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DECADENCE DE LA PAPAUT

Les guerres de religion furent le dernier enjeu de la puissance pontificate. Tant qu'elles conservfcrent leur caract&re de fanatisme et de sinc6rit6, tant que dura cette propagande de la fureur, les papes, port^s en quelque sorte par des passions que, le plus soilvent, ils ne partageaient pas, resterent par la force des choses h la t£te des nations chr&iennes. Mais du dechainement aveugle de ces passions et du chaos d'atrocit6s qu'elles enfantferent d'un c6t£ comme de Fautre, se d£gagea une pensee d'impartialitd qui les condamna au nom de leurs propres ex- , cfes, et s'61eva k un id£al de justice plac6 au-dessus de leurs agitations. La notion moderne de 1'fitat consider comme un etre abstrait, impersonnel, tolerant, ne commen^a k pr^valoir qu'i la suite des

guerres de religion. C'est elle que le parti des Politiques proclama le premier en France en declarant les opinions religieuses dechues du gouvernement des peuples. L'fitat, leur heritier, etait tenu k la moderation, k requite, au desinteressement, ktoutesles qualites dont elles n'avaient pas su se montrer capables.

Ainsi l'experience, le sens pratique, la diplomatic des grandes affaires, conduisaient aux memes v6rites que la philosophie speculative; les hommes d'etat venaient confirmer les conclusions des penseurs de la reforme et de la Renaissance. Le nouveau principe fut loin sans doute de triompher pleinement d£s lors. Ildevait etre exploits au profit des dynasties avant d'etre applique dans l'interet des nations ; mais son introduction amena, d£s le dix-septfeme si&cle, de tres-heureuses ameliorations dans le droit public del'Europe. Les alliances et les guerres s'y detiderent par des considerations d'equilibre ou de preponderance protectrices de 1'independance individuelle de chaque gouvernement et tout k fait etrangeres aux stecles precedents. Le nouveau principe s'imposa sous mille deguisements k ceux memes qui refusaient de lui rendre hommage. lis avaient beau invoquer les vieilles passions, l'interet religieux n'etait qu'un masque dont ils couvraient leur ambition politique. Le catholicisme n'etait plus qu'une arme dont ils se servaient pour obtenir dans leurs fitats le nivellement et l'unite dont ils avaient besoin.

Les convenances particuliferes de la courde Rome etaient d'un interet fort secondaire dans un ordre de choses ou dominaient de telles preoccupations. Aussi voit-on la papaute perdre toute influence non-seulement sur les affaires g£n£rales de T Europe, mais meme sur les faibles mouvements qui agitent Tltalie au milieu de la torpeur ou elle est plongee.

En realisant le desideratum que lui avait 16gue Sixte-Quint, c'est-k-dire en reconciliant Henri IV avec Tfiglise catholique, C16ment VIII mit sur le trone la vivante personnification de la politique qui pour longtemps allait gouverner l'Europe. C'etait porter un coup mortel k la domination austrq-espagnole, laseule puissance dont les intenHs eussent pu. se concilier avec une restauration pontificate. La conquete du duche de Ferrare, que, gr&ce k l'appui de la France et malgre l'Espagne, il reprit k la maison d'Este comme un ancien fief du saint-si^ge, sufiit pour lui faire illusion sur Tinopportunite de la rupture d'une alliance k qui, malgr6 ses inconvenients, les papes avaicnt du leurs derniers jours d'eclatet de grandeur. Du reste, pas plus que ses pr^decesseurs il n'osa se prononcer, par une attitude franche et courageuse, contre une domination qu'il detestait, Apr6s son expedition sur Ferrare, il s'arreta comme effray6 de son succ&s. C'est tout ce qu'il sut entreprendre contre un ennemi dejk si faible, qu'une conspiration men6e par un reveur comme Campanella faillit le chasser pourtoujoursduroyaumede Naples*

Paul V monlra plus d'inintelligence encore lorsque, k propos d'une question de dimes et d'un conflit de la juridiction eccl&iastique avec la justice civile, il deploy a tout le vieil appareil des excommunications et des interdits pour foudroyer la republique de Venise. Un moine avait 6t6 puni de mort pour un viol suivi d'un assassinat, un chanoine et un abb6 &aient detenus aprfes avoir 6te convaincus, selon toutes les formes legates , d'incestes, d'adulteres et d'empoisonnements. Paul demanda qu'on remit les coupables aux mains de son nonce apostolique, et, sur le refus du senat v^nitien, il lan?a Tinterdit sur Venise. II ne tint pas k lui que Tltalie ne redevint. sous ce pr&exte, le champ de bataille des armies 6trangferes. II s'efforca ,de coaliser toutes les cours de 1' Europe contre ce petit liltat, dont Fetoile palissait depuis la d^couverte de l'Amfrique et le d£veloppement maritime des puissances occidentals. Mais ce coup lui r6ussit moins bien qu'i Jules II. II se trouva heureusement que FEspagne, dont il r6clama surtout les secours en cette circonstance, et la France, que les V6nitiens appelferent k leur aide, avaierit ailleurs des occupations qui ne leur permirent pas d'offrir aux parties bellig^rantes autre chose que leur mediation.

Le pape dut k regret s'en tenir k une guerre de plume qui fut soutenue par Baronius et Bellarmin d'une part, et de l'autre par Fra Paolo Sarpi. La r^publique, dirig^e en cette occasion par les coura-

geuses inspirations de ce religieux qui devait payer cher son Eloquence et sa hardiesse, coupa court aux intrigues et M'agitation, enbannissantles j&suitesdu territoire venitien, et en y interdisant la publication des bulles pontificales. Le clerg£ fut intimid£ et maintenu dans Tob&ssance aux lois de Tfitat. Paul V, voyant l'opinion de TEurope se prononcer k 1'unanimit6 contre ses pretentions, et d&sesp6rant de reduire la r£publique avec ses seules forces, se r&signa k accepter la mediation de la France, etse contenta d'une satisfaction plus apparente que r^elle. On sauva son amour-propre en livrant les prisonniers au cardinal de Joyeuse, le representant de Henri IV, qui les remit au nonce ; mais la republique fut absoute, sans rien changer aux lois qui avaient donn6 lieu k Tinterdit. Le pape laissa intacte la legislation qu'il avait d'abord declare impie et sacrilege. Peu aprfes cette transaction, Fra Paolo Sarpi tombait frapp6 de quinze coups de stylet. II gu6rit, 6crivit l'histoire du difterend dans lequel il venait de figurer si honorablement, et fut encore en butte k des tentatives d'assassinat qui se renouvelerent jusqu' k la fin du pontificat de Paul V.

Un tel 6chec donne la mesure de ce que pouvait 6tre son influence dans les autres fitats de F Europe. Les anciens partis religieux n'avaient pourtant d£sarm£ ni en AHemagne, ni en France, t£moin la mort de Henri IV, qui fut leur ouvrage et qui reveilla leurs mutuelles defiances ; mais ils 6taient dis -

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crudites etne furent bientot plus que des instruments, au lieu d'etre, comme nagu&re encore, les principaux moteurs des combinaisons politiques. Les princes qui affichaient le plus hautement leur orthodoxie avaient cess£ de faire prendre le mot d'ordre h Rome. Ferdinand II lui-m&ne, l'6I£ve des jesuites et le h£ros de la reaction catholique en Allemagne, s'appuya sur les passions religieuses pour y relever la maison d' Autriche , jnais il prouva en plusieurs circonstances qu'il savait fort bien se passer de Tapprobation du pape , et ne se souciait nullement de r£tablir une autorite si essentielle au catholicisme.

L'esprit de cette transformation si importante se montra surtout dans la question de la Valteline.

Une des grandes causes de Paffaiblissement de la puissance austro - espagnole depuis la mort de Charles-Quint avait &6 le refroidissement toujours croissant des deux cours de Vienne et de Madrid. Leurs communs perils et T6vidente solidarit6 de leurs int6rfits leur inspirfcrent Tid^e d'un rapprochement. Pourquoi une alliance nouvelle ne leur rendrait-elle pas la preponderance que leur avait donn^e leur union sous le sceptre de Charles? Afln de factliter les communications que P execution de ce projet rendait n^cessaires entre les deux iStats, elles occupferent les defiles de la Valteline qui leur servaient de point de jonction en Italie. Gr&ce k ce rapprochement de frontiferes, l'empereur et le roi pourraient mettre en commun leurs troupes et leurs ressources,

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se pprter ensemble sur les points menaces ; its allaient en un mot ne plus faire qu'un.

La Savoie et Venise furent les premieres k jeter le cri d'alarme, k d&ioncer une usurpation qui menagait si directement leur ind£pendance. La France vit se relever devant elle le spectre de Charles-Quint, et se d^clara prfite k s'y opposer par les armes. Gr£goire XV, nouvellement £lu pape, s'interposa, supplia, obtint qu'on lui laisserait occuper la Valteline avec ses troupes jusqu'au r&glement d^finitif du differend. Mais Gr^goire 6tant mort sur ces entrefaites, son suecesseur, Urbain VIII, apprittout k coup, k sagrande surprise, que, sans plus tenir compte de sa mediation que de leurs propres engagements, les Frangais venaient de declarer la guerre k Y Autriche et k l'Espagne, de chasser les gamisons pontificates, de la Valteline, de s'allier £troitement k V Angle terre, k la Hollande, au Danemark, k toutes les puissances protestantes de l'Allemagne. Et quel etait T artisan de cette grande combinaison politique , si 6trangfere aux preoccupations et aux calculs des passions religieuses? c' 6tait un cardinal de la sainte figlise, le cardinal de Richelieu. Afin que le pape ne put se m£prendre sur le sens de cette determination, lorsqu'on se d^cida k faire la paix, le traits fut signe sans m£me qu'il eut 6t6 consults (1626).

Ce ne fut pas davantage une pens6e religieuse qui inspirale cardinal de Richelieu lorsque, aprfesl'insucc&s de cette premifere tentative pour abaisser la maison

d'Autriche, il s'allia momentan£ment avec elle et avec FEspagne contre FAngleterre dont il avait k se plaindre, et dont Urbain, abus£ par ce facile revireraent, esp£ra un instant voir le complet an6antissement. 11 prit pour une conversion ce t&tonnepient du genie devant des obstacles impr£vus,

Dememe, lorsque Richelieu an£antitlescalvinistes fran^aisi la Rochelle, il frappa en eux, non une secte h£retique, mais un parti politique dont Findiscipline nuisait k la transformation unitaire qu'il voulait accomplir en France. On ne saurait juger trop s6v&rement certaines tendances de son administration, mais on doit lui rendre la justice de reconnaitre qu'il sut s'&ever plus que personne au-dessus des prejug^s de la classe k laquelle il appartenait, et ne d6ploya jamais contre les r6form6s le zfcle etroit, la fureur de pros£ly tisme et de persecution que montra Louis XIV. En cela comme en toute chose, Richelieu domine de trfes-haut le grand roi. Le prfitre agit en politique, et le roi en inquisiteur*

Son alliance avec FEspagne 6tait trop contraire k Fidee si juste qu'il avait du role politique de la France k F&ranger, pour survivre k la n£cessit£ passagfere qui Favait fait naitre, et pour 6tre autre chose qu'un expedient. Le triomphe de la reaction hispano-autrichienne en Allemagnc, la preponderance £crasante que Ferdinand y acquit, gr&ce k la propagandede ses armies et surtout des j6suites qui op&ferent des miracles de conversion en alternant k

propos l'onction, la diplomatic et lapendaison, les pro jets ambitieux de restauration imp&riale en Italie qu'il osa concevoir dans l'enivrement de son succ&s, ne tard^rent pas k ramener Richelieu aux traditions politiques de Henri IV qu'il avait embrass6es au d^but de son minist&re. II n'eut plus d&sormaisd' autre pens^e que de maintenir k toutprix l'ind^pendance des fitats de la grande republique europ6enne , en abaissant les puissances qui compromettaient leur s6curit6, en emp£chant la formation de tout centre de domination menacant pour la paix du monde.

La succession du duch6 de Mantoue, devolue au due de Nevers, de la branchefranpaise de lamaison de Gonzague, offrit k Richelieu 1' occasion qu'il cherchait de rompre de nouveau avec l'Autriche et l'Espagne. Cette fois, Urbain VIII lui-m£me, se croyant menac6 dans sa souverainete temporelle par les progrfes de la domination imperial e; entra secrfetement dans la ligue protestante dont Richelieu fut rhommed'fitatel Gustave-Adolphe le heros. Mais, k l'exemple de ses pr6decesseurs, Urbain n'exer<?a aucune influence dans les p6rip6ties de la guprre de Trente Ans, qui, sous des signes de ralliement empruntes aux luttes religieuses, ob&ssaitk unprincipe nouveau dont le sens lui £chappait.

II eutla naivete de s'&onner que Gustave-Adolphe, apr&s avoir d61ivr6 ^Allemagne de 1'autocratie autrichienne par ses foudroy antes victoires, se montr&t plus pr£occupe de constituer de nou veaux fitats et de

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nouveaux groupes politiques capables de r&ister k un tel voisinage, quede rendre k l'figlise les evechis qu'elle avait perdas. II ne soutint d'aitleurs Richelieu qu'avec la dernifere mollesse dans la longue guerre que celui-ci fit aux Espagnols en Italie, et il laissa prendre le premier rang dans les affaires de la P^nuisule k un petit £tat qui jusque-& n'y avait figur£ que fort obscur6ment, k la Savoie ; encore 6taitelle gouvernte par une r6gente. Aussi fut-il seul a s'&onner lorsqu'i la conclusion de la paix qui co»sacra l'abaissement de la maison d'Autriche, il s'aper<jut qu'il n'avait et6 qu'un instrument secondaire du cardinal ; mais son d6pit ne le servit pas mieux que son inutile complaisance.

Ce malheureux essai fut pour longtemps la dernifere intervention des papes dans une affaire europ6enne. lis renoneferent aux grandes ambitions pour se renfermer dans les raiserables minuties de leur petit gouvernement. Du d6sir de s'emparer de l'empire du monde, ils &aient tomWs k celui de gouverner F Italie ; du r&ve de la royaut6 italienne, k Fambition subalterne d'&ablir leur familte en fondant des principalis pour leurs neveux ; ils n'aspirerent plus d6sormais qa'k les gorger de biens ; ce fut le dernier songe de leur puissance expirante.

L'administration des fitats romains 6tait d&s lors ce qu'elle est encore aujourd'hui, un m6canisme savamment compliqu^ pour arriver k l'iimnobilite, un systfeme organist de fa$on k £touffer sans bruit et

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sans eclat, par le seul manque d'air, toute vie, toute activity, toute expansion intellectuelle, tout progres insdustriel ou scientifique, tout essor, en un mot, qui aurait pu y rendre l'gtement laique indGpendant, eclair^ 6nergique, entreprenant. II tfy avaitd^j&de place k Rome que pour deux classes d'hommeg : la domesticity et le privilege* Le commerce n'y existait que sous la forme du trafic des choses saintes. La science n'y trouvait que la torture ou la prison perp6tuelle en la personne de Galilee. L' agriculture, ruin6e par Tan^antissement des petits centres de la campagne, par la destruction de la noblesse, par rincurie cl&icale complice de la Malaria, ne laissait d' autre issue aux activity que des fonctions serviles, improductives, ou tout 6tait intrigue, v6nalit6, exploitation. L'appauvrissement, Ja ruine, gagnaient les families les plus opulentes, gr&ce a la spoliation organise sous la forme des Monti; la misfere et la mendicity se cachaient sous des dehors pleins de faste , dernier lambeau de la pourpre romaine ; la dette prenait des proportions effrayantes, malgre les impdts, les emprunts, et les subsides qui affluaient de tous les points du globe dans cette capitale dc Tusure.

Le rfegne d' Innocent X ne fut qu'une rivalitd de dix ans entre deux femmes, donna Olympia Maidalchina et donna Olympia Aldobrandino, qui se disputferent tour k tour son cceur. II ne voulut cependant pas passer sans laisser de traces dans i'histoire, et il

eut aussi son exploit. Ce fut la destruction de la ville de Castro, qui fut ras£e en expiation de la repugnance que son souverain, le due de Parme, montrait k s'acquitter d'une dette contracts envers les Monti. Une colonne s'£leva sur les ruines de cette malheureusepetite ville, dont les habitants furent condamnes k errer sans asile, et on y put lire une inscription pr£tentieusement laconique destinee k attester k la posterity T^nergie du pontife : « Ici fut Castro. »

Malheureusement pour sa m^moire, e'est la seule preuve qu'il en ait jamais donn6e. Les instances de Mazarin pour le decider a se prononcer contre l'Espagne n'eurent pas plus de succes que cellesdu viceroi de Naples pour le gagner a la cause espagnole. Mais lorsque celui-ci fut renvers6 par la double revolution qui faillit mettre fin k la domination espagnole en Italic k la suite de la courte dictature de Mazaniello, Innocent n'h^sita pas k sortir de sa neutrality. II promit tout son appui au due de Guise comme au legitime h6ritier des ducsd'Anjou. II le d£cida, par ses promesses, k venir revendiquer cet heritage, et abandonna ce pr&endant avec empressement aussitdt qu'un revirement de fortune annon^ale retablissement des affaires de T Espagne k Naples (1650.)

II prit une part moins active encore k Pessai deguise de res tau ration catholique pour lequel le roi d'Angleterre Charles I er porta k la meme epoque sa tete sur T6chafaud. C'etaientli des questions qui n'interessaient plus la papaute, et elle portait la peine de

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cette indifference. Les cabinets le lui rendaient en dedain , en feignant d'ignorer jusqu'k son existence. Onne lavoit figurer dans aucun des trails qui signalent la fin du dix-septifeme sifecle, et cette omission calcuiee inspira au m&ne Innocent un acte d' extravagance qui mit le combleJt la d6consid6ration oil la cour de Rome etait tombee. Lorsque la paix de Munster apporta un terme provisoire aux longs dechirements de T Europe et permit aux nations meurtries par tant de combats de panser leurs blessures, une voix s'eieva pour protester contre le traits, c'6tait celle du repr^sentant de Jesus-Christ.

L' outrage suit de prfes le m6pris. Innocent X avait merite le m^pris, Alexandre VII re?ut Toutrage. Ce fut le roi tr&s-chr6tien , le nouveau Constantin, Pexterminateur de I'h6r6sie, Louis XIV enfin, qui se chargea de le lui infliger. L'insignifiance du pretexte qu'il choisit ne fit que mieux eclater son intention. Un jour les gens du due de Crequy, son ambassadeur, se prirent de querelle avec les gardes corses du pape, et un homme fut tu6 dans la rixe qui s'ensjirivit. Louis XIV^ irrite, demanda, en termes pleins de hauteur, une reparation solennelle qui lui fut refus^e. Le pape, menace par le roi, annon^a Tintention de resistor jusqu'k laderniere extr6mite, fit des demonstrations, passa des soldats en revue sur le Monte- Mario. Louis XIV occupa aussit6t Avignon. On annon$a de sa part au pontife qu'un r6giment allait s'embarquer pour Rome ; cela suffit. Le pape, humi-

lie, traits aussi insolemment que s'il eut et6 le dey d' Alger ou de Tunis, fit des excuses avec une faiblesse qui donnait raison au d^dain qu'on lui temoignait, et s'engagea par le traits de Pise k 6riger dans* Rome meme une pyramide destinfe k eterniser le souvenir de sahonte (1662).

Odescalchi, qui succ^da, sous le nom d' Innocent XI, k Tinoffensif Altieri, montra plus de courage et de dignite que depuis longues annees on n'en avait vu sur le trdne de saint Pierre. II tint tete k Louis XIV avec la plus honorable fermet6 dans deux circonstances successives. La premifere fut la c616bre affaire de la Regale.

On d&signait sous ce nom un droit qu'avait le roi de France de percevoir les revenus dc certains 6v6ch£s pendant leur vacance, et de conferer les benefices qui en d&pendaient. Louis XIV etendit par decret ce droit k tons les eveches du royaume. Le pape r^clama contre un acte qu'il consid^rait comme une usurpation sur les privileges de la cour de Rome. Ma ; s, loin de se prononcer en sa faveur, le clerge de France se leva k la presque unanimite pour defendre l'ceuvre de son roi. D'oii lui venait ce z&le? C'est la mode de s'extasier ici sur l'esprit liberal et ind6pendant de cette glorieuse l£glise gallicane. Qu'est-ce k dire pourtant? Ce clergS n*6tait-il pas le clerge desconversions forc^es, et ce souverain, le roi des <Jragonnades?

Un examen moins superficiel donne le secret de

ce lib^ralisme improvise. On le trouve dans les proces-verbaux m&nes des assemblies du clerg6 de France, dans l'acte original du consentement des pr&ats a 1' extension de la R6gale. Le clerg6 6tait alors tout entier & une entreprise dont il poursuivait depuis pr6s d'un sifecle la realisation et dans laquelle il ne pouvait se passer du concours du roi, la revocation de r&lit de Nantes. II donna au roi la Regale avec Fappoint des contributions extraordinaires du don gratuit, et le roi lui livra les r6formes. Les conditions de ce march6 sont stipulees minutieusement dans une s6rie de pieces officielles qui ne laissent aucune place k Equivoque. Et, afin qu'on ne se meprit pas sur les mobiles qui l'inspiraient , le clerg6 de France eut soin de declarer expressement par Tacte lui-meme que son consentement n'etait du qu'k sa reconnaissance pour les services que le roi avait rendus contre Th^r^sie et pour ceux qu'il lui promettait encore.

Malgr6 F entente extraordinaire dont cette decision 6tait le temoignage, et qui faisait dire au grand Cond6 que l'figlise de France etait pr£te h se faire protestante si le roi Feut desir6, Innocent XI n'h6sita pas a la condamner, et donna lieu ainsi a la declaration de 1682. C'etait la vieille thfcse des liberies de l'figlise gallicane. Ces liberies avaient en effet fait partie des traditions nationales, puisqu'elles remontaient par Charles VII et saint Louis jusqu'fc. Hincmar, TarchevSque de Reims de la fin de 1'6-

poque carlovingienne. Mais elles 6taient en grande partie abandonees depuis Louis XI, et surtout depuis le concordat de Francois I er avec L&m X.

QEuvre de circonstance, inspire non par F esprit d'ind^pendance, mais par Fintention de donner un gage de servilite k un roi plus zdlateur que le pape et de qui on attendait de plus odieux services, abandonnee et rentee quelques ann^es plus tard par ses propres auteurs et avec le plus l&che empressement, cette restauration des liberty gallicanes ne cache sous la pompe hypocrite du langage que lui prSta le genie de Bossuet qu'un expedient politique dont on ne penfctre pas sans degout les v^ritables mobiles. C'est ainsi qu'en defendant avec tant de passion les droits du pouvoir civil contre la cour de Rome, elle n'avait d'autre but que d'asservir d^finitivement Louis XIV k l'influence de son clerg6. C'est ainsi encore que cette figlise si z616e pour ses libertes imposait k ce roi une double persecution religieuse que le pape refusait d'approuver, de m&ne qu'il n'hfeita pas k burner la folle entreprise de Jacques II contre la constitution anglaise.

Moins de onze ans apr6s cette bruyante promulgation des libertes gallicanes, un des successeurs d'Innocent recevait de Louis XIV une lettre pleine de repentir et d'humilite, qui atteste la faiblesse d'esprit oil l'avait conduit le joug des confesseurs, et par laquelle il le suppliait de consid^rer la declaration de 1682 comme non avenue. Lespr^lats qui

1'avaient sign£e la d£savou6rent en m6me temps par une adresse individuelle ou se montrent h nu la bassesse et Tindignite de ces pers^cuteurs courtisans :

«Tr6s-saint P6re, disaient-ils , quand Ffiglise se livre enfin h la joie, quand tous les Chretiens recueillent les fruits de vos soins paternels et trouvent asile dansvotre sein comme danscelui duplustendre pere, rien ne saurait m'etre plus p£nible que de voir que l'etat present des affaires me ferme encore Facets des bonnes graces de Votre Saintet£. Sachant que j'eprouve ce malheur pour avoir assists en 1682 h P assemble du clerge de France, je me jette aux pieds de votre beatitude, pour professer et declarer que mon cceur est vivement afflig6 et au deli, de tout ce qu'onpeut dire, des choses qui se sont passes dans ladite assemble et qui ont d£plu k Votre Sainted et h ses pred6cesseufs. En consequence, je regarde comme non d£cr6te et je declare qu'il faut regarder ainsi tout ce qui a pu 6tre cens6 d£cr£te dans cette meme assemblee contre la puissance ecctesiastique et Tautorite pontificale. . . Enoffrant h Votre Sainted ce gage de mon d£vouement absolu et de mon profond respect, je d&ire que jamais on ne puisse r^voquer en doute Pob&ssance que je lui dois et que je serai soigneux de lui rendre jusqu'au dernier jour de ma vie. — J'espere done que Votre Sainted daignera me rendre ses bonnes graces,* etc. 14 septembre 1693.

Tel fut le sortde la declaration de 1682. Elle produisit cependant plus de r&sultats que ses auteurs ne

Favaient prevu, comrrie si on ne pouvait invoquer le nom de la liberty, m&ne avec Fintention de la trahir, sans lui faire donner des fruits. L/ opposition parlementaire s'en empara, et, bien qu'elle ne put jamais devenir une arme bien redoutable dans de telles mains, elle servit plus d'une fois, au dix-huitieme siecle, de sauvegarde k Findependance civile menacee par les reactions religieuses.

Dans tout le cours de cette affaire comme dans celle des Franchises, qui la suivit de pres, Innocent XI montra un courage qui semble de Fheroisme auprfesdes bravades si mal soutenues d' Innocent X.

Les Franchises 6taient un droit d'asile etabli au profit des ambassadeurs des grandes cours europ6ennes k Rome. Toutes les puissances y avaient renonc6, tant il etait suranne, abusif , contraire a toute 6quit6. Heureux de saisir ce pr<5texte pour humilier son ennemi, Louis XIV revendiqua son privilege avec une arrogance insultante , et envoya k Rome, pour le faire respecter, le marquis de Lavardin avec une escorte de huit cents hommes. Le pape excommunia le marquis. Lavardin fit c616brer avec ostentation le service divin dans F6glise de Saint-Louis des Fran$ais. Le pape jeta Fintcrdit sur Feglise. Lavardin alia braver le pontife jusque dans Feglise de Saint-Pierre, y parut en armes, dans une attitude pleine de menace et de provocation.

Loin de se laisser intimider par ces brutales demonstrations, Innocent tint bon jusqu'k la fin, et

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Alexandre VIII recueillit le benefice de safermete en recevant lasoumission de Louis XIV, qui renonga k son droit d'asile comme aux liberies gallicanes.

Mais ces deux succes d'une si mince importance, les seulsque la papaute ait remportes a la fin du dixseptifeme siecle, ne furent pas une compensation suffisante k I'&at d'anSantissement ou elle etait tombee. Et cependant, l'avenir ne lui apportait que des menaces. La Grande-Bretagne, qu'elle avait un instant pu esperer de voir rentrer sous son obedience, grace k la conspiration de Jacques II, lui 6chappait pour toujours par la consolidation definitive de sa double constitution politique et religieuse. La catholique Espagne,de plus en plus 6puis6e, agonisait, avec son roi Charles II, dont les cours 6trangfcres se disputaient, de son vivant, l'h&itage. Le Nord tout entier ob&ssait k des dogmes nouveaux ; la France se montrait indocile, malveillante, tyrannique, sous le roi le plus orthodoxe qu'elle eut jamais poss&te, et nourrissait d6]k avec Voltaire et Montesquieu toute la g6n6ration qui devait preparer les voies de la grande hre de 1 789. Enfin fltalie, de plus en plus enfoncde dans la lethargie qui avait succ6d6 k ses longues agitations, indifferente k son propre sort, incapable de manifester une volont6. semblait ne pas meme soup^onner les mouvements qui remuaient V Europe.

Elle dormait son sommeil de d6cadence entre deux gardes-malades pleins de sollicitude, le sigisb&sme et la direction. lis lui administraient pour

rem&de la prose assommante des casuistes, pour r6 creation les insipides marionnettes de la Comedia deW arte, pour plaisir les joies du mariage en commandite, et pour jouissance esth6tique les splendeurs de Tart j&suite. Gr&ce k ces deux exScuteurs testamentaires de la domination eccl&iastique in extremis, T^nergie virile atteinte en son foyer, la famille, s'6teignait doucement dans I'affadissement, la

langueur et Tennui.

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