui tenait du prodige, que la mort de Gr6goire XVI porta au trfine de saint Pierre un homme qui semblait la personnification vivante des id6es de Gioberti et de ses aspirations g6n£reuses, le cardinal Mastai Ferretti.
Ce fut un indicible 6tonnement. C'en 6tait done fait, la fatality de Thistoire italienne &ait conjur£e. 11 fallait oubliertant de souvenirs et de legons funestes. II fallait croire que la douceur d'une kme evang61ique allait £16chir le destin, effacer la loi qui pendant ftant de sifccles avait arm£ le bras des papescontre la nationality italienne! TouteFItalie lecrut et redevint guelfe au cri de Vive Pie IX !
Cependant le syst&me de l'abbe soulevait dfes lors beaucoup d' objections, et sa principale disposition t&noignait surtout d'une profonde inintelligence du passe politique des papes. Quelle 6tait F6p6e, le collaborates, le Deus ex machind que Gioberti promettait k la papaut6 pour 1' ceuvre d' aff ranchissement ? C'etait le roi de Ptemont, le candidat d6sign6 du royaume unitaire si a£horr6 des papes, Th^ritier direct des Lombards, des B6ranger, de Manfred, de tous ceux qui avaient essay6 de constituer Tltalie en une seule nation, <Tjf 6tablir cette unite nationale
qui, sous quelque forme qu'elle se r^alisat, monarchique ou r£publicaine, 6tait 6galement incompatible avec r existence de la papaute temporelle.
II n'y avait \k nul pi£ge, mais seulement la cr&lulit6 d'une ame trop confiante qui croyait facile de concilier deux principes ennemis parce qu'ils lui etaient 6galement chers tous deux.
Le programme fut accepts de bonne foi par la nation tout enttere et par le pape lui-meme. Une ere nouvelle semblait s'ouvrir. C'etait le temps des utopies et des esp^rances illimitees. L'histoire de Thumanite offre peu d'epoques ou l'enthousiasme ait embrass£ d'aussi vastes horizons que dans les deux premieres ann£es de ce pontificat. Cela dura tant qu'il n'y eut h ^changer entre le peuple et le souverain d'autres stipulations que des temoignages de cl&nence et de bonte d'une part, et des sentiments de gratitude de F autre. Mais bientot l'heure de Taction sonna. Le tocsin de 1848 donna le signal de cette grande et memorable experience.
On sait comment les princes italiens, emport£s ton gr£ ou mal gr6 dans le mouvement national par r&an de leurs peuples, unirent leurs armies dans une ligue contre PAutriche. Quelles que fussent ses secretes impressions, le pape les imita, au moins extSrieurement. Le 25 mars, il b^nit du haut du Quirinal les bannteres des troupes qui partaient pour la guerre sainte. La campagne commenga sous les plus heureux auspices. L'ardeur des soldats suppteait k
rinsuffisance du capitaine. Lenom du nouvel Alexandre III se melait & tous les cris de ralliement. Le lendemain de Goi'to, la premiere victoire de Pindependance, une rumeur etrange, inquietante, commenca k circuler. On disait tout bas que le pape desavouait son general. Quelques jours apres, le 29 avril, une encyclique pontificale tomba comme la foudre sur le camp des allies et donna aux princes le signal des defections : le pape rappelait ses troupes.
« Plusieurs demandent, disait -il, que, nous
r^unissant aux peuples et aux princes italiens, nous d^clarions la guerre k P Autriche. Nous avons cru qu'il 6tait de notre devoir de protester hautement centre une telle resolution enticement contraire k nos pensees, ■attendu que, malgr6 notre indignite, nous tenons sur la terre la place de Celui qui est Pauteur de la paix, Pami de la charite, et que, fidele aux obligations de notre supreme apostolat, nous . embrassons tous les pays, tous les peuples, toutes les nations dans un 6gal •sentiment de paternel amour. »
On ne pouvait definir en termes plus frappants les obligations morales qui interdisaient k la papaute le r61e contre nature qu'on avait voulu lui faire accepter. Mais ces obligations en lui deniaiit le droit de guerre lui interdisent par cela m6me toute souverainet6 politique, car il n'est pas de souverain pour qui la guerre ne puisse etre k un moment donne le plus saint des devoirs. ->>
428 histohue politique
La double incompatibility qui avait fait des pontifs de Rome les kernels ennemis de la nationality italienne se r6v61ait dans toute sa force k ce moment supreme.
Comme prince spirituel, le pape est tenure refuser son consentement k toute guerre qui frappe un peuple catholique. II est le pasteur de l'Autrichien aussi bien que de FItalien, le pfere de Foppresseur comme de Fopprim6 : il est, en un mot, Fami de l'ennemi. Comme prince temporel, il ne peut pas davantage consentir k Funit6 nationale qui menace si directement sa souverainet£. Son caractere sacerdotal lui defend d'avoir une patrie, et son caractfere 'politique lui defend d'en laisser constituer une autour de lui. Si la cour de Rome en appelle si facilement k Fintervention 6trangfere, c'est que pour elle il n'y a pas d' strangers, il n'y a que des fid&les.
Ainsi se troubla devant ce problfeme terrible Fesprit le plus chr&ien qu'il y ait eu parmi les souverains pontifes. Aujourd'hui, comme au moyen &ge, FItalie est encore mise en demeure de choisir entre la papautd temporelle et la nationality, car elles ne peuvent vivre sur le mfime sol, et il faut que Fune d^vore F autre.
Au moyen &ge, elle a choisi la papaut& Mais, a cette 6poque, les papes lui apportaient, en don de joyeux avenement, tant6t la direction intellectuelle et morale du monde, tantot un partage de la supr6matie imp6riale qui flattait 4'amour-propre national,
tantot enfm la dictature th^ocratique et Pespoir de la domination universelle, compensations 6blouissantes qui fascinaient les imaginations malgr6 tant de r£alit6s douloureuses. Aujourd'hui ils ne lui en donnent plus mSme 1' ombre, tandis que les avantages que cette illusion obstinee lui a fait n^gliger deviennent de plus en plus n^cessaires aux peuples qui yeulent vivre. (Test k elle de decider si elle veut reprendre* dans le monde la place 6minente que son genie lui assigne, ou retomber dans la triste 16thargie pendant laquelle on l'a prise si longtemps pour une nation morte.
Ces voeux paraitront peut-etrc superflus depuis les recents 6v6nements. Cependant la tache est moins avancee que ne le pensent les observateurs superficiels, puisque les Italiens n'ont pas cess£ de compter sur les secours etrangers. Qu'ils relisent leurhistoire et qu'ils fassent, s'ils peuvent, le compte de leurs liberateurs : ils verront que c'est exactement celui de leurs maitres.
Condamn^e par le monde entier, comme pouvoir cosmopolite, la papaut6 doit Tetre aussi comme gouvernement national, car le domaine politique des papes n'a jamais 616 autre chose que la pierre d'attente de la th^ocratie universelle. L' Edifice n'a pas 6i& b&ti, il faut que le fondement lui-m6me soit arrach6 !